"Le Peuple-Monde" (3ème Partie)

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                                                       "Le Peuple-Monde" (3ème Partie)

1 ère Partie

2 ème Partie

Pourquoi l'Allemagne a-t-elle atteint ce paroxysme alors que l antisémitisme existait partout ailleurs?

L'antisémitisme intellectuel est plutôt français, tandis que l'antisémitisme viscéral est plutôt allemand. Cela tient aux conditions de développement de l'Etat allemand. L'Allemagne est une nation inaboutie, malheureuse, une nation qui a longtemps attendu d'être une entité unifiée. Elle n'a pas connu d'enveloppe étatique susceptible d'embrasser tout un peuple dans ses multiples composantes. Face aux antisémites français, les juifs restaient quoi qu'il en soit des citoyens français; tandis qu'en Allemagne, en l'absence d'Etat unitaire, les juifs n'étaient pas allemands au sens collectif du terme. Pour remplacer ce tissu conjonctif, les Allemands ont mis en avant la Kultur. Or la Kultur, ce n'est pas la civilisation, ce sont les origines, Hermann, Siegfried, le sang, la terre. Et tous ceux qui n'en relèvent pas ne font pas partie de ce corps-là. Ils deviennent des corps étrangers, qui constituent la cible idéale contre laquelle s'unir. C'est pourquoi il a existé en Allemagne plus facilement qu'ailleurs, ce que Saul Friedländer appelle l' «antisémitisme rédempteur», qui est un antisémitisme éradicateur.


«Israël s'inscrit à la fois dans une longue continuité et dans une rupture complète»
Comment s'est forgé le sionisme?

Je m'en tiendrai à deux idées. Premièrement, de la même manière que l'antijudaïsme s'est sécularisé en antisémitisme, l'aspiration à Sion s'est sécularisée en sionisme. Il y eu une translation du Messie au peuple; au lieu de retourner vers la Terre promise à l'avènement du Messie, comme le dit la Torah, les juifs ont commencé à penser: «Nous y retournerons quand nous le déciderons.» Deuxièmement, sans l'antisémitisme, le sionisme serait quand même né, en raison du puissant mouvement des réveils nationaux au xixe siècle, mais sa réussite, elle, aurait été hasardeuse. Il n'aurait eu presque aucune chance de réussir. On le voit dans les statistiques, dès l'aube du xxe siècle. Il existe un courant continu d'immigration vers la Palestine, mais à chaque vague de pogroms il gonfle sensiblement, jusqu'à devenir irrésistible pendant la Shoah. De façon paradoxale, je pense que, sans la Shoah, il n'y aurait pas eu d'Etat d'Israël. Seule la disparition d'un tiers du peuple juif a convaincu les juifs qu'il fallait donner naissance à un Etat juif; et a également convaincu les autres nations de cette nécessité.


Certains disent aujourd'hui que rattacher la création d'Israël à la Shoah affaiblit ce pays, dans la mesure où le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes devrait suffire en soi à rendre Israël légitime. Qu'en pensez-vous?

Je ne suis pas du tout de cet avis. Dans la déclaration d'indépendance, il n'est pas question de la Shoah; on évoque seulement le droit naturel du peuple juif et la résolution des Nations unies. Jusqu'au procès Eichmann, au tout début des années 1960, Israël n'évoquait presque jamais la Shoah. Mais, historiquement, humainement, la Shoah est la justification ultime de l'existence nationale juive. Non seulement cela n'enlève rien à la légitimité d'Israël, mais cela l'assoit définitivement, et il n'existe pas de justification humaine plus élevée.

Comment Israël s'inscrit-il aujourd'hui dans le destin du peuple juif?

L'Etat d'Israël se vit comme une très vieille aventure. Dans la déclaration d'indépendance, il est question de l'héritage des prophètes d'Israël. Israël se veut comme la continuité d'une histoire plurimillénaire. En même temps, il représente une nouvelle mutation, puisqu'il a été créé par la volonté des hommes, non celle de Dieu, et que la loi y est faite par les représentants du peuple, non par la Torah. C'est donc une création ambiguë, un peu curieuse: Israël se revendique à la fois d'un long passé, de l'appartenance à un peuple théophore et d'une Constitution moderne, propre aux Etats-nations classiques. Il n'y a donc aucun moyen de faire une séparation nette entre ce qui est religieux et ce qui ne l'est pas. On peut être chrétien et français, chrétien et allemand, mais on ne peut être que juif et juif: c'est très compliqué. Notre religion est ethnique, tribale, nationale: il est plus difficile de distinguer ce qui dépend du domaine de la foi et ce qui relève du champ de l'Etat. C'est pourquoi la création d'Israël s'inscrit à la fois dans une très longue continuité et une rupture complète. Les Pères fondateurs l'avaient bien compris. Ben Gourion disait: «L'Etat d'Israël est l'interprétation moderne du judaïsme.» A l'opposé, les juifs orthodoxes ont rejeté cette définition en considérant qu'il n'y avait pas de retour possible vers la Terre promise sans la venue du Messie: l'exil était la volonté de Dieu, la refondation d'Israël devait l'être aussi.

Quelles perspectives voyez-vous pour Israël?

J'ai une impression politiquement confuse mais existentiellement très claire. En tant qu'historien, je suis relativiste par profession. Nous traversons une éclipse; ce n'est pas un bon moment pour Israël. Mais l'être israélien est indestructible, pour autant qu'une collectivité humaine puisse l'être. En ce qui concerne la diaspora, pour la première fois de l'Histoire, la quasi-totalité du peuple juif vit dans des régimes libéraux et démocratiques où il a le choix de rester ou de partir. Il y aura encore des temps difficiles, mais je ne vois aucun scénario dans lequel l'Etat d'Israël pourrait disparaître.

Elie Barnavi Né à Bucarest en 1946, Elie Barnavi a suivi des études d'histoire et de sciences politiques à Tel-Aviv et à la Sorbonne. Professeur d'histoire de l'Occident moderne à l'université de Tel-Aviv, il a également été ambassadeur d'Israël à Paris, de 2000 à 2002. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont une Histoire universelle des juifs (Hachette Littératures) et, récemment, Les Religions meurtrières (Flammarion). Il est actuellement directeur scientifique du musée de l'Europe, à Bruxelles.

 

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