"Oublions le mot "paix" et vivons ensemble"

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                          "Oublions le mot "paix" et vivons ensemble"

ronit.jpgArticle paru dans "Le Monde", le 19/12/07

L'actrice et réalisatrice israélienne Ronit Elkabetz lors du 60e Festival du film à Cannes, le 20 mai 2007.     
On vous a découverte dans Mon trésor, de Keren Yedaya, et dans Prendre femme, que vous aviez réalisé. Comment définir votre personnage dans le film d'Eran Kolirin ?

C'est une Israélienne libérée dans un univers pesant. Une femme qui vit au présent, ouverte à ce que le monde peut lui offrir. Elle accueille des Arabes, sans afficher la tristesse de sa solitude, sans tenir compte du poids du passé ni des menaces de l'avenir. Elle rêvait d'un homme pour elle, et prend celui que le destin lui envoie. Sa qualité, c'est d'être capable de vivre l'instant sans préjugés. Je me sens complice de son humour, son énergie. Elle peut passer de l'inertie au réveil tonique et donner tout ce qu'elle a.

Qu'est-ce que ce rôle touche d'intime en vous ?
Je suis issue d'une famille marocaine. Lorsque j'étais enfant, ma famille se réunissait tous les vendredis après-midi pour visionner un film égyptien à la télé. Je suis née en Israël, mes parents sont revenus s'y installer quand j'avais 12 ans. Je me suis toujours demandé ce qui serait arrivé si je n'avais pas vécu ces trajets. J'ai en moi une force inouïe qui me pousse à choisir mon destin. Je fais donc partie des deux peuples, Israël et Palestine, depuis toujours et pour toujours. La culture arabe est dans nos veines, dans notre cuisine, notre musique et notre langue. Les gens qui le nient sont loin du réel. Le film ne parle que de cette nécessité de favoriser l'amour plutôt que prononcer les mots de la peur. Je ne peux pas croire que la paix soit impossible, c'est au point que je ne supporte plus d'entendre ce mot, "paix", puisqu'il est une pierre d'achoppement. Oublions-le et vivons ensemble dans le respect et le dialogue. J'espère qu'un jour viendra l'heure de cet amour entre tous. Peut-être peut-on montrer l'exemple par l'art, en faisant ce type de films.

On vous a appréciée comme tragédienne, et vous révélez ici un registre comique, moins exubérant, jouant de mimiques...
La tragédie et la comédie se nourrissent l'une de l'autre. Dans ce film, Dina utilise l'humour comme arme de survie. C'est un rôle moins physique, plus minimaliste, où le personnage est capable de se réveiller de la mélancolie pour exprimer sa luminosité, sa joie intérieure et authentique en peu de mots.

Qu'est-ce qui vous a poussée dans ce métier ?
Je suis devenue actrice par erreur. Je n'ai suivi aucune formation. Un jour, on m'a appelée pour une audition. Je croyais que c'était pour une publicité, et, au vu du scénario, j'ai protesté que je venais d'une famille très religieuse. Puis j'ai lu le texte, j'ai senti surgir un maelström dans ma tête ; je connaissais cette femme que l'on me proposait de jouer, j'avais des choses à dire, et, quoique tremblante à la répétition, j'ai eu une révélation. J'ai senti un silence, le mystère de la concentration, je me suis lancée, comme habitée, sous influence. Je n'étais plus là. Et c'est comme cela depuis, pour chacun de mes rôles. J'entends des voix qui viennent d'on ne sait où. C'est une force qui monte, des souvenirs inconscients. Ce que j'exprime vient de là (elle montre son torse). Je consacre beaucoup de temps à me préparer à un rôle. C'est un voyage intérieur, au cours duquel je vis tous les registres émotionnels et physiques possibles, j'entends la voix des femmes, quelle que soit leur origine ethnique. Ma tête explose, et j'ai besoin d'écrire pour contrôler tout ce qui me traverse, tout ce que cela m'évoque, tout ce que je vois. Le choix de mes rôles passe par des "nécessités personnelles" : à travers ces personnages, j'essaie d'avancer, de progresser, de changer les choses, parfois me changer moi-même. Quel que soit le rôle, je sais d'où ça vient.

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