Interview Isabelle de Botton pour sa pièce Moïse, Dalida et Moi

Femmes de paroles - le - par .
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isabon.JPGLaurent Bartoleschi : Isabelle de Botton, merci de nous recevoir au théâtre des Champs Elysées où vous jouez depuis dans la  pièce "Moïse Dalida et Moi", mise en scène par votre complice de toujours, Michèle Bernier assistée de Sophie Deschamps. On vous connait bien, vous avez fait du cinéma, des téléfilms et surtout du théâtre dont évidemment celui de Bouvard et le trio Mythique (Bernier, Mathy, de Botton). Vous avez joué aux côtés de Jeanne Moreau, de Jacques Villeret… vous avez participé à des pièces à succès comme "Brèves de comptoir" ou encore "Les Monologues du Vagin". Aujourd'hui, vous interprétez  votre propre rôle dans cette pièce que vous avez-vous-même écrite.

Isabelle de Botton :
Oui effectivement, étant née en Alexandrie, j'avais envie de raconter ma sortie d'Egypte, elle tombe à pic avec les fêtes de Pâques. Mon père en 1956, au moment de l'affaire du Canal de Suez s'est fait interné par Nasser, où le 2 novembre, il a été emmené pendant quatre mois. J'avais 4 ans et il y a eu beaucoup de silence autour de cette arrestation et de ce qu'il s'est passé pour lui pendant ces longs mois, il ne voulait pas en parler, il voulait tourner la page, passer à autre chose. Lorsque l'on est enfant on ressent que les parents ne veulent pas parler, donc on n'insiste pas plus que cela.

Bref on laisse les choses comme elles viennent et puis, bien plus tard, je me suis aperçue que pleins de gens ne parlaient pas, quand ils avaient subit des grosses souffrances,  je ne fais pas la comparaison avec la shoah, mais lorsqu' on lit des bouquins de gens qui en sont revenus, on s'aperçoit qu'ils ont mis longtemps avant d'en reparler. Aussi dès le retour de mon père, il disait que l'on ne pouvait pas rester en Egypte et que l'exil était obligatoire.

Il a tout de suite envoyé mon frère ainé en Suisse, il avait le sentiment de sauver l'ainé de la famille, au cas où cela empirerait davantage en Egypte. Et pourtant ça a pris beaucoup de temps puisque l'on est partit au bout de trois ans et demi après sa sortie du camp d'internement.

L.B.: Chez  certaines personnes il y a comme un sentiment de culpabilité…

I.de B.: …oui absolument, il y a tout un tas de sentiments mêlés, de culpabilité, de "pourquoi lesmoise-pascalito.jpg autres ont péri et pas moi, pourquoi je suis revenu, qu'est- ce que j'aurai pu faire…"je me dis que mon père a dû vivre ce genre de sentiment et c'est cela même qui la fait taire. C'est à partir de là que j'ai eu envie de raconter ce récit, tout en pensant que ce n'est pas qu'une histoire nombriliste, mais ce qui a pu arriver à beaucoup de gens, à des endroits très différents.

L.B : Votre pièce aurait pu s'appeler Grosse Madeleine Proustienne d'Alexandrie…ou bien comme les petits gâteaux que vous préparez tout le long de la pièce (et qu'elle distribue en fin de représentation, NDLR).

I.de B.:
Noaraieb, en effet. Pour moi, c'est comme une Madeleine de Proust, cela me permet de me souvenir de tout, des odeurs, des ambiances. Et en même temps, c'est une nostalgie tres gaie. En tout cas, moi je l'ai vécue comme cela, parce que j'ai été protégée par mes parents, justement parce qu'ils préféraient aller en avant et voir l'avenir et non pas le passé. Donc, je n'ai que de bons souvenirs d'Egypte, même ces quatre mois là qui étaient pourtant comme une sorte de brouillard.

L.B.: Vous jonglez de personnages en personnages avec les membres de votre famille: y a-t-il une part d'exagération? Vous arrivez –t-il de les imiter devant eux?

I.de B.:  Il y a un peu d'exagération parce que j'ai voulu que ce soit théâtral. D'un seul point technique, déjà, quand on est toute seule à interpréter plusieurs personnages, il faut bien pour que ce soit clair dans ce que l'on montre au public, des traits de caractère bien nets et il est vrai que l'on force un peu le trait. Je parle d'une tante qui était un peu triste, un peu geignarde, toujours en train de se lamenter, et j'en fais une pleureuse. Ce qui m'a amusé aussi ce sont les personnages d'homme(le domestique, mon père, mon oncle), pour cela prendre une voix grave où j'avais beaucoup de mal,  il fallait bien trouver une solution. D'autant plus qu'il fallait bien les différencier les uns par rapport aux autres pour que je puisse les interpréter et surtout que le spectateur ne soit pas perdu dans mon récit.

Lorsque j'ai entrepris l'écriture de mon spectacle, malheureusement la plupart des gens dont je parle sont décédés à part mon frère et les gens de ma génération. Je n'ai plus mes tantes, les gens d'Egypte, je ne les ai plus jamais revu personnellement, je n'y suis jamais retourné à Alexandrie, ça viendra je l'espère, la vie a fait qu'au début cela  n'était pas possible puisqu' on était sur une liste noire et puis ensuite il fallait voir les choses autrement.

L.B: Vous traitez de votre exil d'Egypte à la fin des années cinquante, finalement, n'importe qui pourra s'y retrouver, non?

I.de B.: oui, oui, il y a plein de gens qui viennent à la fin du spectacle en me disant: "c'est mon histoire que vous venez de raconter, c'est ma famille" et pourtant ils étaient nés soit au Maroc soit au Liban etc. et il y a quelque chose de très joli lorsqu'un monsieur me disait que" c’était formidable cette histoire d'exilée, moi je viens de Roubaix" et bien lui se sent exilé à Paris en venant de Roubaix. En fait, dès que l'on est d'ailleurs (et on est tous d'ailleurs quelque part) on peut comprendre ce qu'il se passe et se sentir en sympathie.

L.B: Lorsque l'on voit l'actualité, on se dit que la vie que vous avez vécue est difficilement à nouveau réalisable.

I.deB.: Cette pièce est vraiment une volonté de ne pas coller à l'actualité, car elle me révolte bien souvent ces derniers temps, elle me fait souffrir, elle me rend hystérique de voir qu'on attise la haine entre les communautés et le pire est que l'on n'y voit jamais de fin. J'ai vécu à une époque à Alexandrie  avec des cultures, des communautés, des langues et des religions différentes tout en se respectant et où le vivre heureux ensemble en était la devise. Je me souviens chez moi où l'on faisait toutes les fêtes, de pessah mais aussi Noël (j'avais un petit arbre en plastique, parce qu'évidemment des sapins à Alexandrie cela n'était pas fréquent, j'y rajoutais même des morceaux de coton pour représenter la neige).

A Cham El-Nessim, qui est une fête musulmane dite du printemps, où l'on était tous dehors à faire un très grand pique nique, j'allais jusqu'à casser le jeun du ramadan avec nos domestiques alors que j'avais mangé toute la journée. J'ai l'impression que l'on prenait le festif de chaque culture et c'est quand même mieux de voir les choses de ce point vue là!

L.B.: Comment s'est déroulé votre complicité avec Michèle Bernier?

I.de B.: D'abord il faut savoir que l'on ne se quitte jamais. On est vraiment amies dans la vie (pour toujours) il n'y a pas deux jours sans que l'on ne se téléphone pas. Sinon concernant la pièce,  je lui avais lu les premières pages et de suite après elle m'a encouragé puisque je n'étais pas très sûre de moi : "si tu le fais, je te mets en scène". Du coup cela m'a immédiatement stimulé puisque lorsque l'on est toute seule en scène, le pire est de manquer de confiance en soi et lorsque quelqu'un vous aime elle vous donne tout de suite de l'assurance avec un professionnalisme que je connais par cœur. On se connait, au quart de tour on se comprend, pas besoin de se convaincre que c'est comme-ci ou comme ça, bien au contraire.

L.B: A quand le retour de votre trio emblématique?

I.de B : A la télévision peut être, au théatre, cela me semble plus difficile, puisque les emplois du temps de chacune étant très limités : Mimie Mathy est vraiment prise par "Joséphine ange gardien", Michèle Bernier, qui va bientôt partir en tournée avec un nouveau spectacle au théatre. Il y a une grande question de disponibilité alors qu'à la télé c'est une période courte. Mais pourquoi pas, j'y pense en tout cas et je ne manquerai pas de vous tenir au courant.

Laurent Bartoleschi

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