Anne Sinclair :une femme, française, républicaine, de gauche, juive, voilà ce que je suis.

Femmes de paroles - le - par .
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7742629950_anne-sinclair-directrice-editoriale-du-huffington-post-francais.jpgLe 7 mars, la journaliste publie « 21, rue La Boétie », récit consacré à l’histoire de sa famille. Neuf mois après l’arrestation de DSK à New York, elle évoque pour « Marianne » sa vie depuis l’affaire, les excès des médias et la politique française.

Au 21, rue La Boétie, à Paris, on trouvait, jusqu’en 1940, les plus beaux tableaux de Braque, Picasso et Matisse. En mai 1941, c’est un grand portrait du maréchal Pétain qui accueillait les visiteurs à cette même adresse, et les tableaux avaient été remplacés par des pancartes où l’on pouvait lire : « Nous combattons le juif, pour redonner à la France son vrai visage : un visage de chez nous. »

Paul Rosenberg (1881-1959) ne se doutait pas, en quittant Paris, que sa galerie deviendrait le siège de l’Institut d’étude des questions juives, et il se doutait encore moins du long voyage dans lequel il emmenait sa famille. Son histoire serait peut-être restée connue des seuls historiens de la Seconde Guerre mondiale si Anne Sinclair, sa petite-fille, n’avait eu envie de la raconter dans un livre écrit un œil sur le passé, l’autre sur le présent.

Marianne : Paul Rosenberg est connu pour être l’un des grands marchands d’art qui, avec quelques autres comme Kahnweiler ou Bernheim-Jeune, a contribué à faire de Paris, dans les années de l’entre-deux-guerres, la capitale mondiale de l’art moderne. Quel souvenir gardez-vous de ce grand-père ?

Anne Sinclair : Je l’ai connu jusqu’à l’âge de 11 ans. Il m’effrayait un peu parce c’était un vieux monsieur très maigre et que je ne comprenais pas tout ce qu’il disait. Ma mère me racontait beaucoup de choses sur lui, sur cette époque, elle m’emmenait dans les musées, me montrait des tableaux, mais la seule envie que j’avais dès cet âge-là, c’était de faire du journalisme, donc je préférais laisser ça de côté ; au fond, je pensais que ce n’était pas mon histoire, ce que ma mère me reprochait d’ailleurs.

Vous avez découvert cette histoire à travers les livres, les archives familiales et publiques, dans lesquels vous êtes allée faire des recherches… C’est une biographie ?

A.S. : Ce n’est pas une biographie, mais un regard personnel et, en même temps, un hommage, un tribute, comme on dit en anglais, à un homme hors du commun, qui n’est pas très connu. J’ai trouvé des lettres extraordinaires dans sa correspondance avec Picasso. Ce que je trouve intéressant, chez lui, c’est que, au départ, l’intérêt pour l’art moderne ne lui était pas spontané (c’est son frère, Léonce Rosenberg, qui était plus avant-gardiste). Mais il a su vendre des peintres de l’école de Barbizon pour acheter des impressionnistes et vendre des impressionnistes pour acheter des modernes. Il avait compris aussi que l’art est une chaîne dont les artistes sont des maillons et il a su le montrer dans sa galerie, en exposant des Ingre avec des Picasso pour donner à voir la filiation, surtout à ses clients les plus frileux. Il appâtait les clients avec des Renoir pour mieux leur montrer des tableaux de Léger. Ce qui n’était pas évident à son époque, d’autant plus qu’il est allé, dès 1922, exposer des Braque et des Picasso à Kansas City ! Il a été l’un des premiers à comprendre que le centre du marché de l’art allait se déplacer de l’Europe vers les Etats-Unis.

Ce n’est pourtant pas ce constat qui pousse la famille Rosenberg à s’installer à New York en 1940…
A.S. : Non. D’abord réfugiés dans une villa à Floirac, près de Bordeaux, où je me suis rendue pour écrire ce livre, Paul et sa famille ont gagné le Portugal, puis se sont embarqués pour New York, laissant 162 tableaux dans un coffre d’une banque à Libourne, que les nazis feront ouvrir quelques mois plus tard, emportant les Delacroix, Corot, Van Gogh, Monet, Sisley, Cézanne, Braque, Picasso et Matisse qui s’y trouvaient. Mais, par rapport à tous ceux qui ont vécu les drames de l’extermination, nous avons été épargnés car, à part mon grand-père paternel, mort des suites de sévices à Drancy, personne n’a été déporté. Paul Rosenberg a pu ouvrir une nouvelle galerie en s’installant à New York.

Est-ce le fait de vivre aux Etats-Unis pendant plusieurs années qui vous a donné envie d’écrire cette histoire ? Les archives de la galerie Rosenberg de New York ont d’ailleurs récemment été données au MoMa.

A.S. : J’ai travaillé pendant deux ans sur ce livre, surtout quand je vivais à Washington. Ecrire est toujours un refuge, une façon de s’abstraire du présent. Ici, je livre ce que je ressens par rapport à une histoire familiale dans laquelle des mots comme « marchand », « argent » ou « collection » avaient quelque chose qui, intuitivement, me dérangeait ; j’ai voulu aller au-delà en comprenant mieux cette histoire.

Avez-vous hérité de votre grand-père un goût pour l’art contemporain ?

A.S. : Je suis allée bien au-delà de ses goûts à lui, qui a toujours refusé Dali et n’aimait pas le pop art, et, cependant, je dois avouer que les requins dans le formol de Damien Hirst me laissent froide. A l’époque de mon grand-père, les gens s’arrêtaient devant les Picasso en disant : « Qu’est-ce que c’est que ces gribouillages que pourrait faire mon enfant ! » On est aujourd’hui dans l’excès inverse en s’émerveillant devant le cœur de Jeff Koons. Pour moi, c’est une sorte d’objet promotionnel pour la Saint-Valentin aux Galeries Lafayette [Rires.] Certains penseront peut-être que je réagis comme ceux qui raillaient les modernes chez Paul Rosenberg. Tant pis, au risque de faire hurler au conservatisme, je pense que tout ce qui est contemporain n’est pas admirable. A l’époque de mon grand-père aussi il y avait des croûtes. Aujourd’hui, les prix flambent parce que les gens ont peur de rater les artistes qui vont compter et ont honte de l’ignorance d’autrefois. Alors, ils compensent en adulant tout.

L’indignation qui vous a poussée à écrire ce livre n’a en revanche rien d’artistique…

A.S. : En 2010, j’ai dû refaire mes papiers d’identité, et, quand je me suis rendue à la préfecture de police, on m’a dit que je devais fournir des documents sur l’origine de mes quatre grands-parents pour prouver ma « francité ». Ça m’a semblé incroyable, scandaleux. Je tenais, à l’époque, un blog, à Washington, où je m’efforçais de ne parler que des Etats-Unis, règle à laquelle j’ai dérogé seulement deux fois : pour m’insurger contre la stigmatisation continuelle de l’islam, et pour cette affaire de carte d’identité, par laquelle j’ai vu comment on traitait les gens et combien c’était difficile pour tous ceux qui ne peuvent pas faire valoir facilement qu’ils sont français, parce qu’eux-mêmes ou leur parents sont nés en Algérie, par exemple.

On sent, en effet, qu’une des sources de ce livre est une colère par rapport à ce qui se passe aujourd’hui en France autour de l’« identité nationale » et qui réveille chez vous des engagements anciens, notamment contre l’extrême droite dans les années 80…

A.S. : Ce qu’a dit Claude Guéant n’aurait pas été scandaleux en soi s’il avait parlé de régimes politiques, mais il a parlé de civilisations, et ce n’est pas un hasard. Et quand Arno Klarsfeld en rajoute une couche en parlant de « civilisation nazie », les mots n’ont plus de sens. S’agiter contre les immigrés ou les chômeurs n’est jamais anodin, je redoute le réveil de certains démons. Je ne peux cependant que noter l’échec total de ce qui fut ma stratégie il y a vingt ans face au FN. Celle du containment, de la mise à l’écart. J’étais alors la seule journaliste à refuser de recevoir Le Pen, et, quand le CSA m’a obligée à l’inviter à « 7 sur 7 », en 1995, je me suis fait remplacer. Je pensais, et je pense toujours, qu’on n’est pas à armes égales avec ce genre de personnage. Quand on écrit, on a toutes les libertés possibles, mais quand on est intervieweur, il faut être extrêmement modeste et savoir qu’on n’est pas à égalité avec celui qu’on interroge, surtout quand il est aux franges de la démocratie. C’est ainsi que j’ai refusé d’inviter des dictateurs comme Saddam Hussein et Fidel Castro. Aujourd’hui, je ne pense pas la même chose, et je crois qu’interroger Marine Le Pen sur les thèmes sociaux et économiques qu’elle agite, même s’ils sont principalement un paravent jeté sur les fondements de son idéologie, est la bonne solution. Surtout, la mise à l’écart aboutit à la victimisation. Cette attitude-là n’a mené à rien et je pense que, même si Marine Le Pen n’avait pas ses signatures, ce serait dangereux pour la démocratie. Ça me paraît fou, d’ailleurs, de dire ça car, il y a vingt ans, je m’en serais réjouie.

En racontant l’histoire de votre famille, vous levez aussi le voile sur l’origine de votre héritage. Cette fortune, source de nombreux fantasmes, est-ce une chose que vous avez toujours bien vécue ?
A.S. : Non, jamais ! J’ai toujours considéré l’héritage comme quelque chose de pas tout à fait normal quand cela excède le montant naturel qu’on souhaite laisser à ses enfants. Un pays qui taxerait les gros héritages à 90 %, cela ne me gênerait pas et j’aurais joué le jeu si j’avais vécu sous un tel régime de taxation. Toutefois, j’ai toujours eu une mentalité de salariée et pas du tout d’héritière. Je n’ai jamais compté que sur ce que je gagnais moi-même, et vous imaginez bien qu’être journaliste à TF1 me garantissait cette indépendance. On a parlé récemment dans la presse de « centaines de tableaux », il ne m’en reste en réalité que quatre importants, ainsi que des dessins. Je ne me plains évidemment pas, mais ma famille, depuis la mort de mon grand-père, en 1959, a vécu sur ce qui restait.

Parler d’argent vous met mal à l’aise ?
A.S. : Non, ce qui me met mal à l’aise, c’est quand on conteste les valeurs de gauche de quelqu’un parce qu’il a un compte en banque confortable. Que vos convictions soient réduites à votre patrimoine m’insupporte. Qu’on me dénie le droit d’être de gauche parce que mon grand-père a eu de l’intuition et a investi dans Picasso et Braque, je ne l’accepte pas. Aux gens qui défendent des valeurs de gauche tout en ayant de l’argent il faudrait préférer des gens qui sont forcément de droite parce qu’ils en ont ? Payer l’ISF, je trouve ça normal, c’est le bouclier fiscal qui est anormal.

L’image de la « gauche caviar » est une chose à laquelle Dominique Strauss-Kahn a lui-même été souvent confronté…

A.S. : Dominique a toujours été universitaire et parlementaire, s’il avait voulu être banquier et faire fortune, il aurait pu, mais il n’a aucune fortune personnelle. On a voulu l’assimiler à ça parce qu’il avait des positions qui n’étaient pas mélenchoniennes mais sociales-démocrates, puis parce qu’on voulait faire croire qu’il était un horrible capitaliste dirigeant le FMI. Enfin, passons.

Vous avez failli vivre cette campagne au premier plan. Est-ce un regret qui vous hante parfois ?

A.S. : Mais je la vis au premier plan, je dirige désormais le Huffington Post, ce qui est une chance formidable, car créer un nouveau média en pleine campagne électorale est très excitant, même si on démarre petit. Au fond, j’ai toujours été plus observatrice qu’actrice. Quand on m’a demandé si le « Huff Post » traiterait « l’affaire » normalement, j’ai répondu : « Oui, évidemment, la question ne se pose même pas. » Et vous avez pu voir que nous l’avons fait. Quand on est journaliste, on est schizophrène et on est parfaitement capable de séparer l’histoire privée des histoires publiques.

Cette frontière entre public et privé, vous avez pu constater ces derniers mois que tout le monde ne la comprenait pas de la même manière. Que répondez-vous aux féministes qui vous reprochent votre ligne de conduite ?

A.S. : Il s’agit d’une minorité qui a donné au féminisme un côté inquisitorial que celui-ci n’a jamais eu : le féminisme est aussi la liberté pour chacune d’agir comme bon lui semble, ça n’a jamais été une règle morale. Je n’ai donc pas à répondre à ces injonctions-là. La surveillance de chacun par le groupe m’est insupportable. C’est 1984 de George Orwell. Le besoin de secret, d’intimité, est nécessaire. La transparence absolue est profondément totalitaire. Il y a des choses que je ne me permettrais pas de demander aux gens sur leur vie personnelle et que je n’accepte pas qu’on me demande.

Vous qui connaissez la presse depuis de nombreuses années, avez-vous appris au cours des derniers mois des choses que vous ignoriez encore sur son fonctionnement ?

A.S. : Oui. J’ai pu expérimenter le piétinement absolu de la présomption d’innocence ainsi que la capacité de certains à écrire n’importe quoi, de broder, de fantasmer à partir de choses fausses. J’ai surtout été frappée par le voyeurisme qui, à mes yeux, n’avait encore jamais contaminé à ce point-là la presse française. Celle-ci n’a désormais plus rien à envier aux tabloïds.

Diriez-vous que les choses sont allées trop loin ?

A.S. : Je crois qu’un certain nombre de barrières ont été franchies et qu’il n’y aura, hélas, pas de retour en arrière. Cette affaire avait des répercussions politiques importantes, il est donc normal qu’elle ait été largement traitée, mais il y a le reste, cette façon d’être en permanence regardé, scruté, « trou-de-la-serrurisé », d’avoir 300 caméras braquées sur votre chambre à coucher et de vivre en permanence les rideaux baissés. Quand je suis rentrée à Paris, j’ai été poursuivie par des hordes de paparazzi, je brûlais des feux rouges pour tenter de leur échapper. Un jour, ils sont descendus de leur moto et ont dit : « Bon, allez, on la laisse pour cet après-midi. » C’était surréaliste, on aurait dit je me trouvais en infraction face à des policiers magnanimes.

Après cette période tourmentée, ce livre est-il une occasion de réaffirmer une histoire, une identité ?
A.S. : Non, je l’avais écrit avant, seul l’épilogue a été écrit depuis. Et, au fond, je sais depuis longtemps ce qui me définit : une femme, française, républicaine, de gauche, juive, voilà ce que je suis.

Source Marianne cliquez-ici

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