La Vieille du Temple

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Ceci est l'histoire d'un petit garçon de onze ans et de son amitié pour une vieille femme, âgée de... de... oh ! de tellement d'années qu'on ne pouvait même plus les compter !
Ils avaient fait tous les deux un long voyage avant de se connaître et rien ne semblait
les destiner à se rencontrer un jour.

Lui, Benjamin, venait du Maghreb. A vrai dire, il était si jeune lors de l'exode de ses parents, qu'il n'avait guère souffert du déracinement. Quant à la vieille femme, elle avait, après la guerre, quitté la Pologne où rien ne la retenait. On racontait tout bas que sa famille entière avait péri lors de la tragédie nazie. Mais, ce sont des histoires qui ne concernent pas un petit garçon de onze ans. Pourtant, il avait vite compris que sa vieille amie n'avait ni enfant, ni frère, ni soeur, ni cousin ; pas même de parents
éloignés et il en ressentait une confuse tristesse.

Tous deux avaient trouvé asile à Paris, dans ce vieux quartier juif encore relié au Moyen-Âge, dont le coeur se situe très exactement à l'angle de la rue des Rosiers et
de la rue des Ecouffes, et où la rue Saint-Paul se souvient qu'après tout, celui-ci
s'appelait Saül.

 

Benjamin était heureux rue des Rosier, encore qu'il était fort déçu de ne pas y trouver
la moindre rose. Il avait cherché longtemps, fouillant la rue dans tous ses recoins, examinant chaque fenêtre, pénétrant dans les cours sombres. Il avait bien déniché quelques fleurs en pot... mais ce n'était que de tristes géraniums.

 

L'enfant gardait foi néanmoins en la magie de ce quartier qui cachait,il le savait bien,
une réalité merveilleuse que personne ne voulait voir, mais que lui, Benjamin,
trouverait un jour. Et rien ne l'empêcherait de croire que le Roi de Sicile se
dissimulait quelque part, dans une des boutiques de draps qui bordent la rue
portant son nom et qu'il le rencontrerait un jour. Il avait bien rencontré la Vieille
du Temple !

Et oh ! miracle ! C'était sa vieille amie. Il l'avait reconnue tout de suite, cette petite femme ridée qui vivait à l'ombre de la synagogue dont elle assurait l'entretien.

L'imagination de Benjamin, ses rêves, étaient bien connus rue des Rosiers, et l'on en riait. Mais, bientôt, tout le monde parla de la Vieille du Temple. Peut-être, parce que son nom,
à consonance polonaise, était difficile à prononcer avec l'accent pied-noir.
Mais, peut-être, inexplicablement, avait-on accepté la version de Benjamin.

 

Quant à la Vieille du Temple, elle n'ignorait rien de la mystérieuse dignité dont on l'avait revêtue. Elle ne s'en émouvait guère, ayant laissé toute faculté d'émotion quelque part en Pologne, entre 1939 et 1944.

Elle passait, familière et tranquille, dans les rues, fleurant bon la menthe fraîche, au milieu de la foule bruyante qui, au fil des années, avait remplacé les silhouettes en redingotes noires et les perruques "froums ".

S'étonnait-elle du changement ? Apparemment non. Elle paraissait ne rien voir, ne regarder personne. Sauf pourtant, les enfants juifs.

Et vraiment, c'était un spectacle que cette pagaille de gosses, courant en tous sens, au milieu de ces rues dépourvues de trottoir, se faufilant entre les étals d'aubergines, de courgettes et de pastèques d'Israël, bondissant au devant des voitures, risquant leur vie vingt fois par heure, aveugles à ce qui n'était pas leurs jeux.

Et jamais il n'arrivait d'accident !

Peut-être D'ieu, absent de ces lieux il y a encore quelques lustres, veillait-Il aujourd'hui, posté au coin de la rue des Rosiers et de la rue des Ecouffes, sur ces gamins à la peau mate et aux yeux luisants.

C'est ici que Benjamin apprit son premier mot de Yiddish" Kindele" murmurait parfois
sa vieille amie, quand il trottait à ses côtés en lui contant ses rêves et ses soucis.
Car des soucis, il en avait comme tout un chacun. Et parmi eux, le plus grave : la peur
de quitter son cher quartier.

Sa mère pestait sans cesse contre l'exiguïté de l'appartement, le manque de clarté, le manque de confort. Elle échafaudait longuement des projets de déménagement à Sarcelles ou à Créteil, où vivaient des cousins et des amis, dans des appartements modernes, dotés de vastes cuisines et de salles de bains lumineuses.

Mais Benjamin se moquait bien de la salle de bains. Il regardait, consterné, les rues sans âme et sans histoire. Jamais, disait-il d'une voix étranglée, jamais je ne pourrai y vivre.

Un mince sourire éclairait le visage de la vieille dame. Elle savait bien que la mère de Benjamin était, en définitive, heureuse au milieu des siens. Malgré sa vétusté, elle aimait cette maison d'où elle pouvait à la fois interpeller ses voisines, surveiller ses petits qui jouaient dans la rue, faire sécher son linge à la fenêtre dans que jamais un agent de la force publique ne songe à verbaliser, et se trouver à quelques pas de la boucherie cacher où elle pouvait tenir de longs et joyeux conciliabules avec la foule de ses clients.

Non, le départ pour une banlieue lointaine et froide n'était pas pour demain. La vieille
du Temple rassurait son petit ami. Mystérieuse, elle lui promettait qu'il resterait longtemps encore rue des Rosiers. Et Benjamin, sachant bien qu'elle était informée des desseins
de la Providence, s'éloignait rassuré en gambadant.

Mais l'amitié entre un très jeune garçon et une dame très très très âgée ne peut pas
durer toujours. Un matin, la Vieille du Temple mourut, d'une mort douce, sans souffrance. Simplement, en oubliant de se réveiller.

Derrière son cercueil, en lieu et place de la famille que la guerre lui avait arrachée, marchait toute la rue des Rosiers, et Benjamin, en larmes.

D'ordinaire, bien sûr, les enfants ne vont pas aux enterrements. Mais les parents de Benjamin, émus de son chagrin, lui avaient permis d'accompagner sa vieille amie une dernière fois.

Benjamin avait eu une grosse peine et pleuré sincèrement son amie disparue, mais il n'était qu'un petit garçon, et, bien vite, il reprit ses jeux et ses chahuts avec les camarades de son âge.

Pourtant ! il n'avait pas oublié la Vieille du Temple. Il pensait souvent à elle en s'endormant, et une nuit... une nuit, il vit soudain la silhouette familière devant lui.

Je suis sûr que je rêve, se dit Benjamin qui n'en n'était pas sûr du tout. Sans crainte
et sans étonnement, il la regardait.

La Vieille du Temple n'avait pas changé. Pas assez. Elle avait toujours l'air fatigué
et triste. Ne devait-elle pas laisser sur terre sa lassitude et son chagrin ?
C'était du moins ce que le petit garçon avait cru comprendre. Mais son amie ne
semblait pas plus heureuse que sur terre. Peut-être, malgré tout, regrettait-elle la vie ?

- Non mon petit, dit-elle sans que Benjamin s'étonne qu'elle ait deviné ses pensées ;
non mon petit, je ne regrette pas la vie. Mais le passage n'est pas facile. Vois-tu Kindele, quand une âme juive quitte la terre, elle reste encore liée au monde et le chemin qu'elle doit parcourir avant de se présenter à D'ieu est long et pénible. Heureusement, dans ce voyage, elle n'est pas seule. Ses enfants l'accompagnent de leurs prières. A chaque Kaddich, elle s'élève, lus légère, portée par l'amour des siens. Moi, tu le sais, je n'ai
plus de famille sur terre. Je marche seule et je suis bien fatiguée Kindele, bien fatiguée.

Et la vieille femme disparut.

 

" Maman cria Benjamin, en se précipitant chez sa mère dès son réveil. Maman, la Vieille du Temple est venue me voir cette nuit. Elle est très malheureuse, tu sais. Personne ne dit Kaddich pour elle ».

Je vous laisse penser l'effarement de la pauvre mère. Chaque jour, Benjamin perdait davantage l'esprit !!!

Il ne fut pas possible de le convaincre qu'il avait tout simplement rêvé. Mais il ne parla
plus des visites de son amie.

Car elle venait souvent la nuit, toujours triste, et Benjamin croyait lire une silencieuse prière dans son regard.

" Kindele, lui dit-elle un soir, Kindele, je suis devant la porte. Je dois pousser les battants pour entrer. Mais c'est si lourd. Je n'y parviens pas."

Et la vieille femme disparut, laissant Benjamin mal à l'aise. Son amie espérait quelque chose. Mais quoi ?

Pour les autres habitants du quartier juif, la vie s'écoulait sans surprise. L'été s'éteignit doucement, tandis qu'arrivait Tichri, le solennel, son cortège de jours terribles et son
point culminant, le Jour du Pardon, le Saint Jour de Kippour, le jour du grand retour
du Peuple Juif à D'ieu...

Peuple étrange que celui qui déserte les offices l'année durant et s'y précipite en masse... pour s'y infliger un jeûne de vingt cinq heures.

Ce soir là, un flot d'hommes, de femmes et d'enfants, convergent de toutes parts vers les maisons de Prières ; temples officiels ou oratoires de fortune, qui ne suffisent jamais à contenir la foule qui s'y presse.

Benjamin se tient auprès de son père, le coeur serré d'émotion. L'éclat de sa petite synagogue est extraordinaire. Les lumières brillent de mille feux sur les hommes couverts du Talith, et les femmes, vêtues de leurs plus beaux atouts, tandis que s'élèvent avec
force et ferveur, les merveilleux airs séfarades.

Tour au long de la journée de Kippour, les prières d'Israël cherchent le chemin du ciel.
Au fil des heures, la fatigue marque les visages, mais les voix ne faiblissent pas. Il reste
si peu de temps pour obtenir la clémence de D'ieu.

Lorsque le jour décline, c'est avec angoisse, mais avec foi, que la Communauté entonne
le célèbre cantique " El Nora Alila..."

La prière collective atteint alors une telle intensité dramatique, que Benjamin, le sensible petit Benjamin, s'envole avec elle. Dans quelques minutes, les portes du ciel, largement ouvertes par les supplications du peuple juif, vont se refermer sur le destin de chacun.
Il faut les retenir pour que D'ieu fasse grâce encore, et pour sa vieille amie, presque arrivée au terme de ses épreuves.

"Yitgadal véyitkaddasch Cheme rabba..."

La voix d'un enfant s'élève dans le silence de l'assemblée pétrifiée. Car, le rituel ne
prévoit pas de Kaddich des orphelins à ce moment, et l'enfant qui récite, n'est pas
orphelin !

Le père de Benjamin a un mouvement vers son fils pour le faire taire. Mais le Rabbin l'arrête du regard. Peut-être voit-il, lui aussi, la Vieille du Temple pénétrer au Gan Éden, par la grâce du Kaddich d'un petit garçon !

Et si Benjamin paraît épuisé de fatigue, si son visage ruisselle de sueur, c'est parce que c'est lui qui tenait les portes du ciel quand elle y est entrée.

Claudine NAAR
La Vieille du Temple

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