Je vous ai apporté des bonbons

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                        Je vous ai apporté des bonbons Par Jacques Verdier


bon.jpgLa route serpente, tricote ses virages à travers les collines.
Dans le crépuscule doré, le coucher de soleil rasant sur la lande, nuance les alentours de teintes indigo courant sur l'ébène. Beau, le paysage ? C'est peu de le dire. Hirsute, sauvage, incandescent ! On est dans les Pyrénées et on se croirait en Ecosse. Mais je ne vois rien. Pas encore. J’ai mal à la tête, au ventre, j’en ai marre (les virages, la route) jusqu’à ce que ma mère me tende un bonbon et enrobe de douceur la fin du voyage. « On fait ça aussi dans les avions, dit-elle ».
« Cela n’a rien à voir, claque mon père. Dans l’avion, les bonbons, c’est pour la pressurisation… » Ma mère me regarde en souriant.


« Ça va aller mieux, mon chéri, tu verras… » Déjà, le goût de la menthe sous la langue, explose dans la bouche en mille éclats vermeils. Un soleil chlorophyllien pénètre l’espace.
Je me détends, me redresse. Tout en moi recouvre forme. A quoi tient le miracle ?
Tout à l’heure, dans un instant, repas avalé, jeux terminés, ma grand-mère va rentrer dans la chambre glacée où mon frère et moi sommes installés. On a placé des « moines » et leur lit de braise sous les draps, pour réchauffer l’espace. De sorte que le cœur du lit est chaud et les extrémités froides. Mais Mamie est là, pour « faire dînette » - c’est son expression -comme chaque week-end où nous la rejoignons sur ses hauteurs pyrénéennes. Faire dînette ? C’est un moment de pur bonheur.
On se couche, Mamie nous caresse le visage et glisse imperceptiblement un bonbon dans notre bouche. Tout se mêle alors et se confond dans un torrent de contrastes.

L’amour grand-maternel et le froid de la pièce, la suavité du bonbon aux fruits et la culpabilité oùbonss.JPG nous jettent les recommandations de maman : « Pas de sucreries avant le sommeil ». « Surtout pas, en effet», jureront les dentistes !
« Génial, au contraire » ! rétorqueront les psychiatres. Je me range à l’avis des seconds. Un autre souvenir ? Le voici. Octobre 1967. J’ai dix ans. Pour mon anniversaire mes parents m’offrent un tourne-disques et le dernier album de Brel : « Les Bonbons » ! A cette seconde je suis le plus heureux des enfants. Brel me chante des vastes ambitions, des choses minuscules. Il fait soleil à minuit. J’entends des amours et du rire, du cynique et du misogyne, des champs de bataille et des lits défaits. « J’vous ai apporté des bonbons… » Un bonbon, c’est comme un écran de cinéma : une histoire s’y déroule, des souvenirs s’y raniment, des petits bonheurs s’y consument. Pur désir. Vrai plaisir. S’en priver ? Cela relèverait du masochisme. Quel ancrage, d’ailleurs, est à ce point subtil qui renvoie continûment aux sources du plaisir ?

Le sport, peut-être. Et encore ! Il faut souffrir en sport. L’amour ? Oui, peut-être, l’amour ! Caressons d’ailleurs la parenté : le délice d’une confiserie s’apparente aux jeux de l’amour, à cette paix des sens où nous renvoie la gourmandise. Ce bonheur d’un instant est un art de la mémoire. Il n’y a pas de bonbons sans une mythologie du passé, le souvenir d’un papier qui crisse, du sucre qui vous colle aux doigts, le visage d’une grand-mère aimée, des senteurs de buis et de lilas, ce temps béni de l’enfance où la vie nous coule des mains comme une promesse enchantée.
Et aujourd’hui ? Aujourd’hui c’est pareil. Les bonbons nous rendent éternels, raniment de la joie, négligent les bassesses. Quelqu’un qui mange une confiserie ne saurait être tout à fait mauvais. Un fond d’humanité lui colle à la peau. Sans les bonbons, les hommes deviendraient fous. Ils ne songeraient plus qu’aux chiffres et au foot, à la vie des élections et aux querelles de bureau.

image-nougat.jpgAucune lueur ne traverserait plus le visage de cette femme là-bas au beau regard de crépuscule. Observons-la quelques secondes : elle ouvre pour ses enfants une boîte de nougats. Je pense invariablement à Bobby Lapointe : « Mon beau-frère qui est un artiste / s’est assis dessus et m’a cassé… les nougats ! Petit dégât mais ce qui est plus grave… » Je ris tout seul. La jeune femme a des gestes tendres, de longues mains aux doigts effilés. Elle rejette ses cheveux en pluie sur l’arrière d’un léger mouvement du bras. Ses jeunes enfants suspendus à ses jambes, elle lève les yeux, harassée. Comme elle est belle et triste et mouvante… Un de ces deux enfants trépigne, hurle, se couche par terre. Elle l’aide à se relever. Lui parle. Gestes, voix : tout en elle appelle une ferme douceur. Puis elle saisit un carré de nougat dans sa boite et le porte à sa bouche. Soudain l’enfant rit et elle rit à l’unisson. Je regarde l’enfant puis la mère.


C’est le rire du premier matin du monde. Je voudrais m’approcher, lui dire que je la trouve formidable, prendre mon comptant d’un amour qu’elle semble dispenser à l’envie. Sommes-nous si loin de notre sujet initial ? On y est en plein au contraire. Affaire de sémantique, mais pas seulement : les bonbons rendent bon. Ils nous parlent d’amour, d’éternité, nous suggèrent l’essentiel. Et puis, voyez comme c’est simple : les bonbons c’est bon. Pour un peu, on aurait omis de le préciser… Alors insistons, insistons : « les bonbons c’est tellement bon et puis les fleurs c’est périssable… » Voilà, je me rappelle. La douceur même du mot. Prononcez après moi : bon-bon. La bouche se lève, les lèvres dessinent un baiser. On n’en sort pas. La vie est une métaphore.

 

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