Ecrivain juif :La figure féminine dans Sépharade d’Eliette Abécassis

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La figure féminine dans Sépharade d’Eliette Abécassis

Benthami.khadija@gmail.com

 

Si la parole est considérée comme une liberté momentanée, liée et dominée par les circonstances, l’écriture est synonyme d’une liberté permanente qui dure dans le temps. Ce n’est que par le biais de l’écriture que les mots peuvent avoir un sens. Si le processus de la parole consiste à lancer des mots par-ci, par-là, celui de l’écriture est orienté vers l’organisation des mots afin d’obtenir un texte cohérent, rythmé et bien manié.

En plus de cette structuration que permet le travail écrit, il est nécessaire de souligner que la personne chargée de donner naissance à ce dernier opte souvent pour des mots devant être pertinents afin de bien transmettre son message.

L’écrivain exerce son pouvoir sur le mot ou plutôt tente de le sauver de sa vanité et de son inutilité. On dirait une sorte de victoire sur la faculté de communication.
Bref, le mot, et par extension, la parole, est le résultat de l’immédiat et du pressé tandis que l’écriture est le fruit d’une réflexion bien menée.

Mis à part cette question relative à la spontanéité de la parole et la réflexivité dans l’écriture, cette dernière est certainement le moyen pour atteindre sa propre liberté. C’est l’instrument le plus rationnel pour révéler des secrets du moment que ces derniers condensent en eux une vérité souvent chargée d’émotions, c’est pourquoi révéler un secret crée une ambiance teintée d’une certaine acuité et une intensité difficile à surmonter.

Ecrire alors reste toujours la meilleure alternative de la parole. L’écrivain donne vie à ses propres secrets, il les fixe à jamais dans la mémoire collective. Le terme « secret » ne renvoie pas toujours à ce qui est caché et inaccessible mais on peut parler du secret humain, c'est-à-dire cette soif de tout dévoiler hantant l’esprit humain et l’incite à communiquer avec l’autre par l’écrit. Cette soif d’écriture ne concerne plus uniquement les hommes ; elle est devenue une préoccupation féminine, bien qu’écrire pour une femme reste souvent inédit dans une société patriarcale.

Une société condamnant cet acte comme une transgression des règles et une enfreinte à la tradition. Même si la littérature est d’ordre universel et concerne l’Homme de manière générale, ce n’est pourtant pas une entreprise féminine. Le rôle de la femme est, en fait, toujours réduit à ce qui est relatif au domicile. Et pour changer cette image essentialiste, la femme a longtemps combattu pour prouver sa capacité d’être à la fois femme et écrivain.

La femme juive, en décidant de rompre son silence, ne facilite pas uniquement l’accès à la liberté mais pousse ses semblables à faire de même pour pouvoir améliorer leur situation. Ce silence rompu dévoile toujours les secrets les plus enfouis puisque la société juive, précisément sépharade, est une société fondée sur le secret dans l’éducation, dans la religion, dans le culinaire, une société dont le principal trait est de garder et transmettre le secret de génération en génération.

Même si l’écrivain révèle le secret de sa communauté dans ses écrits, ce n’est pas par l’œuvre de sa détermination, ni par sa volonté d’apparaître, lui, tel qu’il est devant le lecteur. C’est  qu’il existe des secrets qui nécessitent par eux-mêmes d’être dévoilés et publiés. Sépharade1 d’Eliette Abécassis est un roman dont le but est de retracer l’origine des juifs sépharades que la majorité des jeunes juifs et non-juifs ignorent.

Parler des secrets des familles présente alors une matière romanesque intéressante et confère au roman une dimension psychologique. Le secret est le moteur essentiel de l’œuvre abécassienne : chaque personnage dans le roman a son propre secret dévoilé uniquement lors des grands événements et des décisions décisives. Garder un secret revient à s’attribuer un pouvoir sur l’autre. Adopter alors cette démarche par l’auteur témoigne d’un désir de captiver le lecteur et le pousser à terminer la lecture pour savoir de quoi il est question.

La figure féminine est un pivot dans le roman d’Abécassis. Le nombre important de personnages féminins en est la meilleure illustration. Ces dernières ne sont pas uniquement des héroïnes mais également des victimes endurant énormément d’épreuves et de souffrances.

Même si Sépharade est une description sociale détaillée de la communauté juive d’origine maghrébine, elle ne peut être complète sans évoquer la place accordée à la femme, son rôle, sa mission ainsi que ses responsabilités. L’omniprésence du personnage féminin s’explique par la tentative de l’auteure d’appréhender les femmes issues de différentes époques.

La structure du roman tend à privilégier la gent féminine. Les sept premiers chapitres du premier livre ne font que présenter l’ensemble des personnages féminins : d’Esther Vital l’héroïne à Sol Hatchwel la grand-mère en passant par Suzanne Vital, sa fille Myriam et Yacot Tolédano.

Le mariage d’Esther Vital dont il est question dans le troisième chapitre « le mariage », est non seulement l’occasion de voir toutes les figures féminines du roman réunies mais aussi le motif pour remonter le temps afin de se souvenir des histoires dont les protagonistes sont des femmes.

Le roman met en exergue la sociologie juive plus particulièrement celle des familles ayant opté pour l’immigration vers l’étranger. Avec Sépharade, Abécassis permet à son lecteur de découvrir les détails de la tradition juive et la psychologie des personnages féminins présents.

Les événements sont organisés de manière à montrer la situation de la femme juive et davantage ses plaies psychologiques. Abécassis dresse une image culturelle et traditionnelle moment puisque la majorité des femmes citées dépendent de leurs maris tout en les respectant et obéissant à leurs ordres. Nombreux sont les passages mettant en évidence la tâche de la femme :

« […] ton fardeau d’être femme, de donner naissance, d’élever le fils de l’homme et de le chérir, de le faire homme, et puis d’être laissée, délaissée par ton homme, quittée par ton fils… Lalla, princesse d’un soir, rose trop vite fanée, profite de ta jeune beauté, car voici ta vie en cette robe qui pèse déjà sur tes épaules, pour t’empêcher de te mouvoir, de t’envoler, t’évader, voici la robe qui toujours recouvrira ta nudité, protégée mais soumise. » (P.76)

La romancière insiste ici sur le statut de la femme grâce à ses différentes fonctions : prime abord, elle est le soubassement de la société. Elle est la première enseignante et éducatrice puisqu’elle se considère responsable des principes et des valeurs inculqués aux enfants. Elle est le canal par lequel se transmettent les mœurs de génération en génération.

Dans la société traditionnelle juive, la femme est respectée parce qu’elle est avant tout une mère. En effet, la maternité est un thème central dans ce roman du moment que l’auteure essaie de comparer entre les différentes mères afin de montrer les points de divergences et de convergences à travers les différentes générations.

L’exemple le plus significatif est celui de Sol Hatchwel et Yacot Tolédano. Par leur statut de grand-mère, elles assemblent autour d’elles tous les autres personnages et réussissent à garder la cohésion, la solidarité de leurs familles ainsi qu’à garantir un mode de vie traditionnel. A travers la figure de la grand-mère s’effectuent tous les flash-back dans le roman pour aboutir à une comparaison entre l’univers juif actuel et celui d’antan.

Cette figure féminine garde en elle le discours idéologique véhiculé sur la femme d’autrefois, un discours réduisant la femme à son rôle de femme au foyer et d’épouse. C’est un personnage supportant toutes les offenses et les humiliations dans un cri de silence. La mentalité régnant à l’époque témoigne de la rétrogradation idéologique dominante. Si l’on prend par exemple la décision d’Esther de se marier à l’âge de trente ans, ce choix était sûrement non approuvable au temps de Yacot et Sol.

D’ailleurs, cette dernière le confirme elle-même dans le récit : « […] elle regarda sa petite-fille, de bas en haut. A son âge, elle avait déjà trois filles : Suzanne sa mère, Colette et Yvonne. Elle ne comprenait pas comment on pouvait se marier si âgée, mais elle ne le disait pas par délicatesse. » (p.82).

En effet, non seulement l’idée du mariage tardif est inacceptable mais aussi celle de l’amour entre l’homme et la femme avant le mariage. Ceci est une question relative au destin et au sort de l’individu : les parents choisissent et leurs enfants obéissent. Le mariage de Messody Tolédano en est la preuve :

Les mères séfarades

Les mères séfarades

« - Je ne veux pas me marier, Maman.
- Calme toi, mon fils, calme toi, s’écria Messody, l’air affolé. Tiens, prends un peu de fleur d’oranger.
- Je ne l’aime pas !
- Tu ne l’aimes pas ? dit Messody. Tu ne l’aimes pas ? Mais comment peux-tu le savoir, tu ne l’as jamais vue ! Et puis qui a dit que le mariage était une histoire d’amour ? Tu crois que je l’ai aimé, ton père, moi ! Mon père m’a mariée à lui, j’ai fait comme il a dit, c’est tout. » (p.99)

Ce conservatisme idéologique est transmis de génération en génération, plus particulièrement, de mère en fille, entre autres, de Sol Tolédano à Suzanne Vital.

Le comportement de cette dernière vis-à-vis des hommes confirme très bien le poids de la tradition: « […] Suzanne n’avait jamais été capable d’appeler les hommes par leur nom. Même son père, elle le désignait par « lui » ou le « type », ou encore « le gars » » (p.110)

Malgré tous les obstacles empêchant l’émancipation de la femme juive, la mère demeure le fondement de la famille, celle qui veille au confort de chaque membre. Pour reprendre les termes d’Abécassis :
« […] le vrai pilier de la famille était la mère. Les filles étaient sous sa coupe et ne connaissent pas d’autre vie. Et si la mère voulait aller au marché, sa fille l’accompagnait. Si elle désirait avoir de la compagnie, sa fille était là. Si elle avait besoin de quelqu’un pour lui rendre un service quelconque, il lui suffisait d’appeler sa fille » (P.116).

Par le biais du personnage féminin, Abécassis traite plusieurs thèmes tels que la bienveillance et la bonté mais décrit surtout le rôle de la femme au sein de la société juive et comment elle se conduit conformément à la volonté générale.

La romancière met en exergue une autre caractéristique prégnante dans la communauté juive sépharade et qui n’est autre que la tartuferie. Elle décrit la capacité de la femme juive de ne rien laisser paraitre de son caractère ni de ses vraies intentions dans des circonstances inattendues. L’attitude de Sol et Yacot vient étayer cette idée :

«  Sol, assise avec les anciennes autour du henné, l’aperçut à son tour. Un instant, Esther se dit qu’elles allaient jeter des sorts, se battre, qu’une scène d’une incroyable violence allait avoir lieu. Mais non. Insensiblement, elles se rapprochèrent et, contre toute attente, se jetèrent dans les bras l’une de l’autre. Elles se congratulèrent en arabe, comme s’il ne s’était jamais rien passé, comme si elles étaient les meilleures amies du monde ! Ô femme sépharades ! Â l’hypocrisie si forte qu’elles sont capables d’enlacer tendrement leur pire ennemi juste après en avoir souhaité la mort ! » (pp.129-130)

Ce passage rappelle l’adage populaire : « garde tes amis près de toi, et tes ennemis encore plus près ». En dépit de la rivalité de ces deux femmes, leur manière de se comporter reflète totalement le contraire et ce pour préserver les relations sociales unissant les deux familles du moment que celles-ci dépendent du degré du respect et de la bonne conduite.

La papelardise, qualifiée de vertu par les uns et considérée comme un vice pour les autres, reste donc l’alternative parfaite pour parvenir à gérer des situations comme celle-là.

Les deux grand-mères dont chacune est la rivale de l’autre, prétendent oublier le passé afin de protéger leurs petits-enfants. Pourtant, elles ne font que garder l’œil l’une sur l’autre en vue d’éviter toute pratique superstitieuse visant le bonheur du nouveau couple : Esther Vital et Charles Tolédano.

Abécassis ne se contente pas d’évoquer les femmes pour révéler leurs états d’âme, mais elle n’hésite pas aussi à leur céder la parole. Une prise de parole non seulement accompagnée d’une prise de conscience de leur condition féminine mais en même temps l’occasion pour l’auteure d’intégrer les différents proverbes judéo-maghrébins issus de la culture populaire juive.

Les proverbes constituent un legs oral culturel par le biais duquel quelques us sont transmis de façon redondante et régulière. Ces dictons ponctuent soit le discours social soit le discours intellectuel, c’est dans cette perspective que Wolfgang Mieder propose d’étudier le proverbe dans sa dimension universelle comme une composante essentielle dans le discours des hommes:
« Today it has almost become a cliché to point out that proverbs must be studied in context, but it took a long time for anthropologically oriented proverb collectors to go beyond mere texts and look at the use and function of the proverbial materials in actual speech acts. »2

Abécassis, tirant profit de l’aspect populaire, dogmatique et surtout didactique du proverbe, marque son récit par l’usage d’un nombre considérable de maximes afin de mieux saisir la trame argumentative de l’œuvre.

En tant qu’élément constitutif du discours, les proverbes sont souvent placés au cœur du dialogue. L’interlocuteur s’en sert pour argumenter voire exprimer une opinion ou un commentaire.

Ainsi, est-il dans Sépharade. Les parents y recourent dans le but d’expliquer une situation, de convaincre quelqu’un ou encore de présenter une justification. Rappelons que Messody Tolédano, en essayant d’expliciter la coutume Ars de kettaib à son fils Jacob, emploie des parémies comme : « Tab el keskass ou tab ala rtab » (p.98) et « Elei la idoui ma isem ou ellab » (p98) dont la finalité est, à la fois, de permettre au lecteur de comprendre et d’en tirer une morale.

Qu’il soit un héritage folklorique ou une spécificité d’un personnage historique, l’auteure utilise le proverbe parce qu’il accompagne avec cohérence la trame narrative et argumentative de son texte. Par ces apophtegmes, son roman prend l’allure d’un récit pédagogique et éducatif.

A un autre niveau et sur le plan linguistique, la figure féminine dans Sépharade est la raison, voire le prétexte idéal pour faire renaître la langue d’origine des juifs sépharades.

Le parler de ces derniers est le ladino comme l’indique Eduardo Manet dans son livre La Sagesse du singe : « La langue des juifs sefardim […], le judéo-espagnol qu’ils ont emporté avec eux dans leur exode. Cette langue, je la garde dans mon cœur comme un secret précieux.

Quatre, cinq, dix siècles plus tard, on n’oublie pas, on n’oublie jamais. » 3. Cependant, les juifs du Maroc ont adopté la langue dialectale du pays: la Darija.

Tous les personnages féminins du roman ne ratent pas l’occasion de faire glisser quelques emprunts de cette langue : khamsa, harmel, fayn douk liyam… La mère rappelle alors une trace indélébile de l’origine ainsi qu’une empreinte ancestrale et culturelle.

Cette question linguistique soulève la problématique de la langue d’origine et la langue d’écriture : Abécassis est une auteure juive française née en France et dont la langue maternelle est le français : opter pour le français n’est –il pas en quelque sorte une trahison de ses origines, ou plutôt la revendication d’une autre identité d’ordre universel ?

Peut-être, comme l’avance Mohamed Kacimi dans son ouvrage L’Orient après l’amour, qu’
« […] écrire en français, c’est oublier le regard de Dieu et de la tribu, inventer ma marge illusoire mais vitale, mon espace intime, forger ma solitude et ma mémoire, réaliser la rupture avec cette longue chaîne de traditions, d’héritages, de legs, que les miens assument depuis des millénaires.
C’est nier le dogme pour célébrer toute transgression. Je n’écris pas en français. J’écris en ‘moi-même.» 4

Le choix du français comme langue d’écriture affiche la volonté de l’auteure d’écrire sur ses ancêtres dans une langue plus usitée dans le monde et par conséquent de les faire renaître et surtout reconnaitre. Les retrouvailles avec la langue de ses parents lui permettent d’exercer tout un travail de recherche afin de faire revivre les événements dans leur version la plus authentique possible sans avoir besoin de traduire les vraies sensations et sentiments. Quoiqu’Abécassis soit loin de son vrai territoire linguistique, elle essaie de renouer le lien ombilical avec son passé. Cette décision d’écrire sur sa communauté en français se justifierait, d’une part, par sa détermination de marquer sa double appartenance : marocaine et française, avec une tentative d’alterner deux langues et donc d’établir un parallélisme entre le passé et le présent, entre le public actuel et celui de l’ancienne génération, d’autre part, ce choix s’expliquerait par la volonté de l’auteure d’éviter de mettre l’accent sur l’intimité de l’entreprise judéo-maghrébine (la langue d’origine ne fait que le dévoiler davantage).

Le thème de la femme est traité de manière rigoureuse à travers les différents chapitres du roman. Tous les aspects de cette dernière sont représentés, c'est-à-dire une panoplie d’images, de préjugés et d’idées. Le personnage féminin a un rôle crucial puisqu’il détient en filigrane tout le pouvoir.


En parcourant l’œuvre abécassienne, la figure féminine apparait omniprésente notamment celle de la mère. A travers elle, se dévoile la réalité du vécu juif féminin dans le passé. En d’autres termes, son évolution dans un cadre fictif met au clair les différentes entraves que la femme juive de manière générale doit affronter : le travail domestique, donner naissance à des enfants, le manque d’instruction.

Malgré cela, le judaïsme lui accorde une place particulière. Selon la loi rabbinique, et à partir du deuxième siècle de notre ère, le nouveau-né n’est juif que si sa mère est juive, peu importe la religion de son père, cet enfant ne serait pas juif si sa mère est non-juive même si son père est juif.

C’est pourquoi, les juifs, pour conserver leur héritage religieux, épousent souvent des femmes juives. C’est le principe de matrilinéarité : le statut de l’enfant dépend amplement de celui de sa mère. La femme, en plus de veiller sur la transmission de la judéité, symbolise la protection et le sacrifice mais incarne souvent l’obstacle que ses enfants doivent dépasser pour chercher leur liberté. Le comportement de Suzanne Vital, mère d’Esther, en est le meilleur exemple.

Cette attitude est le motif qui mène Esther à chercher une certaine indépendance. Il faut noter que toutes les tentatives d’Esther pour couper le cordon ombilical qui la lie à sa mère sont vouées à l’échec. La mère, de son côté, exploite tous les moyens possibles pour transmettre son archétype féminin, elle met en œuvre certaines démarches telles que l’emprise, l’intrusion mais surtout la culpabilisation.

Suzanne veut se miroiter dans Esther, elle tâche de trouver en elle ce qu’elle avait perdu.
Son amour pour sa fille est excessif. Cette attention accordée à sa fille se répercute même au niveau physique :
« […] sous l’emprise maternelle, elle était devenue grosse, elle ne savait pas se nourrir, elle mangeait comme sa mère qui dévorait noix de cajou, pépins de courge et de pastèques grillés, pâtisseries à base de sucre, d’huile et d’amandes, et elle s’enveloppait d’une épaisse couche protectrice, comme dans le ventre maternelle [ …] Elle se voyait comme une empotée incapable de se débrouiller seule » (p.37)

Comment se démarquer alors de la mère, s’affirmer sans pour autant rompre avec ce lien maternel ? Comment préserver cet amour pour ne pas le transformer en haine et rivalité ? La seule solution qu’Esther avait trouvée est l’engagement dans une relation amoureuse.
Cette mise en gage est le compromis sur lequel elle compte pour sortir du giron maternel. Malgré cela, sa mère et son père insistent sur leur présence dans la vie de leur fille :
« […] tu ne sortiras pas du ventre de ta mère qui t’a élevée au risque et au détriment de sa vie. Tu ne prononceras pas d’autre nom que celui de ton père qui t’a fait sortir du ventre de ta mère, pour te placer sous sa loi.

Tu ne vivras pas indépendante alors que tes parents se sont sacrifiés pour toi.
Tu ne profiteras pas de ta jeunesse alors que tes parents ont passé la leur à saigner aux quatre veines pour te mettre au monde et t’entretenir.

Tu consacreras ta vie à rendre tes parents heureux […] Bref: tu ne seras jamais heureuse sans ta famille, Sépharade tu es née, sépharade tu mourras » (p.63)

Sépharade se présente comme une peinture de la société, en l’occurrence féminine. Abécassis écrit sur la femme et s’attarde sur son rôle dans la communauté juive. A travers cette présence féminine, l’auteure traite un point essentiel, celui de la langue mère qui, dans le roman, est souvent adopté par le personnage féminin.

Cette question linguistique montre à quel point la femme est un point de repère et un pilier dans la société juive. Ecrire sur la femme ne va pas sans le rappel de quelques épisodes historiques ; Abécassis adopte la démarche de l’historien fouillant ainsi les documents authentiques et cherche par la suite à ancrer ces faits dans le récit et l’organiser de la sorte qu’ils interviennent dans le devenir des personnages.

1 Eliette Abécassis, Sépharade, Paris, Ed. Poche, 2011.
2Cécile Leguy, « En quête de proverbes », in Cahiers de littérature orale [En ligne], 63-64 | 2008, mis en ligne le 21 décembre 2011, consulté le 12 février 2016. URL : http://clo.revues.org/97
3 Eduardo Manet, La Sagesse du Singe, Paris, Ed. Grasset, 2001, p. 95.
4 Mohamed Kacimi, L’Orient après l’amour, Paris, Ed. Actes Sud, 2008.

Auteure : Benthami.khadija
doctorante à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Rabat, Université Mohamed V Maroc. Benthami.khadija travaille sur le récit juif et nous offre cet article intitulé " La figure féminine dans Sépharade d'Eliette Abécassis"

Benthami.khadija@gmail.com

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