Le non de Klara

Coup de théâtre - le - par .
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« J'ai dit non à tout avec un oui je serai morte, physiquement morte. »

Extraits choisis
Réservations
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Articles dans la presse et liens
Emission radio de Bethel-Vallée

Nous sommes rentrés dans cette salle semi-obscure, rapidement le silence s'est installé à son tour, quelques instant plus tard, une voix off presque chantante s'est emparée de ce silence, et soudain ,une autre voix répond, aux consonnances métalliques qui heurtent les murs et nos oreilles, nous sommes descendus dans le monde de Klara, cette poupée à l'aspect de graphite, noir grise comme la cendre, Auschwitz est mise en scène, par cette voix qui martèle chaque syllable comme le bruit des wagons sur les rails, l'accent gutural allemand frappant avec un fouet lorsque ce n'est pas en l'arrêtant nette avec une balle en pleine tête.
Le ton est donné, Klara dit non , elle raconte le chemin de son choix, son chemin de croix.
Nous sommes suspendus, toute pensée personnelle est arrêtée, la priorité lui ai donné,nos sens sont dressés en quête du coup fatal, les larmes achèvent cette attente, Klara nous a tout dit....
Claudine Douillet

Au lendemain de la Libération, Klara, jeune juive allemande qui a été déportée à Auschwitz, rejoint sa belle-sur Angélika à Paris après une déambulation de plusieurs mois à travers l'Europe dévastée. Angélika retrace ce retour dans le journal personnel qu'elle tient de juillet à septembre 1945. L'histoire de Klara et l'enfer du camp nous parviennent à travers son regard.

Face à l'horreur absolue et parmi les armes contre l'oppression que sont le rire, la croyance et le refus, Klara choisit le « Non ». Son parcours ne fait pas d'elle « une belle figure de victime », mais un archétype de la résistance. Klara est devenue un espace humain dévasté qui peut rester abandonné ou devenir le lieu d'une construction nouvelle, selon les formes que prendra son refus.

Le Non de Klara est le premier roman publié de Soazig Aaron. Pour ce livre unanimement salué par le public et la critique, elle a reçu de nombreuses distinctions, dont le prix Emmanuel-Roblès 2002, le prix Amnesty International Belgique 2003, les prix des villes de Carhaix et de Limoges et la bourse Goncourt du premier roman 2002.

Morceaux choisis

Dimanche 29 Juillet 1945

Klara est revenue. Voilà, c'est écrit. Il faut que je l'écrive pour que ce soit plus vrai et pour y croire. Depuis trois jours, je ne suis certaine de rien. Klara est revenue.
Nous parlons, oui. Nous parlons. A deux, à trois.
Alban, moi.
Klara, moi.
Alban, Klara.
Alban, Klara, moi.
Il n'empêche. Tout m'échappe.
Klara est revenue. Dans les dernières. Klara est revenue.
Klara, Klara, Klara.
Ce nom à dire et à redire pour savoir que c'est Klara, l'amie Klara, mon amie Klara, Klara la femme de mon frère, Klara la mère de Victoire.
Depuis vendredi, nous nous relayons auprès d'elle, Alban et moi, ici rue Richer. Elle refuse de voir Victoire sa fille, et aussi Agathe qui a nourri et sauvé Victoire en Juillet 42.

C'est tout de même étrange que je sois passée jeudi au Lutétia. Il n'y avait plus beaucoup d'espoir, ils sont presque tous revenus, mais je me trouvais près de la rue de Sèvres, je me suis dit que je pouvais faire un saut, « on ne sait jamais ».
Quand je suis entrée dans le hall, je n'ai plus pensé. J'ai senti que Klara était là... elle est là. Je ne la vois pas, mais elle est là. C'est bizarre. J'ai une bouffée de chaleur, mon coeur s'emballe, mes mains tremblent, je ne peux pas les arrêter.
Il n'y a que deux femmes assises et un jeune homme debout, un drôle de petit homme, au large dans une veste très boutonnée, un pantalon noir assez fripé tombe sur des chaussures de montagne et une toute petite valise rouge entre. A côté, par terre, il y a comme un animal noir, un chien couché. Le garçon a les cheveux blonds très courts, il a des joues creuses et imberbes et d'immenses yeux, souvent ils ont de grands yeux. En tout cas, ces grands yeux me regardent. C'est Klara. Elle ne bouge pas. Je me souviens de ses yeux. Fixes.
Je dois dire Klara, Klara, c'est tout. Cela pourrait être bête, ridicule même, je peux me tromper, et lui, le jeune homme ne rien dire, me prendre pour une folle. Mais Klara dit,"Bonjour Angélika, comment vas-tu".
Alors, elle se baisse pour prendre la petite valise rouge et le chien. C'est un gros manteau noir. Elle dit, "on va partir". Je dis, " il faut prévenir à la réception". Elle, " laisse tomber, ils m'ont emmerdée assez".
Moi : - On va prendre un taxi, on rentre à la maison, tu te sens bien ? Tu veux que je porte quelque chose ?
Elle : - Non. Oui ça va. C'est quoi la maison, tu n'habites plus comme avant.
Moi : - Tu as été chez moi rue Richer ?
Elle : - Oui. Il n'y avait personne. Les choses sur les fenêtres étaient mises.
Moi : - J'habite avec Alban et Victoire au Trocadéro, dans l'appartement des parents d'Alban. Victoire est grande, elle est adorable, elle va te plaire je suis sûre.
Elle : - Non che ne feux pas .
Moi : - tu veux qu'on parle allemand ?
Elle : - non, ça non plus, plus jamais, et che ne feux pas foir l'enfant , che ne feux pas foir cette enfant. »

Jeudi 9 Août 1945 Barbery

C'est bon de se retrouver ici. Il est tard. Tout le monde dort. Victoire a voulu dormir avec moi. Elle est sur le lit en petite culotte et maillot tellement il fait chaud. Dommage que Klara ne la voie pas, elle est si belle notre Victoire.
Au dîner on a parlé de Klara évidemment. Adrien était très curieux. Il posait des tas de questions. Je ne pouvais pas répondre à tout.
Antoine : Mais Klara n'a pas fait un voyage d'étude Adrien !
Adrien : On entend tellement de choses sur les camps, alors quelqu'un qui en revient, c'est forcément plus sûr.
Adeline : Je ne suis pas d'accord. Est-ce que tu sais tout, toi, sur la résistance, et pourtant tu en étais. Klara doit savoir ce qu'elle peut sur Auschwitz, et peut-être même pas tout si c'était si grand.
Antoine : Nous, en 14, on connaissait juste notre tranchée, on ne savait même pas que c'était la guerre de 14/18. En face non plus probablement. C'est après qu'on l'a su !
On a beaucoup ri. C'est si bon de rire.

En parlant l'autre jour, Klara a redit le nom de Pazuzu, et ce soir, j'ai demandé aux autres s'ils s'en souvenaient. Antoine a été chercher un carton avec tous nos dessins de Pazuzu. C'est Adrien qui avait appelé Hitler Pazuzu. Adrien : Le dieu assyrien, Pazuzu le cruel, le complice des tempêtes qui se servait de ses ailes pour semer le mal partout. Ca c'est Hitler, on ne peut pas trouver mieux !
Donc, Pazuzu et un concours de dessins. Il y en a de toutes sortes, grimaçants, hideux, noirs, en couleur, avec des griffes, avec des palmes, avec des moustaches et sans, avec des mèches, avec des ailes immenses et pour Rainer, des ailes repliées sur un tout petit sexe " pour cacher ce qu'il n'a pas ". Nous étions pleins d'inventions enfantines pour juguler nos peurs.
Nos dérisoires défoulements, comme lorsqu'on riait tellement des écrits antisémites, surtout de Céline. Seul, Alban nous trouvait horribles. " Vous devenez antisémites, c'est affreux. " On n'en pouvait plus de rire. Pourtant, un jour Klara a dit en parlant de Hitler, « le salaud ! on est en train de devenir juif. »
Ils m'ont rappelé ce soir que je les forçais à m'écouter chanter Deutschland bleiche Mutter, alors on ne riait plus, et Rainer disait, " Lika, tu nous emmerdes avec ton Brecht ! "
Quand j'y repense, oui, ce qu'on a pu rire à cette époque, ( en dépit de l'époque ) de Pazuzu, des pamphlets de Céline, etc. jusqu'à ce que Klara se fasse recenser en décembre 41. C'était de la folie.

14/8 Mardi

Nous faisons en sorte que tous les jours Klara me parle de comment c'était à Auschwitz. Au début, il faut la solliciter, elle ne le fait pas toujours d'elle-même. Pour Alban, pour moi, elle choisit des aspects différents. Sans doute nos questions sont-elles différentes aussi.
Cette après-midi, je lui ai demandé si parfois elle avait ri.

Klara : - Oui, au début. En arrivant, de août à novembre 42, j'ai été dans un commando de terrassiers. C'est là que j'ai été amie avec l'amie de Praha.
Les deux premières semaines, on a réussi à rire. Contre le cafard on riait, et toutes les deux nous étions enragées, toutes les deux, la colère.
Un jour, oui au début, une Polonaise a dit, " tu as eu de la chance d'avoir été en France, nous ici, on disait, heureux comme Dieu en France " alors j'ai dit, Dieu s'est fait rafler en France, il est ici à Oswiecim, il part en fumée tous les jours, on est les premiers à le savoir. On a ri. On a ri pendant des jours, on disait, bien fait pour lui, quelle idée d'aller en France, même Dieu s'est fait avoir. Plus de résurrection pour Dieu... aux nouvelles qui demandaient ce que c'était que cette odeur, on disait c'est Dieu qui brûle, il s'est fait rafler en France, elles disaient ça pue, on disait oui, oui, quand Dieu brûle, ça pue aussi, cette idée. Nous, les gens sans croyance, nous étions les plus nus, mais pas les plus démunis parce que nous étions sans illusion. Etre sans espoir sans toutefois désespérer, voilà le fil mince sur lequel il a fallu tenir. Moïse n'est pas venu ni son frère l'avocat. Pas de Moïse, pas d'avocat. Dieu était un caporal autrichien.
Nous avons souffert pour rien, notre savoir des extrêmes ne sera d'aucun secours. C'est un savoir intransmissible, et qu'est-ce qu'un savoir qu'on ne peut transmettre c'est rien
Alors oui, le rire... il faudrait des séances de rééducation pour les muscles du rire, du sourire... c'est encore possible... je ris déjà...
Moi : - Non, tu ne ris pas Klara, tu ricanes...
Elle : - Ah... mais je crois, rire je pourrai encore, pleurer, non. Pour refaire fonctionner les glandes des larmes, je ne vois pas ce qu'on peut faire, si même c'est nécessaire, c'est une carence de vieux.
Moi : - Et toi, tu le regrettes ?
Elle : - Oui. Moi, j'ai la nostalgie des larmes. Des miennes... de toutes les larmes...

Mercredi 29

Klara dit qu'elle va partir, qu'elle va disparaître, qu'on ne la reverra plus. En attendant, elle est là. En attendant, elle parle. En attendant, j'aimerais aussi être en vacance de Klara. A son contact, je me sens vieille. Elle m'use.
Sa voix raconte posément des choses brûlantes qui se refroidissent en sortant d'elle. Elle parvient, je ne sais comment, à exprimer sa haine froidement. Presque légèrement.
Cynisme, gloussements, rire de Klara comme une herse. On ne peut pas rire avec elle.
Je m'inquiète de la dose de cruauté qu'elle me goutte à goutte. Klara la douce, dont je n'avais aucune raison de me méfier me tue à petites doses. Je vais tenir jusqu'à son départ. Maintenant, oui, je le désire : Qu'elle parte.


Réservations

Le Non de Klara

de Soazig Aaron
Bourse Goncourt 2002 du Premier Roman
Prix Amnesty International Belgique 2003

Adaptation de S. Aaron et C. Drouelle

Mise en scène Carole Drouelle
Théâtre de l'Acacia

Avec Delphine Cheverry et Philippe Suberbie
Décor et marionnette Morgan, conseil en manipulation Monique Scheigam
Lumières Gérard Gillot, Costumes Judith Genot

Du 25 novembre au 7 décembre à 20h30
(le dimanche à 16h30)
(relâche lundi et mercredi)

à la Grange Dîmière
Ferme de Cottinville - 41, rue Maurice Ténine - 94 260 Fresnes

Tarif : 11 € (réduit : 7,50 €)
Location : 01 49 84 56 91

Coproduction : théâtre de l'Acacia ­ Ville de Fresnes,
avec le soutien de l'institut français de Casablanca et du Théâtre Paul Eluard de Choisy-le-Roi

Aide à la création du Conseil Général du Val-de-de-Marne

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