Dictionnaire des mots français venant de l'hébreu

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Shoah, un mot français

En lançant une polémique contre le "bannissement" dans les programmes scolaires du mot "Shoah", éponyme de son fameux film de 1985 (Le Monde du 31 août), le cinéaste et écrivain Claude Lanzmann soulève un problème plus général : celui du statut des mots d'origine étrangère. Sans prétendre que leur intégration serait un miroir fidèle de celle de leurs locuteurs, l'étymologie reste quand même un bon sismographe de l'hospitalité collective.

Il n'y a pas que de l'anglais que notre langue la plus courante est débitrice. En 2007, le Dictionnaire des mots français venus de l'arabe (Seuil) avait déjà montré comment des substantifs aussi communs qu'abricot, baldaquin, divan, fanfare, pyjama, tambour ou tulipe plongeaient des racines dans des terreaux arabe, turc ou persan.

Avec talent, Patrick Jean-Baptiste, essayiste et journaliste scientifique, répertorie cette fois 257 mots de notre vocabulaire d'origine hébraïque ou araméenne (l'araméen était la langue proche de l'hébreu parlée dans l'ensemble du Moyen-Orient antique, probablement par Jésus ainsi que par de nombreux auteurs du Talmud).

La méthodologie de ce dictionnaire tient compte aussi bien des attributions certaines que probables. On y trouvera les racines hébraïques passées directement dans le français, qu'elles soient empruntées au trésor lexical de la Bible (comme "Géhenne", "manne" ou "sodomie") ou à la civilisation juive ("cabale", "casher") ; mais aussi des vocables moins évidents, transmis à travers la médiation du punique, du phénicien ou du grec (comme océan - okeanos -, qui dériverait du nom hébraïque d'un fleuve de l'Eden, Gihôn). De même le mot "science" est-il rapproché de l'hébreu zikkaron (souvenir). Assurément, bien de ces conjectures, quoique toujours argumentées, prêteront à controverses savantes !

La difficile importation de Shoah (orage, dévastation) constitue une illustration bruyante de ce processus d'assimilation souvent imperceptible. C'est en 1959 que les autorités du jeune Etat d'Israël l'adoptent (flanqué de gevoura = héroïsme) pour désigner officiellement l'assassinat de près de six millions de juifs européens par l'Allemagne nazie et ses complices. Il fut préféré au mot yiddish Hurbn ("destruction", qui évoquait celle du Temple, toujours utilisé parmi les ultraorthodoxes), à "génocide" et plus tard à "Holocauste", même si on affirme ce dernier parfois proche de l'hébraïque olah, "monter", en référence à la fumée des sacrifices.

Voyage haletant

Il est intéressant de noter qu'en 1955 le grand poète nationaliste israélien Uri Zvi Greenberg (1896-1981) fustigeait dans un discours l'usage de "Shoah". Appliqué à des catastrophes naturelles, l'expression détacherait cet événement de l'histoire juive. Greenberg, lui, optait pour Hurban galouyyiot, littéralement : destruction des diasporas. Dans l'entrée "Shoah" de notre dictionnaire, on oppose que Shoah apparaît chez le prophète Isaïe (47, 11) pour décrire la désolation de Jérusalem saccagée par Babylone. "C'est une tempête qui frappe des pays et des nations entiers", conclut P. Jean-Baptiste, reliant "Shoah" à la racine shawe (anéantissement).

Quoiqu'on déduise de ce voyage haletant dans l'étymologie, la leçon est claire : celui qui évacue "Shoah" du français sous prétexte d'étrangeté devrait se résoudre à en chasser des mots aussi répandus qu'école, hypocondriaque, macabre, sécurité ou... pâquerette.

Dictionnaire des mots français venant de l'hébreu
Patrick Jean-Baptiste
Seuil, 618 p., 29,90 €

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