Jérémy Séroussi

Jeremy Séroussi est un jeune auteur qui a choisi Alliance pour publier les premiers épisodes d'Ava sa formation est littéraire avec un goût particulier pour la mise en scène de l'écrit.
- Formation de comédien (cours Florent)
- Projet : roman en cours, autres projets artistiques
-Centres d'intérêt : cinéma, sport, lectures (romans, presses), écriture

Les articles de Jérémy Séroussi

Ava épisode 4 de Jérémy Séroussi

Ava , 3 eme épisode

AVA (épisode 4)
(épisode1)

(épisode2)

(épisode3)

Ava est une petite fille de 10 ans. Chaque semaine, elle interroge son petit monde et le monde qui l'entoure avec ses yeux d'enfant. Malicieuse, sensible et rêveuse, elle est élevée à Paris par ses grands-parents.

La photo de classe

Ça faisait un mois que c'était marqué dans le carnet … Un mois que papi avait signé ce mot du carnet avec un stylo vert. Et que mamie avait engueulé papi parce que papi, lui, avec cette signature verte, il manquait complètement de respect à l’École de la République.

En tout cas, moi, cette histoire de stylo vert je m'en fichais royalement. D'ailleurs, je ne savais même pas qui était ce monsieur ou cette madame République. Ce devait encore être une vieille connaissance de mamie. Un ami qui pouvait se vexer à cause d'une histoire de couleur...

Enfin voilà, tout ça c'est pas grave parce que le fameux jour est enfin arrivé : ce matin on a eu la photo de classe ! La photo de classe, avec toute la classe ! Vous savez peut-être pas, mais la photo de classe c'est mon quatrième jour préféré ! Après la rentrée, le1er avril, et la fête de Hanoucca.

N'empêche, même si je l'aime, c'est vraiment trop bizarre une photo de classe. En fait, je sais que c'est important, je le comprends, mais je n'arrive pas à comprendre pourquoi je trouve ça important. Parce qu'en vrai, normalement une photo c'est fait pour la mettre sur internet. Pas vrai ? Une photo ça sert à montrer à ses amis d'internet comme la mer derrière nous est bleue, comme la gaufre que nous mangeons est bonne...

Mais pour la photo de classe j'ai l'impression que c'est différent. On dirait autre chose. Mais je suis désolée, je n'arrive pas bien à l'expliquer...

photo de classe de Ava

photo de classe de Ava

Papi, lui, il m'a expliqué que la photo de classe ce n'était pas utile tout de suite mais que ça le devenait plus tard, une fois qu'on devenait adulte. Il m'a dit que quand on devient un adulte, peu importe l'endroit où l'on se trouve, l'important c'est de coller sur les murs de sa chambre toutes les photos de classe qu'on a eu. Pour que cette chambre d'un seul coup ça redevienne une école.

Mamie, elle, elle m'a expliqué que la photo de classe ça servait à montrer à toute la famille comment chaque année on arrive à rattraper petit à petit la maîtresse en taille. Puis, elle m'a aussi expliqué que la maîtresse arrête de travailler le jour où le plus petit de ses élèves arrive à faire la même taille qu'elle.

Enfin, quoiqu'il en soit, ce matin ça a débuté comme ça : une personne a frappé à la porte au moment où c'était moi qui étais au tableau. Je devais faire la table de 9. J'étais en train de faire la question 9x8 quand, tout à coup, je vois un petit monsieur qui pousse la porte très fort. Et là, grâce à son petit béret jaune, je le reconnais tout de suite ce petit monsieur : c'était Señor Denis !

Señor Denis c'est le photographe qui vient chaque année pour nous prendre en photo. Il a un gros appareil autour du cou, il a une grosse moustache, il est petit et gentil, et il rigole tout le temps. Il rigole chaque année Señor Denis, mais en fait son vrai prénom c'est Denis. Denis tout court. Mais lui il veut toujours qu'on dise Señor Denis en faisant très très attention à bien rouler le «R» de son prénom. L'année dernière, je l'avais même vu faire un clin d’œil à la maîtresse après qu'il nous ait raconté que ce «R» prenait sa source dans les deux «R» de sa belle méditerranée.

Il est vraiment trop rigolo Señor Denis, tout le monde l'aime bien ici.

Quand il est entré dans la classe, il a d'abord enlevé son petit béret jaune, puis il a fait un grand coucou à tous les élèves. C'est seulement après qu'il a regardé la maîtresse et qu'il lui a fait un bisou à distance avec le bout de ses doigts. Puis, il s'est assis au premier rang à côté d'Ethel.

Et c'est là que tout a basculé pour moi...

Señor Denis m'écoutait réfléchir depuis plusieurs secondes sur la question 9x8 quand tout à coup il a levé son bras et a dit tout haut :

  • Écoute pequeña, si tu trouves la réponse de cet idiot de 9x8, c'est toi cette année qui choisiras le thème de la photo surprise !

La photo surprise c'est celle qu'on fait juste après la photo de classe. C'est celle où on a le droit de faire des grimaces ! De mettre sa casquette à l'envers ! De faire des oreilles de lapin à son voisin !Tonton m'a même avoué un jour qu'il avait fait exprès de redoubler son CM1 juste pour avoir une chance de plus de pouvoir choisir le thème de la photo surprise.

    • Oh vraiment Señor Denis ? Le thème de la photo surprise, vous êtes sûr et certain ?
      Euh … alors 72 Señorrrrrrrrrr Denis ! Oui, 72 !

Señor Denis m'a alors fait un grand sourire. Puis il m'a dit devant tout le monde de prendre le temps de bien réfléchir au thème de le photo surprise. Il m'a dit qu'être pas sérieux c'était une grande responsabilité. Et que l'inverse ne l'était pas.

Nous sommes ensuite sortis de la classe en faisant plein de bruits. Les garçons couraient vers la cour, Benjamin marchait derrière eux à quatre pattes, et les filles venaient me voir pour me donner des idées sur la photo surprise. Surtout mes copine Romie et Léa... Elles, elles n'arrêtaient pas de me parler !

Seuls derrière nous, la maîtresse et Señor Denis se tenaient en rang deux par deux.

Quand nous sommes arrivés dans la cour, une rangée de chaise était déjà installée. Señor Denis nous a alors tous placés. Il nous a placés comme d'habitude, c'est à dire selon la taille que nous faisons chacun en mètre. Moi, pour la première fois de toute ma vie, je me suis retrouvée au deuxième rang... Enfin j'allais être debout pour une photo de classe !

Devant moi, étaient assis sur une chaise les élèves les plus petits.

Une chaise, pfff...

Comme si Paul, Lily, Aaron, Cécile et Léa n'étaient pas déjà assez petits comme ça !

Bref, c'est à ce moment-là, une fois qu'on était tous bien installés, que Señor Denis a pris son gros appareil photo et qu'il s'est mis à faire le décompte.

5,4,3...

Au moment où il a dit 0, nous avons tous criés super fort : SEÑOR DENIIIIIIIIS !

Voilà. La vraie photo de classe venait de se terminer et maintenant ça allait être à mon tour...

Les élèves et la maîtresse se sont tous tournés vers moi. Señor Denis ne souriait plus, il me regardait fixement comme un hibou. Alors j'ai regardé la maîtresse et je me suis lancée. Et je leur ai dit à tous, droit dans leurs yeux à tous, que moi mon thème pour la photo surprise, c'était qu'il fallait que chaque élève de la classe choisisse un autre élève de la classe et qu'il le regarde dans les yeux. Je leur ai dit que pour cette photo surprise on avait pas le droit de regarder l'appareil photo. Qu'on devait seulement regarder un autre élève. Celui qu'on voulait...

  • (Benjamin) C'est tout ? Mais c'est nul comme idée !

  • (Señor Denis) Pourquoi tu dis ça, toi ? Tu as peur que personne ne te regarde ? Bravo pequeña, moi je trouve l'idée excellente ! Ça va faire une photo pleine d'emoción !

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10,9,8 : Je tourne ma tête vers Ezra et je le regarde

7,6 : Ezra tourne la tête vers moi et il me regarde

5, 4 : Cécile sur sa chaise lève la tête et regarde Ezra

3, 2 : Ezra baisse la tête et regarde Cécile

1 : Je me remets face à l'appareil

0 : Je lève les yeux au ciel

Jérémy

Ava épisode 3 de Jérémy Séroussi

Ava , 3 eme épisode

Ava (épisode 3)

1er épisode
2 ème épisode

Ava est une petite fille de 10 ans. Chaque semaine, elle interroge son petit monde et le monde qui l'entoure avec ses yeux d'enfant. Malicieuse, sensible et rêveuse, elle est élevée à Paris par ses grands-parents.

Les élections

Depuis quelques jours, je suis très embêtée : je sais pas encore pour qui je vais voter ! Alors oui, je sais, Ava, on ne vote pas quand on a dix ans. Ava, c'est interdit par le règlement. Ce n'est pas un jeu d'enfant, Ava.
Tout ça je le sais, et mon prénom aussi je le sais.
J'ai compris que j'ai pas le droit de voter à cause de mes dix ans. J'ai bien compris que j'aurai le droit de voter seulement à partir du moment où je m’assiérai sur la grande chaise du salon et que mes pieds toucheront enfin la belle moquette marron.

la grande chaise du salon

La grande chaise du salon

C'est mamie qui m'a dit ça une fois : «Ava, on perd toute innocence et on perçoit la misère, lorsque soudain assis nos pieds épousent la Terre». Mais moi, mamie c'est pas la Terre que je veux épouser...

Enfin quoiqu'il en soit, elle m'a assurée que le test de la chaise était un passage obligé dans une vie d'enfant. Que c'est seulement à partir de cet instant, au moment où en position assise nos pieds touchent enfin le sol, que la Terre se met à écouter chacun de nos pas.

Que c'est à ce moment-là que la Terre écoute attentivement notre marche jusqu'aux dix derniers pas que l'on fera dans notre vie. Mamie m'a aussi dit que ces dix derniers pas seront, eux, légers comme du coton et brûlants comme le volcan. Elle doit en avoir de grandes oreilles, dis-donc, la Terre, pour écouter toutes les marches de toutes les grandes personnes jusqu'aux dix derniers pas.

En tout cas, il y a une chose que je viens de comprendre toute seule. Je viens de comprendre que c'est pour cette raison que les femmes n'avaient pas le droit de voter pendant longtemps : il fallait qu'elles grandissent encore de quelques centimètres ! Qu'elles réussissent le test de la chaise !

Voilà pourquoi, depuis qu'elles ont grandi, elles peuvent voter et même se présenter pour devenir Présidente de la République Française de France. D'ailleurs, peut-être que la madame aux cheveux jaunes qui se présente cette année aux élections a aussi dû attendre longtemps avant que son papa lui fasse faire le test de la chaise. Il faudrait lui demander. Ou demander à son papa.

Bref, même si mes jambes se balancent toujours quand je suis assise sur la grande chaise du salon, et que j'ai toujours la trouille de faire du vélo sur la pente du garage, je pense que j'ai tout à fait le droit de voter dans ma tête.

Les grandes personnes se cachent bien derrière un rideau pour voter alors pourquoi, nous les enfants, on aurait pas au moins le droit de voter dans la tête. Je pense d'ailleurs que c'est important de voter dans la tête avant de se rendre à l'isoloir.

C'est pour ça que j'ai voulu regarder le débat politique de lundi soir dernier. Pour comprendre pourquoi c'est si important de choisir un monsieur plutôt qu'un autre monsieur. Une madame plutôt qu'un autre monsieur. Je vais vous expliquer comment j'ai fait pour regarder ce débat. Mais pas un mot là-dessus, d'accord ? Je vous fais confiance depuis quelques temps... Il faut comprendre que ça ferait trop de la peine à toute la famille d'apprendre que je suis déjà assez grande pour mentir un peu mais toujours trop petite pour voter.

Voilà, c'était fastoche : après avoir dit bonne nuit à papi et à mamie, après avoir fait un gros bisou à papi et un gros câlin à mamie, je me suis mise à compter dans ma tête vingt-cinq vaches rousses qui broutaient dans l'herbe, puis je suis redescendue tout doucement en cachette sur la pointe des pieds, puis je me suis installée sur la troisième marche de l'escalier.

Cette troisième marche, c'était pile la marche qu'il fallait pour apercevoir entièrement la grosse télé du salon sans être vue de personne. Je m'étais mise sur la deuxième marche l'année dernière pour regarder Amir à l'Eurovision. Mais malheureusement ça s'était très mal fini pour moi : je m'étais fait captée par papi parce que j'avais fait «Youhouhouhouh» tout fort sans m'en rendre compte au moment où Amir faisait son refrain !

J'avais alors été privée de télé pendant un mois... Depuis ce jour, dès que je prends l'escalier, je passe directement de la première marche à la troisième marche.

Ah oui, le débat, excusez-moi !

Désolée, quand je pense à Amir j'oublie tout, j'oublie même Ezra ...
C'est peut-être finalement ça qui fera qu'on ne finira sans doute jamais ensemble Ezra et moi : moi qui pense trop à Amir et lui qui pense trop à Cécile.

Donc, voilà. Papi était installé dans son gros fauteuil et je le voyais de profil.

Mamie était sur son petit fauteuil et je la voyais de côté. Et tonton, qui avait dû arriver à la maison au moment où je décomptais mes vaches rousses, était assis en tailleur juste devant la télévision. J'avais l'impression que c'était lui qui allait passer à la télévision tellement papi et mamie le regardaient avec de grands yeux.

Sa tête était relevée tout haut, et il balançait en avant et en arrière son petit dos tout maigre. On aurait dit un serpent qui cherche un ami dans un désert de sable. Papi avait mis une cravate noire et une belle chemise blanche. Mais il avait gardé son pantalon beige tout tâché.

Le débat a débuté.

Mais cette fois-ci ce n'était pas comme pour l'Eurovision. Cette fois-ci, je n'arrivais pas à bien comprendre ce que la télévision racontait. Je voyais les images, j'entendais quelques applaudissements de tonton, mais quand les messieurs ou la madame parlaient, je ne saisissais pas bien ce que ces grandes personnes voulaient dire. Est-ce que c'était parce qu'ils ne chantaient pas ? Est-ce que c'était parce que leurs mots étaient trop compliqués et qu'on aurait dit du théâtre ?

En fait, j'entendais comme un petit bruit au loin. Comme un petit son qui était en train de me bercer petit à petit. Et ce petit bruit au loin m'a fait revenir dans ma maison de Chelles. Tout doucement.

Et je me retrouve avec papamaman. Je mange des pâtes à la sauce tomate avec eux. Et nous entendons un long train de marchandises qui roule à toute vitesse, et qui vient de la gare, et qui repasse toutes les heures, et qui repasse toutes les heures dans cette petite gare, cette gare qui n'est pas très loin de ma maison de Chelles.

Jérémy Séroussi

Ava, épisode 2 de Jérémy Séroussi

Ava épisode 2 de Jérémy Séroussi

Pourim Ava (épisode 2)

Episode 1

Ava , au commencement 1 er épisode . Jeremy Séroussi

Ava , au commencement 1 er épisode . Jeremy Séroussi

Ce week-end c'était Pourim. C'était même Pourim tout le week-end ! Du vendredi matin à l'école jusqu'au dimanche après-midi à la fête des enfants au premier étage de la synagogue.
C'était incroyable ! J'aimerais tellement que Pourim ce soit tous les jours de la vie...

Cette année, mamie s'est déguisée en astronaute. Du coup, papi s'est déguisé en plongeur. Le rabbin a mis comme à chaque fois sa perruque blonde avec ses longues tresses. C'est génial Pourim, tout le monde devient ce qu'il a toujours eu envie d'être. Tonton Dan, lui, s'est déguisé en Capitaine Alfred Dreyfus.

Mais il faut que je vous dise un truc à propos du déguisement de tonton Dan. Quand il est entré dans le grand hall de la synagogue, un vieux petit monsieur s'est planté juste devant lui et s'est alors mis à fixer fixement sa fausse petite moustache et son faux chapeau militaire. Puis ce même vieux petit monsieur s'est alors mis à engueuler tonton, à le traiter de provocateur, et même à le bousculer.

C'est à ce moment-là que j'ai eu un très peur pour tonton ... Il est si maigre ...
Mais lui tonton, il a ri, et il a trouvé que c'était cocasse de confondre un simple Capitaine avec un Chancelier. Et puis il est parti.

Si c'est juste cocasse, alors tant mieux mon tonton ...

Mais je dois aussi vous avouer quelque chose d'autre : à la synagogue, certaines personnes n'étaient pas du tout déguisées ... Au début, je ne comprenais pas. Je regardais tout le temps ces personnes et ça me perturbait beaucoup. Puis sur le chemin du retour, mamie m'a donné la raison. Donc je vais vous la confier à vous aussi : en fait ces personnes, elles n'imaginent pas qu'on puisse être quelqu'un d'autre. Elles ne savent pas que dans la vie on a la possibilité de changer. Au moins une fois.

En tout cas, moi, j'étais déguisée ! J'étais déguisée en maman, comme chaque année.

Mais cette fois-ci, j'ai vraiment dû supplier mamie pour me déguiser en maman. J'ai même dû refuser plusieurs fois son strudel pour lui faire comprendre que moi ça me faisait vraiment de la peine de pas me déguiser en maman comme les autres années. Le coup du strudel c'était la première fois que je le tentais. Il ne me reste maintenant plus que le gefilte fish. Mais pour ça, je n'aurai vraiment pas besoin de me forcer.

Lorsque mamie a enfin accepté, je suis montée en courant dans le grenier et j'ai tiré le grand album photo de papamaman. Puis j'ai regardé l'album et j'ai opté pour la photo avec la robe vert-foncé, celle où maman est de profil et qu'elle regarde la mer sur le balcon d'un hôtel des Sables d'Olonne.

Quand le fameux samedi soir est enfin arrivé, papi et mamie m'ont chacun donné une main, et entre cette vieille cosmonaute et ce vieux plongeur, je me suis alors mise à voler sur le chemin de la synagogue dans ma petite robe vert-foncé.

Il faut savoir que mamie, elle adore la fête de Pourim pour deux raisons. D'abord parce que le personnage principal de cette fête est une femme, qui s'appelle Esther. Ensuite parce que c'est un des seuls jours où les femmes sont aussi proches des hommes dans la synagogue.

Il y a juste l'allée centrale qui les sépare.

Tonton aussi adore beaucoup Pourim. C'est un des seuls jours dans la synagogue où les hommes sont aussi proches des femmes.

D'ailleurs, tonton me dit parfois le vendredi soir au creux de mon oreille qu'un jour cette allée centrale c'est lui qui sera dessus et qu'à ses côtés se trouvera une femme, et qu'elle sera aussi belle que la lune, et aussi rare qu'une tortue luth.

C'est pour ça que samedi, avant de commencer la Méguila, je lui ai rappelé tout doucement, en lui chuchotant tout bas, de ne pas s'en faire. Je lui ai dit qu'à Pourim il était question de miracle, et que pour la lune il y avait enfin une cosmonaute pour aller la chercher, et que pour la tortue luth il y avait enfin un plongeur pour aller la trouver...

Enfin voilà, tout ça pour vous dire que la lecture de la Méguila a été magnifique ! J'étais sur les genoux de papi. Il y avait Alfred Dreyfus à notre droite et Lucky Luke à notre gauche.

Dès que le rabbin se mettait à prononcer tout haut le nom d'Aman, papi libérait son Parkinson et s'amusait à taper très fort sur le sol avec ses chaussures en cuir. Du coup, à chaque Aman qui retentissait, moi je voltigeais sur les genoux de papi.
Lucky Luke avait beau avoir son pistolet noir, c'est moi qui avais le cheval !

Comme chaque année, tonton Dan s'est amusé à faire un bruit différent pour chaque nouveau Aman qu'il entendait. Mais au dernier Aman, il ne savait tellement plus où il devait taper ou bien ce qu'il devait faire comme bruitage avec sa bouche, qu'il s'est mis lui-même tout seul une énorme claque sur la tête. Là il me semble que papi n'était pas content parce que je l'ai entendu dire quelque chose en arabe.

A un moment donné, en plein milieu de la prière, Astérix, qui était juste derrière nous, a crié très fort le mot «Hamon» au moment même où le rabbin allait dire Aman. Toutes les premières rangées se sont alors mises à rire, sauf Tonton Dan qui a trouvé ça stupide et vraiment peu citoyen.

A un autre moment donné, au moment où le rabbin finissait de lire la Méguila, un garçon s'est mis à dire tout haut que finalement cette histoire de Pourim c'était un peu comme le Barcelone/PSG de cette semaine : Paris qui se voyait déjà qualifié et qui se retrouve finalement pendu. Mais à ce moment-là, c'est carrément le rabbin lui même qui s'est retourné et qui lui a fait les gros yeux. On est quand même dans une synagogue, on est à Paris, faut pas pousser.

Quoiqu'il en soit, ça restera pour moi un week-end magique... Ça c'est sûr et certain.

Mais lundi n'a pas été du tout une bonne journée pour moi. J'étais tellement encore dans la fête de Pourim que lorsque la maîtresse a fait l'appel et a prononcé le prénom de cet idiot de Benjamin, j'ai tapé très fort le sol avec mes pieds ...

Pourtant cette honte, c'est rien du tout par rapport à la feuille que j'ai trouvée l'après-midi dans le casier d'Ezra. Je n'aurais jamais dû fouiller dans les affaires d'Ezra, ça ne se fait pas et ça m'apprendra...

Mais voilà. Il a écrit une jolie poésie sur l'école, sur les billes, sur Cécile. Il est amoureux de Cécile.

L'école, les billes, Cécile

La cloche vient de sonner : vite en rang deux par deux !
Bousculé de partout, je perds de vue Cécile,
Mon papa dit souvent que l'école est un jeu,
Où gagne celui qui sait que dix fois cent font mille.

J'aime l'odeur de la classe, j'aime beaucoup mon voisin,
J'espère qu'il pense comme moi, que nous sommes bon copains,
Aujourd'hui il y a plus de garçon que de filles,
A nous la grande cour, on pourra jouer aux billes !

Maîtresse doit-être heureuse : elle fait ses traits en jaune,
Existe-t-il des craies de toutes les couleurs ?
Je sais placer la Seine, j'ai du mal pour le Rhône,
Benjamin y arrive et cela me fait peur.

Une nuit j'ai rêvé d'une dictée à l'envers,
Pour me corriger il fallait deux stylos verts,
Je regarde au dehors, il pleut sur les jonquilles,
Je déteste le préau : on n'y sort pas les billes !

C’est vrai que pour aller en classe supérieure,
Aucune matière ne peut être négligée ?
L'Histoire à mon avis mériterait bien plus d'heures,
Ainsi chaque élève aurait la sienne à livrer.

Mardi la belle Cécile m'a fait un sourire rare,
Je venais d'la sauver d'un insecte qui pique,
"Il faut être méritant pour connaître la gloire !"
Merci m'sieur l'directeur pour cette phrase poétique.

Tiens, onze heures sur l'horloge, la leçon de français
Va sortir de nos têtes durant de longues minutes,
Le temps pourrait gâcher la fête, la récré,
J'entonne pour le soleil un morceau à la flûte.

Cette semaine j'ai appris : les multiplications,
A attendre pour manger que chacun soit servi,
Qu'il fallait être fort pour battre Napoléon,
Et plein de choses encore pour commencer sa vie.

Oh ! Voici le soleil aux rayons de vanille,
La maîtresse nous libère, ravie pour ses loulous,
Tant pis si c'est pas sec, on mouillera nos genoux,
J'entends déjà au loin le roulement de ma bille.

Jérémy Séroussi

Ava,1er épisode de Jérémy Séroussi

Ava , 3 eme épisode

Au Commencement ...

Ava est une petite fille de 10 ans.
Chaque semaine, elle interroge son petit monde et le monde qui l'entoure avec ses yeux d'enfant. Malicieuse, sensible et rêveuse, elle est élevée à Paris par ses grands-parents.

Moi c'est Ava. J'ai dix ans depuis hier. Dix c'est un nombre, je viens de l'apprendre avec la maîtresse. Le zéro, le un, le deux, le trois, le quatre, le cinq, le six aussi, le sept, le huit et même le neuf, tout ça ce sont des chiffres.

AVA premier épisode de Jérémy Séroussi

AVAa 10 ans

A partir de dix ce sont des nombres. Il faut le savoir. C'est important. Par exemple, 26, 55, 120 ce sont des nombres. Je suis donc un nombre depuis hier. Il me reste deux ans avant de faire ma Bat Mitsva. J'ai tellement hâte ! Ça va être génial ! Même si deux c'est seulement un chiffre, je trouve que ça fait long deux ans à attendre.

J'ai déjà fait les cartes d'invitation pour mes sept meilleures copines, des cartes d'invitation pour tous mes cousins et mes cousines, et bien sûr j'ai fait une carte d'invitation pour Ezra. Pour celle d'Ezra j'ai fait un dessin. J'ai dessiné le soleil, la mer, trois petits poissons oranges et trois cœurs roses cachés dans le ventre des poissons. J'aime bien les poissons : ça avance tout le temps, sans faire de bruit. Ezra c'est mon amoureux.

Mais lui il ne le sait pas que c'est mon amoureux, je lui ai pas encore dit. Je lui dirai quand il arrêtera de jouer au foot à la récré avec les autres garçons de la classe. Mais là il exagère quand même ! Peut-être qu'il a un problème et qu'il est obligé de courir tout le temps ? Mais alors dans ce cas là il pourrait très bien courir après moi et pas après un ballon jaune !

C'est même pas une question de couleur, parce que moi aussi j'adore le jaune. En plus ce ballon, ils sont plusieurs à vouloir l'attraper, tandis que moi je suis toute seule et que je roule même pas. Je pourrais essayer de rouler mais qui me dit que ce ne sera pas l'autre imbécile de Benjamin qui arrivera le premier sur moi ? Hier mamie m'a dit qu'un jour à force de rouler le ballon finirait par se dégonfler, et que c'est ce jour-là qu'Ezra me regardera.

J'ai pas voulu lui faire de la peine à mamie, surtout qu'en ce moment elle est angoissée, mais moi j'ai peur que ce jour-là ce soit moi qui me dégonfle... Mamie est angoissée depuis deux mois parce qu'Alain Finkielkraut a dit à la radio qu'il était angoissé pour la France. Elle parle tout le temps d'Alain Finkielkraut et ça énerve beaucoup papi. Lui il dit que mamie aime ce monsieur juste parce qu'il est Ashkénaze comme elle et que s'il n'avait été qu'un petit Tune comme lui, elle ne l'aurait même pas regardé.

La semaine dernière il a même claqué la porte de la salle à manger en hurlant «nul n'est prophète en son pays». J'ai sursauté mais mamie s'est alors mise à rire en me faisant un clin d’œil, puis a commencé à fredonner «les filles de mon pays». Sont bizarres parfois les adultes... Bon j'avoue que moi aussi je l'aime beaucoup ce monsieur. Je vais vous expliquer pourquoi. Quand j'avais sept ans, mamie m'avait fait faire un exercice pour m'autoriser à aller dormir chez ma copine Clara. Il fallait alors que j'épelle toutes les lettres du nom de ce philosophe ! Elle m'avait accordé un seul joker.

Plus d'une seule erreur et je pouvais dire adieu à ma soirée pyjama. Une fois la consigne donnée, je me souviens que mamie avait alors baissé la tête et m'avait regardé avec ses petits yeux ronds tout bleus. Ses lunettes avaient glissé jusqu'à l'arrondi de son nez. Elle m'avait regardée si fort dans les yeux que j'avais dû utiliser mon joker dès la première lettre ... Mes mains étaient alors devenues toutes moites et ma respiration s'était accélérée.

En fait, comme il s'agissait d'un monsieur intelligent, j'avais pensé que le son F du début de son nom se faisait avec les lettres P et H comme dans le mot dauphin. Je me souviens que mamie avait eu un petit rire à cette explication mais moi cette première erreur ne m'avait pas du tout fait rire et j'étais devenue toute rouge.

Mais heureusement pour moi, la suite de ce nom avait été parfaitement épelée et au final j'avais pu dormir chez ma copine. En arrivant chez Clara, j'avais d'ailleurs raconté l'exercice à sa maman et celle-ci avait trouvé l'idée fabuleuse quoique un peu difficile, un simple Levinas aurait fait l'affaire. Je me demande souvent avant de dormir où peuvent bien se trouver papamaman. Au paradis m'avait répondu mamie, au Gan Eden m'avait répondu la maîtresse de CP.

J'avais répondu d'accord à chacune d'entre elle. Sans poser d'autres questions. Si c'est vraiment vrai, j'espère seulement qu'il y a assez de place là-bas pour que papamaman ne soient pas séparés. Après tout, ils sont partis ensemble. J'espère qu'ils peuvent s'asseoir l'un à côté de l'autre parce qu'ils aimaient s'asseoir l'un à côté de l'autre sur le grand canapé gris du salon.

Je pense que c'est important d'être assis avec une personne qu'on connaît quand on reste longtemps à la même place et que ça commence à faire mal aux fesses. En tous les cas, mon tonton m'a assurée qu'au paradis tous les piétons sautent au dessus des voitures comme Mario Bross saute au dessus du danger. Il est drôle tonton Dan et je l'aime beaucoup, il me raconte un tas d'histoires. C'est le frère de maman et le fils de papi et de mamie.

Il vient parfois dîner le vendredi soir à la maison avec nous. Shabbat dernier, papi a crié sur lui en disant qu'il n'était qu'un petit gauchiste comme on en trouve dans chaque café de Paris. Mamie s'est alors mêlée à la discussion et a demandé à papi d'une voix calme où se trouvait son cœur.

Et moi pendant ce temps-là, j'ai discrètement conseillé à tonton Dan de s’asseoir à la droite de papi la prochaine fois qu'il viendrait dîner avec nous.

Mamie me dit souvent que je me peigne comme maman se peignait, avec les sourcils qui froncent et la bouche entre-ouverte. Papi me dit que j'ai le même sourire que papa. Il me dit aussi que c'est important que je garde tout le temps le sourire, parce que quand je souris c'est comme si c'est papa qui souriait avec moi.

Parfois je souris tellement que les gens en face de moi finissent par sourire aussi. Peut-être qu'ils se souviennent qu'ils avaient eux aussi un papa. Depuis hier, j'ai bien compris que papamaman aussi c'était des nombres. Mais, quand même, moi je trouve que c'était des petits nombres. Et ils me manquent beaucoup. Et je les retrouverai. Et je serai bien coiffée, j'aurai une jupe jaune et je sourirai.
Jérémy Séroussi