André Chargueraud

Marc-André Charguéraud.
Né en 1924 à Paris dans une famille de fonctionnaires.
Père de quatre filles.
Engagé volontaire dans l’armée française après la Libération de Paris en 1944.

Diplômé de Science-Po Paris.
Licence de droit de la faculté de Paris.
Master of Business Administration de l’université de Harvard.

5 années aux Etats Unis : université et études de marché pour des entreprises françaises.

Compagnie des Machines Bull puis Bulle-General Electric :
Directeur commercial de Bull Belgique.
Directeur général de Bull Deutschland.
Directeur général adjoint au siège responsable des activités commerciales.

Fondateur et PDG de Gemini, une start up de logiciel informatique. Devenu par des fusions successives Cap-Gemini, côté au CAC 40.

PDG de SGS Genève, leader mondial des services d’inspection, de contrôle et de certification de marchandises.

A ma retraite : Président des Conseils d’administration de La Genevoise Assurance, de la Banque Unigestion, des Editions Labor et Fides, fondateur et vice-président du Musée international de la Réforme à Genève.

Depuis 15 ans auteur de dix livres qui sont des synthèses grand-public. Ils traitent de l’attitude pendant la Shoah des communautés religieuses, des peuples et des gouvernements occidentaux.

Les articles de André Chargueraud

Octobre 1940 : La France devait servir de dépotoir à l'Allemagne nazie

1940 octobre: l’accueil indigne en France de 7 500 Juifs expulsés d’Allemagne.
Un contexte qui doit être examiné.

Par Marc-André Charguéraud

En octobre 1940, 7 650 Juifs allemands sont expulsés du Palatinat et du Pays de Bade.[1] Par la ruse et la force ils sont littéralement refoulés à travers la frontière menant de l’Allemagne à la zone libre.
Plus de sept trains forcent le passage.
6 538 Juifs sont dirigés vers le camp de Gurs.
Pendant l’hiver 1940-1941, 12.5% soit 820 d’entre eux meurent. Ils reposent au cimetière de Gurs.[2]

l'accueil indigne en France des 7500 Juifs expulsés d'Allemagne

l'accueil indigne en France des 7500 Juifs expulsés d'Allemagne

« Un véritable attentat perpétré contre la vieillesse badoise », écrit en 1961 Eugen Netter, un des médecins du camp.[3] Un crime nazi sûrement. Une faute majeure française, oui : le camp de Gurs n’aurait jamais dû recevoir une population aussi fragile, même si les conditions y avaient été meilleures. Elle n’y avait en aucun cas sa place. C’est ainsi que Gurs est devenu la représentation type des « Camps de la honte ».[4]

Le jugement est juste mais sévère. Il faut tenir compte du contexte. Les expulsés appartiennent à ce que l’on appelle « une population vulnérable ».
Les Nazis ont vidé de leurs Juifs les hospices, les asiles, les hôpitaux, les maternités, les refuges... Dysenterie, typhoïde, gastro-entérite, oedème de carence, effets de la vermine et de la saleté sont les maladies fatales qui ont conduit ces Badois à la mort.[5] Elles furent souvent la conséquence d’organismes affaiblis et du désarroi moral. Une personne âgée, malade arrachée à son environnement, plongée dans la détresse psychologique, dans la déchéance physique, sans espoir, ne lutte plus. La bataille est perdue. La personne est condamnée.

On remarquera que dans les mêmes conditions d’internement déplorables de Gurs, une population jeune pouvait survivre. L’exemple nous est donné par les 3 870 Juifs allemands, autrichiens et apatrides qui sont arrivés à Gurs de Saint Cyprien dévasté par une tempête fin octobre 1940. Ils avaient entre 20 et 59 ans.  Pendant l’hiver 1940-41 leur mortalité ne dépasse pas 2,2% soit 85 personnes.[6]

Il aurait fallu envoyer les déshérités badois dans des institutions semblables à celles dont les Allemands les avaient arrachés : hospices, asiles, hôpitaux, maternités, refuges... Ce n’était pas concevable dans une zone libre submergée par plus d’un million de réfugiés.[7] Son système hospitalier et d’assistance sociale est déjà débordé. La France est en pleine confusion.

Les associations humanitaires sont rapidement intervenues : la CIMADE, le Secours Quaker, le Secours suisse. « Elles ont permis à des milliers d’internés de ne pas mourir de faim et de froid, elles les ont soutenus moralement. »[8] Plus lente à pallier les insuffisances tragiques de Gurs, l’administration transfère, en mars 1941,1 750 Badois vers les camps-hôpitaux de Récébédo et de Noé. [9] Il faut attendre le printemps 1941 pour que le préfet André Jean-Faure soit nommé inspecteur général des camps. Son rapport confirme les critiques sur la gestion dramatiquement inadéquate des camps et quelques mesures sont prises.

[10] Mais toutes ces mesures ne sont dans l’environnement de Gurs et d’autres camps que des solutions palliatives.

Vichy n’a pas les moyens de recevoir les centaines de milliers de Juifs dont l’Allemagne a décidé de se débarrasser. Le temps de la « liquidation » n’est pas encore arrivé.

Selon les plans du Reich, les 7 500 Juifs rhénans ne doivent être que l’avant-garde de 270 000 Juifs que les nazis veulent chasser du Reich et du protectorat de Bohême-Moravie pour rendre ces régions « Judenrein », « exemptes de tout Juif ».

[11]  La France, selon l’expression d’un historien, devait servir de « dépotoir » à l’Allemagne.[12] Ce sont les protestations vigoureuses du représentant français auprès de la Commission d’armistice qui ont évité un tel déferlement.

La France dans le désarroi était incapable de faire face seule. Pour ces centaines de milliers de malheureux, la France aurait pu servir de terre de transit. Mais il aurait fallu que les Etats-Unis prennent le relais et leur ouvrent généreusement ses portes.

Gaston Henry-Haye, l’ambassadeur de France à Washington, est intervenu pour que le nombre de réfugiés accepté aux Etats-Unis soit augmenté.

A ses appels à l’aide, la réponse de Robert Pelle du State Department est navrante.

Pour lui, les Etats-Unis doivent appliquer fermement leur politique de refus des réfugiés étant donné les efforts de l’Allemagne pour déverser de plus en plus de Juifs à l’Ouest.

Toute faiblesse résulterait dans l’envoi par l’Allemagne d’un plus grand nombre de réfugiés.

Et Pelle prédit que « les Français se retrouveraient non pas avec 10 000 mais avec peut-être 100 000 réfugiés déversés sur leur territoire. »

[13] Les Etats-Unis, toujours prompts à brandir les principes moraux, ont refusé de s’engager dans des opérations d’immigration d’envergure. La France vaincue et l’Amérique toujours neutre n’ont-elles pas laissé passer une dernière chance de sauver plusieurs dizaines de milliers de Juifs du Reich ?

Ce même mois d’octobre 1940 les Allemands procédait à une autre expulsion nettement plus importante dont on parle peu.

Après leur annexion de l’Alsace-Lorraine, les autorités allemandes ont expulsé 22 000 Juifs.[14] Une opération musclée.

Autorisés à emporter une valise et 5 000 francs, ces Juifs sont « déversés en rase campagne » en zone libre.[15]

Les protestations du gouvernement français contre ces mesures contraires à l’armistice sont ignorées.[16] Il est vrai qu’il s’agissait d’une population homogène et qui étant française pouvait plus facilement s’intégrer.

Bien que ce n’ait pas été le but poursuivi par les Nazis, ces expulsions ont été pour certains une chance de survivre.[17] Restés sur place, ils étaient sûrs d’être déportés vers la mort.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

[1] Gobitz 1996, p. 62. 6 538 Badois au camp de Gurs et 1 125 Sarrois et Palatins au camp de Rivesaltes.

[2] Kaspi 1991, p. 140.

[3] Cité in Laharie 1993, p. 195.

[4] Titre du livre de Anne Grynberg.

[5][5][5] Kaspi 1991, p. 140.

[6] Badia 1979, p. 273. Laharie 1993, p. 196 et 197.

[7] Amouroux 1977, p. 162. En octobre 1940, un million d’habitants évacués n’avaient pas encore regagné leur domicile.

[8] Grynberg 1991, p. 13.

[9] Laharie in Cohen et Malo 1994, p. 112. Pas vraiment des hôpitaux, mais au moins des constructions en dur sur des terrains sains.

[10] Lazare 1987, p. 107. Conditions de vie inhumaines, surpopulation, sous-équipement, rations alimentaires de famine, taux de mortalité élevé par suite de misère psychologique, dysenterie, typhoïde.

[11] Klarsfeld in Cohen 1974, p. 135.

[12] Hirschfeld 1989, p. 12.

[13] Cité in Caron 1999, p. 334 et 337. Charguéraud 2001, p. 154 et ss. donne des exemples de cette politique de refus d’accueil des réfugiés de peur d’un raz-de-marée.

[14] Klarsfeld 1983, p. 31. Cette expulsion en a sauvé la plupart. Restés en Alsace-Lorraine, ils auraient subi le sort des Juifs du Reich qui n’avaient pas émigré et furent presque tous envoyés dans les camps de la mort.

[15] Poznanski 1997, p. 51.

[16] Kapel 1986, p. 37.

[17] Rappelons que 75% des Juifs vivants en France ont survécu.

1938-1939 : Les Nazis veulent vendre 150.000 Juifs, Roosevelt accepte d’entrer en matière.

1938-1939  Les Nazis veulent vendre 150.000 Juifs.  Roosevelt accepte d’entrer en matière.

 Par Marc-André Charguéraud

« Notre tâche se trouvera compliquée au-delà de toute mesure et même rendue impossible, si le pays d’origine (l’Allemagne) n’est pas prêt à apporter sa contribution et si les émigrants que d’autres  prêts à accueillir n’ont pas quelques moyens de subsistance,» déclare Lord Winterton, représentant de la Grande-Bretagne à la conférence d’Evian sur les réfugiés en juillet 1938.[1]Le 16 novembre 1938, juste après la Nuit de Cristal, au cours d’une réunion du cabinet britannique, cette attitude est confirmée : « L’essentiel de toute cette question (...) c’est de savoir si les Juifs seront autorisés à transférer de l’argent d’Allemagne (...) Aucune émigration à grande échelle ne peut être effectuée si ce problème n’est pas résolu. »[2]

Cette position n’est pas spécifique à l’Angleterre. Toutes les démocraties ont adopté le même point de vue et le clament. Sans argent, les fugitifs du nazisme ne sont pas acceptés. Une phrase de Léon Blum en 1935 prend toute sa valeur : « Est-ce que vous élevez un mur d’argent entre deux catégories de réfugiés politiques, ceux qui peuvent vivre sans travailler, et ceux qui ne peuvent vivre qu’en travaillant ? »[3]

La réponse du Ministre de l’Intérieur reste elle aussi d’actualité : « Pourvu que les réfugiés aient des moyens d’existence, la France leur reste ouverte (...) il y a assez de malheureux français sans que nous ayons à assurer l’existence d’étrangers. »[4]On peut rapprocher un tel commentaire de l’adage populaire juif qui est mis en avant par les organisations juives américaines lorsqu’il leur fut reproché de ne pas donner suffisamment de fonds :  Your own town’s poor have priority : le pauvre de votre ville a la priorité.[5]

L’attitude des pays occidentaux constitue une fin de non-recevoir car ils connaissent parfaitement que l’encaisse en devises étrangères de l’Allemagne est exsangue.

Les quelques dollars ou livres sterling à disposition de la Reichsbank sont en priorité destinés à financer les stocks stratégiques et les produits nécessaires à l’effort de guerre, certainement pas à sauver des Juifs.

Quand les savants juifs fuyaient le nazisme

Quand les savants juifs fuyaient le nazisme

Les Juifs qui vivent encore dans le Reich sont dans une misère noire, même ceux qui ont possédé quelques avoirs. Privés de travail, spoliés de leurs économies, chassés de leur domicile, soumis aux pires vexations, ils sont presque tous en mode de survie.

Les quelques Juifs fortunés qui n’ont pas quitté l’Allemagne avant 1938 ont vu les capitaux qu’ils veulent emporter amputés de plus de 95% de leur valeur par une succession d’impôts et de taux de change confiscatoires. En juin 1938 le gouvernement allemand interdit tout transfert de capital hors du pays par des émigrants.

Les fonds des associations caritatives juives européennes qui se portent à leur secours s’épuisent. Elles en appellent aux gouvernements étrangers qui continuent à faire la sourde oreille. La plupart des Juifs du Reich qui ont de proches parents aux Etats-Unis ont déjà mis à contribution leur solidarité financière pour obtenir un visa. Les frontières qui se sont entrouvertes lors de l’Anschluss et de la Nuit de Cristal, laissant passer des milliers d’illégaux, se sont refermées.

Plongés dans le désespoir, les Juifs sont pris au piège des démocraties qui les refusent s’ils viennent démunis et d’une Allemagne qui veut s’en débarrasser après les avoir complètement dépouillés.

La phrase de Chaim Weizmann : « Le monde semble divisé en deux parties, celle où les Juifs n’ont pas le droit de vivre et celle où ils ne peuvent entrer »[6] est plus que jamais d’actualité.

C’est dans ce contexte que Hjalmar Schacht, président de la Reichsbank, arrive en décembre 1938 à Londres avec un plan prévoyant l’émigration de 150.000 Juifs du Reich âgés de 15 à 45 ans sur trois ans.

Leur transport et leur installation à l’étranger seraient payés par un emprunt de $ 600 millions financés par la communauté juive internationale. En garantie de cet emprunt, un fonds de RM 1,5 milliard, ce qui correspond aux $ 600 millions, serait constitué en Allemagne avec des avoirs juifs allemands confisqués. Cet emprunt serait amorti sur une longue période par des exportations allemandes additionnelles aux exportations courantes. On parla de 50 ans. L’exportateur serait payé en RM par le fonds allemand et l’importateur à l’étranger verserait les dollars correspondants en amortissement de l’emprunt.

Examiné froidement, ce plan est un marché de dupes. Les $ 600 millions sont immédiatement versés par la communauté juive étrangère, le RM 1,5 milliard est prélevé sans délai sur les fortunes des Juifs allemands. L’Allemagne ne débourse aucune devise étrangère et ses promesses de remboursement de l’emprunt en dollars non seulement sont lointaines, mais dépendent d’une bonne volonté allemande très sujette à caution en cette fin 1938. Peut-on encore négocier de bonne foi avec Hitler ? La proposition est très mal accueillie.

Franklin Delano Roosevelt (1882 - 1945) -

Franklin Delano Roosevelt (1882 - 1945) -

Pour Roosevelt, Hitler « demandait au monde de payer une rançon pour libérer les otages allemands et proposait un troc de la misère humaine contre une augmentation des exportations. »[7] Une large majorité des communautés juives occidentales ont vivement critiqué le plan Schacht comme elles l’avaient fait pour l’accord Haavara signé entre l’Agence Juive représentante des Juifs de Palestine et le gouvernement allemand le 27 août 1933.[8]

Il n’en reste pas moins que 45.000 Juifs arrivèrent en Palestine et furent sauvés grâce à Haavera.[9](83)  La multiplication de petits accords du type Haavera aurait probablement été plus efficace que l’énorme plan Schacht. Si l’on en juge par les coûts, Haavera représentait RM 3.000 par immigrant, quand le plan Schacht prévoyait RM 10.000 par personne.

Le 20 janvier 1938 Schacht perdit son poste de président de la Reichsbank à la suite d’un désaccord avec Goering sur la politique économique à suivre. Le Docteur Helmut Wohlthat reprit les négociations et assouplit les prétentions allemandes sur un certain nombre de points, tout en conservant la nécessité d’un emprunt en devises fortes de $ 600 millions. Une série d’articles sur le sujet dans le Congress Bulletin, la publication de l’American Jewish Congress, montre l’indécision des Juifs américains.[10]Une partie de l’opinion juive soutint le projet pour ensuite le critiquer. Le sentiment prévalut qu’il «ne faut pas prendre de dispositions qui, directement ou indirectement, signifieraient une reconnaissance par la communauté juive en tant que telle de la validité de quelques spoliations de biens privés que ce soient ou de l’exigence faite aux citoyens allemands d’origine juive de s’exiler. »[11]

Le 4 mai 1939 au cours d’une réunion avec des représentants des communautés juives, Roosevelt soutient le plan Wohlthat-Rublee en déclarant « que ce n’est pas tellement une question d’argent, mais plutôt une question de sauver des vies humaines. »[12]Quelques heures plus tôt Roosevelt avait reçu une note circonstanciée de Raymond Geist, le consul général d’Amérique à Berlin, l’avertissant que si l’on ne trouvait pas rapidement des lieux d’accueil, ce serait trop tard pour les Juifs d’Allemagne.[13]C’est probablement l’une des raisons du changement d’attitude du Président, mais certainement pas la seule. Roosevelt invita les organisations juives à se regrouper pour poursuivre les négociations et lever les fonds nécessaires.

Ce geste humanitaire du Président ne donnera pas l’accès aux Etats-Unis à un seul Juif supplémentaire, car les quotas d’immigration étaient remplis pour plusieurs années et la loi sur les quotas était sacrée. Et ce geste ne coûtera pas un seul dollar au contribuable, car Roosevelt a rejeté toute la charge financière sur les associations juives. Malgré des efforts constants pour lever des fonds et une communauté juive généreuse par tradition, le Joint Distribution Committee n’a collecté de 1929 à 1939 que $ 24.4 millions ![14]Alors réunir $ 600 millions sans l’aide des Etats relève de la mission impossible.

Les tractations durèrent six mois.et furent interrompues par le début de la guerre en septembre 1939. Elles étaient vouées à l’échec. L’Allemagne négociait avec le Comité Intergouvernemental qu’elle n’avait pas reconnu, pour transplanter dans des pays qui n’étaient pas d’accord pour le recevoir un groupe minoritaire de sa population sur la base d’un financement impossible à réunir. Ce geste humanitaire spectaculaire plus politique que réaliste suscita des espoirs qui furent cruellement déçus. Les communautés juives d’Europe occidentale ne souffraient-elles pas suffisamment pour que des mirages leur soient épargnés ?

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

[1]Lord Winterton représentant de la Grande Bretagne à Evian dans les Actes du Comité Intergouvernemental- 6-15 juillet 1938 - Evian - p. 2

[2]Minutes de la réunion du Cabinet britannique du 16 novembre 1938 cité par Ari Johsua Sherman - Op. Cit. p. 174  citation

[3]Journal Officiel du 29 janvier 1935 cité par Gilbert Badia - Op. Cit. p. 36

[4]Jean Charles Bonnet - Op. Cit. p. 299 citation

 

[5]Yehuda Bauer - American Jewry and the Holocaust - Op.Cit. p. 25 citation

[6]Chaim Weizmann dans Manchester Guardian du 23 mai 1936 cité par Irving Abella er Harold Proper - Op. Cit. p. 4

 

[7]Henry Feingold - The Politics of Rescue- Op. Cit. p. 52 citant Rooevelt à propos du plan Schacht.

 

[9]Rosenstock -Exodus - 1933-1939 - cité par Karl Schleunes - Op. Cit. p. 196

[10]David Wyman - Paper Walls - op. Cit. p. 55

 

[11]Minutes des Réunions des organisations juives américaines sur le plan Wohlthat-Rublee les 28 mars et 15 avril 1939 cité par Yehuda Bauer - Juifs à Vendre- Op.Cit. p 68 citation

[12]Richard Breitman - The Architecth of Genocide - Op. Cit. p.64

[13]IBID

[14]Henry Feingold - Time for Searching -  Op. Cit. p . 23

 

1938 Nuit de Cristal : les cris d’horreur mais inaction

1938 novembre. Nuit de Cristal. Les démocraties : cris d’horreur mais inaction.

L’occident assiste à un gigantesque pogrom meurtrier. Les nazis annonce qu’il ne s’agit que d’un début. La réponse les démocraties est d’un pusillanime, déconcertante même lâche. Ils dénoncent mais se retranchent derrière leur sacro-sainte politique d’apaisement pour ne rien entreprendre. 

 Par Marc-André Charguéraud

 En quelques heures 190 synagogues sont démolies, incendiées pour la plupart, 7.000 magasins et entreprises juives sont détruites, pillées, 30.000 Juifs dont 8.000 Autrichiens sont arrêtés et internés dans des camps de concentration.

Un pogrome gigantesque fait une centaine de morts et des milliers de blessés. En quelques heures, dans toutes les grandes villes d’Allemagne et d’Autriche la terreur s’est déchaînée. Les portes de leur logis arrachées par des fanatiques, les Juifs sont traînés dans la rue, les hommes molestés, des femmes violées. Dans la seule nuit du mercredi 9 au jeudi 10 novembre 1938, le sort des Juifs allemands bascule de l’arbitraire dans la barbarie la plus infâme.

« Les Juifs doivent être expulsés de nos principaux quartiers résidentiels et rassemblés à part (...) isolés, ces parasites seront (...) réduits à la misère (...). Mais que l’on espère que nous resterons là, inactifs à attendre (...). Les Allemands ne sont pas le moins du monde enclins à accepter dans leur pays des centaines de milliers de criminels (...) qui désirent se venger (...).

Trois cent mille Juifs dans la misère ne seront qu’un foyer fertile pour le bolchevisme (...) En face d’une telle situation nous serons dans la nécessité d’exterminer cette pègre juive en appliquant les lois et ordres de notre gouvernement qui prévoit l’extermination de tous les criminels par le feu et le glaive. Le résultat sera la fin définitive du judaïsme en Allemagne, son extermination. »[1]

Cette déclaration résume une réunion tenue par Reinhart Heydrich, chef de la Gestapo, et fut publiée le 22 novembre 1938 dans le Schwarze Korps, l’organe des SS. Elle fut reprise en première page du Times Magazine aux Etats-Unis.

L’hebdomadaire conclut que c’est ce qui arriverait si les démocraties n’évacuaient pas à leurs frais et immédiatement les Juifs allemands.[2]De son côté, commentant le même texte, le Daily Telegraph anglais titre : « Menace de tuer tous les Juifs, les USA et l’Angleterre sont prévenus. »[3]

Répondant à Times Magazine et au Daily Telegraph, le célèbre Manchester Guardian écrit le 29 novembre 1938 : « A ces menaces qui sont sérieuses, il n’y a qu’une réponse : les Juifs d’Allemagne doivent être secourus immédiatement. Un faible courant d’émigrants utilisant les possibilités limitées actuelles ne constitue pas une solution à ce défi lancé au monde pour sauver des innocents sans défense... Si les gouvernements se considèrent comme les exécuteurs de la conscience de leur peuple, ils montreront une plus grande énergie et aideront plus qu’ils ne le font actuellement tous les Juifs qui essaient de s’échapper d’un pays dont les dirigeants ont décidé leur extermination. »[4]La position du Daily Telegraph reflète parfaitement l’émotion du public anglais après la Nuit de Cristal.

Les gouvernements sont alertés mais aucun ne déploie une plus grande énergie pour venir au secours des Juifs. Chaque pays invoque des raisons qui ne sont que des prétextes méprisables pour justifier son inaction.

Le 16 novembre 1938, le journal Politiken de Copenhague s’insurge contre le pogrome, mais conclut : « L’Europe est submergée de réfugiés, mais il doit bien exister une place pour eux dans d’autres parties du monde. »[5] L’ambassadeur américain à Stockholm note, le 18 novembre 1938, que « quelle que soit la sympathie que l’on éprouve pour les Juifs, il est manifeste que personne ne veut créer un problème juif en Suède en préconisant une admission libérale des réfugiés juifs. »[6]

Reçus le 7 décembre 1938 par Lord Winterton représentant le Home Office britannique, le Conseil Juif demande une participation aux coûts pour l’installation de camps de réfugiés.

La réponse est symptomatique. Il ne faut pas compter sur l’assistance financière du gouvernement, car « toute utilisation de fonds publics pour les réfugiés servirait non seulement à encourager les nazis à expulser leurs Juifs, mais serait utilisée dans le même sens par les autres gouvernements désirant bannir leurs propres Juifs. »[7]

La veulerie et l’hypocrisie se disputent la scène. Les dirigeants politiques des deux côtés de la Manche veulent éviter le moindre incident qui pourrait jeter une ombre sur les relations avec le Reich et risqueraitde nuire aux Juifs allemands.

« La diplomatie anglaise cherche à freiner tout ce qui peut compromettre la politique de rapprochement germano-britannique. Cinq jours plus tard (après la Nuit de Cristal), l’ambassadeur anglais fait savoir à son collègue américain à Berlin qu’il est d’accord avec lui pour penser qu’une intervention ferait plus de mal que de bien. »[8]

Pour d’autres raisons, Sir Georges Ogilvie Forbes, chargé d’affaires britannique à Berlin, arrive à la même conclusion lorsqu’il écrit : « Je ne trouve pas de mots suffisamment forts pour condamner la façon révoltante de traiter tant d’innocents. Le monde civilisé se trouve dans la perspective effroyable d’assister à la lente agonie de 500.000 personnes qui mourront dans la misère la plus complète. Je pense néanmoins que les condamnations et les blâmes, qui ne sauraient être évités, devraient être tempérés par égard pour les malheureux Juifs qui auront à en supporter les conséquences et dont les souffrances s’en trouveront accrues. »[9]Laissez les Juifs martyrisés sans secours !

Dans le Temps de Paris, daté du 16 novembre 1938, l’éditorialiste écrit : « Les réactions provoquées surtout dans les pays anglo-saxons menacent de créer une atmosphère peu favorable à la politique d’entente que l’on pourrait envisager avec quelque confiance après les accords de Munich. »[10]

Georges Bonnet et Joachim von Ribbentrop, les ministres des Affaires Etrangères de France et d’Allemagne, se rencontreront le 6 décembre 1938 pour signer un pacte d’amitié reconnaissant les frontières des deux pays !

Le grand rabbin de Paris, Julien Weill, dans le Matin du 19 novembre, justifiera son attitude passive au nom d’une paix fragile : « Le problème juif vient, ces derniers temps, de prendre une ampleur telle qu’il ne saurait être résolu par les organisations internationales. Je crois, à ce propos, que la solution qu’il réclame dépend davantage de l’Amérique et de l’Angleterre que de la France, qui a déjà fait à cet égard plus qu’aucun autre pays du monde et ne peut de toute évidence accueillir de nouveaux immigrants... Il ne nous appartient pas de prendre en ce moment une initiative qui pourrait entraver en quoi que ce soit les tentatives actuellement en cours pour un rapprochement franco-allemand. »[11]

« Les Juifs ne sont pas les seuls à pousser des cris d’indignation. Tous les milieux et toutes les classes en font autant avec la même intensité, y compris les milieux germano-américains », dit un message de Hans Dieckhoff, ambassadeur du Reich à Washington.[12]

Un télégramme envoyé par 36 écrivains américains illustre cet état d’esprit : « Nous estimons que nous ne pouvons rester silencieux. Il y a trente-cinq ans une Amérique horrifiée protesta contre le pogrome de Kishinev en Russie tsariste. Que le Seigneur nous vienne en aide si nous sommes incapables de protester aujourd’hui contre le pogrome allemand. »[13]

La presse américaine réagit violemment aux exactions allemandes. Mais ces condamnations ne modifièrent en aucun façon l’attitude du gouvernement américain concernant l’immigration des réfugiés.

Thomas E. Dewey, qui deviendra gouverneur de l’état de New-York et candidat à la Maison Blanche, s’écrie à la radio le soir du vendredi 11 novembre 1938 :

« Le monde civilisé se lève, unanime, révolté par ce pogrom sanglant contre des gens sans défense. Du plus profond de nous s’élèvent des cris de protestation contre les horreurs qui se sont produites depuis cinq ans en Allemagne et qui viennent depuis deux jours d’atteindre de nouveaux degrés de délire organisé...»[14]

Au même moment, un réfugié d’Allemagne écrit à un correspondant américain : « Ne vous trompez pas de propagande ! Dites bien là-bas que les beaux discours dans les meetings n’ont aucune efficacité. L’argent lui non plus ne sert pas à grand-chose. Aidez-nous à ouvrir les frontières pour que les gens puissent quitter le pays des assassins, sinon ils sont tous perdus. Encore un petit événement, et tous seront fusillés. »[15]  

Si Roosevelt se joint au concert des protestations, les mesures qu’il prend ne sont pas à la hauteur de la situation. Il rappelle son ambassadeur à Berlin pour consultations à Washington, mais ne rompt pas les relations diplomatiques. Lors d’une conférence de presse le 15 novembre 1938, le Président répète qu’il ne peut prendre aucune mesure pour aider l’immigration des Juifs allemands : « Ce n’est pas envisageable, nous avons le système des quotas. »[16]

nuit de cristal novembre 1938

nuit de cristal novembre 1938

 

Le General Jewish Council, qui réunit les quatre plus grandes organisations juives américaines, dans sa réunion du 13 novembre 1938, décide de son côté d’adopter une attitude passive : « Dans les conditions présentes le General Jewish Council demande qu’il n’y ait pas de parades, pas de démonstrations publiques et pas de protestations juives. »[17]

La communauté juive américaine veut éviter que de telles protestations ne déclenchent des représailles contre les Juifs allemands et qu’aux Etats-Unis mêmes, elles n’exacerbent des sentiments antisémites toujours présents.

Seul le Comité du Peuple, une organisation communiste juive, réunira 20.000 personnes à Madison Square Garden pour manifester contre le pogrome de la Nuit de Cristal.

 

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source. 

[1]Schwarze Korps, organe des SS, daté du 22 novembre 1938 cité par Richard Breitman - The Architect of Genocide : Himmler and the Final Solution -Brandeis University Press - Hanover and London 1991  p. 58

[2]Times Magazine daté du 23 novembre 1938 cité par Haskel Lookstein - Op. Cit. p. 38

[3]Andrew Sharf - Op.Cit. p 97 citant le Daily Telegraph

[4]Manchester Guardian daté du 29 novembre 1938 cité par Andrew Sharf - Op. Cit. p. 173

[5]« Politiken » de Copenhague daté du 16 novembre 1938 cité par Rita Thalmann et Emmanuel Feinermann - Op. Cit. p. 200

[6]Commentaires de l’Ambassadeur Américain à Stochholm le 18 novembre 1938 cité par Rita Thalmann eet Emmanuel Feinermann - Op. Cit. p 201

[7]Déclaration de Lord Winterton du 7 décembre 1938 cité par Ari Johsua Sherman - Op. Cit. p. 196

[8]Rita Thalmann et Emmanuel Feinermann - Op. Cit. p. 206

[9]Télégramme de Sir Georges Ogilvie-Forbes, chargé d’affaire britannique à Berlin à Lord Halifax le 13 novembre 1938 cité par Eliahu Ben Elissar - Op. Cit. p. 349

[10]Article du « Temps » de Paris daté du 16 novembre 1938 cité par Rita Thalamann et Emmanuel Feinermann - Op. Cit. p. 220

[11]Article du Grand Rabbin de Paris, Julien Weill dans le «Matin »  le 19 novembre 1938 cité par Rita Thalamann et Emmanuel Feinermann - Op. Cit p. 219

[12]Télégramme de Hans Diekhoff, ambassadeur allemand à Washington à Ribbentrop du 15 novembre 1938 cité par Eliahu Ben Elissar - Op. Cit. p. 354 citation

[13]Nora Levin - Op. Cit. p. 30 citant un télégramme de 36 écrivains américains à Roosevelt à la suite de la nuit de cristal.

[14]Thomas E. Dewey à la radio le 11 novembre 1938 cité par Haskel Lookstein - Op. Cit. p. 39 citation

 

  Kurt Pätzold et Irene Runge - Pogromnacht 1938 - Das Verbrechung an den Deutschen Juden -Berlin 1988 cité dans La Politique Nazie d’Extermination -Op.Cit. p. 201.

[16]Robert A. Devine -American Immigration Policy - 1936-1952- Yale University Press - New Haven - 1957 - p. 97 citant Roosevelt sur la politique des quotas.

[17]Haskel Lookstein - Op. Cit. p.46 - Déclaration contre des manifestations antiboycott des quatre organisations juives américaines composant l’American Jewish Council qui sont : l’American Jewish Committee, l’American Jewish Congress, B’nai B’rith, le Jewish Labor Committee.

 

Un capitaine suisse sauve des centaines de Juifs autrichiens en fuite. 1938-1939.

Par Marc-André Charguéraud

La Wehrmacht envahit l’Autriche dans la nuit du 11 au 12 mars 1938. C’est l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche au Reich allemand.
Aussitôt une vague de persécutions s’abat sur les 200 000 Juifs autrichiens.
Arbitrairement, très rapidement, un grand nombre est emprisonné. Puis les détenus passent devant une commission qui leur donne le choix : se dessaisir de tous leurs biens, recevoir un passeport, quelques reichsmarks et quitter le Reich ( l’Autriche ) dans les 24 heures. Sinon ils sont menacés de déportation vers un camp de concentration à l’Est.

Où aller ? La Tchécoslovaquie a fermé ses portes dès l’Anschluss. Les quelques milliers de Juifs autrichiens qui tentèrent leur chance en Italie en furent expulsés quelques mois plus tard à la suite de la promulgation des lois antijuives du 7 septembre 1938. En Hongrie, le régime de l’Amiral Horty a lui aussi mis en œuvre une politique antisémite rigoureuse. La frontière avec la Suisse reste la meilleure possibilité de fuir la terreur.

Mais en mars 1938 le Conseil Fédéral publie un décret où l’on peut lire : « Si nous ne voulons pas préparer le terrain à un mouvement antisémite indigne de notre pays, nous devons nous défendre avec la plus grande énergie, partout où il le faudra, sans ménagement au besoin, contre l’arrivée de Juifs étrangers surtout en provenance de l’Est. » p.22

Malgré ces mesures restrictives, trois semaines après le début des pogromes de Vienne, la Suisse compte trois à quatre mille réfugiés autrichiens. Ces premiers fugitifs entrent en Suisse légalement avec des papiers d’identité valables. La Suisse ne les considère pas comme des réfugiés politiques. Conformément au décret fédéral, il faut les inciter à retourner d’où ils viennent. Mais avant l’été les renvois sont rares. En outre, pour de nombreux arrivants parmi les plus fortunés ou ayant des soutiens à l’étranger, la Suisse n’a été qu’un pays de transit vers d’autres destinations.

Une seconde vague massive de fugitifs autrichiens débute fin juillet. L’organisation des expulsions s’est professionnalisé. Les SS ont ouvert à Vienne la Zentrastelle für judische Auswanderung, un bureau central pour l’immigration juive dirigé par l’Untersturmführer Adolf Eichmann.

Un système d’immigration « à la chaîne » est mis en place. Le «candidat (!)» à l’émigration devait régler la taxe d’émigration et la taxe juive, abandonner son logement, donner un pouvoir à sa banque pour qu’elle puisse disposer de ses biens au profit du régime et ne partir qu’avec ses effets personnels. On lui donnait un passeport qu’il devait utiliser pour quitter le pays dans la quinzaine, sous peine d’être interné dans un camp de concentration. Il pouvait traiter jusqu’à mille cas d’expulsion par jour. Par centaines les Juifs arrivent chaque jour en Suisse après avoir traversé le vieux Rhin presqu’à sec.

 

Délit d'humanité l'affaire Grüninger

Délit d'humanité l'affaire Grüninger

Le sauvetage des enfants juifs

Le sauvetage des enfants juif

La Suisse réagit. Le 17 août 1938, Heinrich Rothmund, responsable du département fédéral de justice et de police, explique qu’il entend fermer hermétiquement la frontière. Pour lui, il est nécessaire « de protéger la Suisse du flot de Juifs qui submerge son territoire. »[1] Des gens dont le pays « n’a pas besoin, pas plus que l’Allemagne ».

Deux jours plus tard, le Département fédéral confirme aux directeurs cantonaux de la police que désormais « toutes les personnes détentrices d’un passeport autrichien désireuses de passer la frontière suisse sans avoir le visa requis par un consulat suisse doivent être refoulées sans exception. Et ceux qui ont réussi à passer entre deux postes doivent être ramenés de l’autre côté de la frontière. »

Paul Grüniger, commandant de la police de Saint Gall, intervient : « Pour de simples raisons humanitaires, il est impossible de renvoyer les réfugiés. Nous devons en laisser entrer beaucoup… si nous les refoulons, ils reviennent « au noir » et deviennent incontrôlables. » De fait les directives de Berne semblent être appliquées avec une certaine latitude.

En témoigne l’ouverture à la mi-août d’un camp de réfugiés à Diepoldsau.
Il est financé par l’Aide israélite aux réfugiés. Président du Comité central de la Fédération suisse des communautés israélites, Sidney Dreifuss déclarait le 18 août : « Nous avons reçu l’instruction de faire savoir clairement que toutes les personnes venues illégalement seraient refoulées si la communauté juive n’assumait pas ses tâches. »

Le 3 avril 1939 Grüniger est suspendu de ses fonctions pour avoir falsifié des documents et enfreint ses devoirs de fonction. Aux yeux des autorités, il a abusé de la confiance de son supérieur et essayé de le tromper. Une procédure pénale est ouverte contre lui.

5 avril Grüniger rédige un mémoire qui se transforme en un aveu. Il y écrit que le changement de dates d’entrée n’avait pas d’importance dans la mesure où le nombre total de réfugiés ne s’en trouvait pas modifié. Le 12 mai 1939 le Conseil d’Etat saint-gallois décide de transformer la suspension en un licenciement. Les arguments de Grüniger n’ont pas été retenus. On lui reproche le non-respect des directives fédérales, la mise « au net » secrète des entrées et la délivrance illégale de papiers d’identité.

En 1970 à la suite d’une campagne de presse internationale, le Conseil d’Etat Saint Gallois le félicita pour son « attitude humaine d’alors »sans revenir en aucune manière sur les circonstances de son licenciement.

Israël lui décernera la médaille des Justes en 1971 et plusieurs arbres furent plantés en son honneur. N’ayant pas retrouvé d’emploi, il meurt dans le dénuement en février 1972 à l’âge de quatre-vingt-ans. Le rabbin Lothar Rothschild parla d’illégalité et de morale en citant le Talmud « Celui qui aura sauvé ne serait-ce qu’une âme est pareil à celui qui a sauvé le monde. »

Le nom de Paul Grüniger figure à Washington et à Los Angeles sur des plaques commémoratives, posées à l’instigation d’anciens réfugiés.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

[1] Les citations figurent dans le livre de KELLER Stefan, Délit d’Humanité, l’affaire Grüniger Editions d’En-Bas, Lausanne, 1994,

Délit d'humanité l'affaire Grüninger

Délit d'humanité l'affaire Grüninger

 

Avril 1943. Conférence des Bermudes : Une farce tragique !

Avril 1943. Conférence des Bermudes : Une farce tragique !              

Par Marc-André Charguéraud

Pendant la Conférence, le rabbin Israël Goldstein, du Synagogue Council of America, fit un diagnostic réaliste : « La mission de la Conférence n’était pas de sauver les victimes de la terreur nazie, mais de sauver notre Département d’Etat et le Foreign Office britannique », qui cherchaient l’un et l’autre un moyen de désamorcer la dénonciation populaire de leur inaction.

Les Parlements alliés emboîtèrent le pas de l’opinion publique. Le 9 mars le Sénat, et le 18 mars 1943 la Chambre des Représentants adoptèrent la même résolution condamnant « les atrocités infligées aux populations civiles des pays occupés par les nazis et particulièrement les massacres de masse des hommes, des femmes et des enfants juifs. »

[2]Le 18 mars 1943, en Angleterre où l’émotion était encore plus intense, lesCommunes donnèrent « leur soutien le plus complet à des mesures immédiates d’aide et d’asile temporaire aux réfugiés, aussi généreuses que possible dans le cadre des contraintes des opérations militaires. »

Conférence des Bermudes : Une farce tragique !

Conférence des Bermudes : Une farce tragique !

[3]

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Ces déclarations réconfortantes ne présupposaient aucun engagement. Elles ne proposaient aucune mesure concrète ou, ce qui revenait au même, subordonnaient toute action pratique aux nombreuses contraintes militaires.

Pour tenter d’apaiser une opinion publique désorientée, a-t-on le droit de donner un espoir fou aux désespérés, aux condamnés, aux mourants mêmes, alors que l’on sait parfaitement que l’on ne fera rien ? Richard Law, représentant anglais à la Conférence, ne disait-il pas : « Les réfugiés et les personnes persécutées ne doivent pas être trompées (...) et avoir l’espoir qu’une aide va leur arriver, quand en fait nous sommes incapables de leur apporter le moindre secours immédiat. »

[4]A quoi Myron Taylor ajoutait avec une pointe de cynisme, dans une lettre à Hull du 30 avril 1943 : « La Conférence des Bermudes fut, comme je l’avais pensé, parfaitement inefficace. »

Le manque de volonté fut patent. Les délégués américains et anglais avaient reçu des instructions si strictes qu’ils ne pouvaient rien décider :

Défense de modifier les lois sur l’immigration, de négocier avec les puissances de l’Axe, d’échanger des prisonniers, de lever le blocus, d’apporter des secours et d’utiliser des navires alliés pour le sauvetage rapporte l’historien Monty Penkower.[5]

A l’exception d’une déclaration d’intention, la Conférence ne prit que deux décisions : l’établissement de camps en Afrique du Nord pour les réfugiés et la réactivation du Comité intergouvernemental pour les réfugiés, né d’une autre conférence-mirage, celle d’Evian en juillet 1938.

Ces deux décisions mineures montrent bien l’échec de la conférence des Bermudes. Il fallut attendre un an pour qu’un camp soit établi en Afrique du Nord et il ne reçut que 630 personnes. Quant au Comité intergouvernemental réorganisé et financé, c’était paradoxalement une organisation de sauvetage dont le mandat excluait toute opération de sauvetage. Son programme consistait à apporter des secours à ceux qui, ayant pu fuir les pays occupés par les nazis, étaient déjà sauvés.[6]

Dans ces conditions, on comprendra aisément les raisons du secret qui entoura les délibérations et pourquoi les conclusions de la Conférence ne devaient pas être publiées. Le Christian Science Monitor nota qu’il s’agissait avant tout d’une réunion politique et constata l’absence de ceux qui étaient le plus au courant de la situation catastrophique des Juifs d’Europe :  la Croix-Rouge, l’American Friends Service Committee, et le Joint Distribution Committee.

[7]On leur demandait d’intervenir sur le terrain, mais on refusait de les écouter. Le scénario d’Evian se répétait. Mais alors qu’à Evian il s’agissait de recevoir des réfugiés juifs arrivant du Reich, aux Bermudes c’est de sauvetages de millions de Juifs dont il est question.

Certains délégués firent pendant la conférence des remarques lourdes de signification. Le sénateur Lukas, constatant que si beaucoup de Juifs étaient soustraits aux nazis, il n’y aurait pas d’endroit où les installer, George Backer répliqua : « Si 100.000 Allemands se rendaient, nous trouverions bien un endroit pour les recevoir. »[8]

En pleine page du New-York Timesdaté du 4 mai 1943, le groupe Bergson dénonça la «farce» des Bermudes, sous le  titre en gros caractères[9]: «Pour les 5.000.000 de Juifs pris dans les filets meurtriers des nazis, les Bermudes n’ont été qu’une moquerie cruelle», et il s’indignait plus bas : «Victimes infortunées et condamnées de la tyrannie de Hitler !

Pauvres hommes et pauvres femmes de bonne foi de toute la terre !

Vous avez caressé une illusion. Vos espoirs ont été vains. Les Bermudes n’ont pas été l’aube d’une nouvelle époque, d’une époque d’humanité et de compassion où la pitié se transforme en actes. Les Bermudes ont été une moquerie et une plaisanterie cruelles. »[10]

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2019. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

[1]Wyman David, L’Abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale. PARIS. Flammarion, 1987. p. 165.

[2]Lipstadt Deborah,Beyond Belief:The American Press & the Coming Holocaust,1933-1945, New York, The Free Press, 1994. p. 203.

[3]Feingold Henry, The Politics of Rescue, The Roosewelt Administration and the Holocaust, 1938-1945,New Brunswick, N.J.Rutgers University Press, 1970 p.177.

[4]Ibid. p. 53.

[5]Monty Penkower  The Efforts of the American Jewish Congress and the World Jewish Congress in the Years of the Holocaust, in Finger Seymour Mawell dir. American Jewry and the Holocaust. New York, Holmes Meier, 1984,. annexe 4-1, p. 6.

[6]Feingold, op. cit. p. 214.

[7]Lipstadt, op. cit. p. 213.

[8]Feingold, op. cit. p. 205.

[9]Lipstadt, op. cit. p. 213, expression de l’éditorialiste Freda Kirchway.

[10]Friedman Saul, No Haven for the Oppressed : United States Policy towards Jewish Refugees, 1939-1945. Detroit, Wayne University Press, 1973, p.158.

 

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Les Nazis avaient besoin des Juifs jusqu’au jour où Hitler en décida autrement

Boycotts et Contreboycotts :   Echecs et appels au calme

 Par Marc-André Charguéraud

Première grande manifestation antijuive du régime nazi, le Boycott des magasins et des sociétés juives eut lieu le 1eravril 1933. On est surpris des positions opposées prises à ce sujet par les différents groupes allemands au pouvoir comme par les communautés Juives américaines et allemandes.

Le boycott eut lieu le 1er avril 1933. Dans toute l’Allemagne, les magasins et les sociétés juives furent désignés à la vindicte populaire par d’énormes J U D E , peints sur les vitrines et sur les murs. Prévenus d’avance, de nombreux magasins avaient baissé leur rideau de fer.

A l’entrée des commerces restés ouverts, des SA patrouillaient pour dissuader les clients qui bravaient l’interdit. Des vitrines volèrent en éclats, des commerçants furent molestés. C’est l’ampleur et la visibilité sans précédent du mouvement qui impressionna aussi bien les Allemands que les étrangers.

Paul-Joseph Goebbels, ministre de la propagande et de l’information du troisième Reich explique dans son journal les raisons de ce boycott : « Une propagande étrangère atroce nous cause énormément de soucis.Les nombreux Juifs qui ont émigré d’Allemagne excitent tous les pays contre nous .... Nous ne réussirons à mettre fin à la calomnie étrangère que si nous attaquons les gens qui en sont à l’origine ou au moins en sont les bénéficiaires, c’est-à-dire les Juifs vivant en Allemagne… C’est pourquoi nous devons lancer un boycott d’importance contre toutes les affaires juives en Allemagne. Les Juifs étrangers y regarderont à deux fois si leurs frères de race sont frappés dans le dos. »[1]

Si pendant les premiers mois de 1933, il n’y eut pratiquement pas de Juifs internés en tant que Juifs, ils n’en furent pas moins les victimes de pogromes locaux.

Les SA organisèrent une série de boycotts contre les professions libérales et les commerces juifs. Plus grave, des professionnels juifs en vue furent battus à mort : vengeances ou actes gratuits ? Cette flambée de violences antisémites fut condamnée et engendra de vives réactions en Amérique.

La principale manifestation contre ces persécutions fut un rassemblement de masse le 27 mars 1933 au Madison Square Garden à New York organisé par Stephen Wise, le président de l’American Jewish Congress. Simultanément des associations d’anciens combattants juifs appelèrent au boycott des produits importés d’Allemagne.

Cette journée de boycott, organisée en réponse à la « propagande d’atrocités » (Gruelpropaganda) qui serait prétendument diffusée par les Juifs à l’encontre de l’Allemagne, a constitué la première manifestation antijuive d’ampleur nationale organisée par les nazis. Mise en œuvre par les SA, qui se trouvaient à la tête des manifestations et des piquets de protestation érigés devant les « commerces juifs », elle fut néanmoins peu suivie par la population allemande.

Cette journée de boycott, organisée en réponse à la « propagande d’atrocités » (Gruelpropaganda) qui serait prétendument diffusée par les Juifs à l’encontre de l’Allemagne, a constitué la première manifestation antijuive d’ampleur nationale organisée par les nazis. Mise en œuvre par les SA, qui se trouvaient à la tête des manifestations et des piquets de protestation érigés devant les « commerces juifs », elle fut néanmoins peu suivie par la population allemande.

On aurait pu croire que les Juifs allemands maltraités auraient été satisfaits des soutiens apportés par leurs coreligionnaires américains. Il n’en fut rien.

Des Juifs allemands au plus haut niveau sont intervenus, craignant que le boycott américain des produits allemands ne se retournât contre eux, Eric Warburg, de la banque Warburg, qui envoya le 29 mars un câble urgent à son cousin Felix, président de l’Américan Jewish Joint Distribution Committee à New York, disant que « le boycott allemand prendrait place le premier avril si les informations d’atrocités et la propagande hostile dans la presse étrangère et les meetings de masse (...) ne cessent pas immédiatement .

Félix lut ce câble au président de l’American Jewish Committee, Cyrus Adler, et le groupe publia une circulaire dans laquelle il rejetait tout boycott des produits allemands et qualifiait d’irresponsables ceux qui soutenaient de tels boycotts. »[2]Ces termes d’irresponsables visent les membres de l’association juive concurrente, qui a organisé la manifestation du Madison Square Garden : l’American Jewish Congress. On mesure là la profondeur du fossé qui sépare les deux groupes.

Au moment où leur aide deviendra au fil des ans de plus en plus indispensable, cette division fratricide affaiblira de façon dramatique les possibilités d’intervention de la plus grande communauté juive mondiale. Une dissension que l’on retrouvera entre ces Juifs étrangers qui veulent intervenir et faire pression sur le gouvernement du Reich et les Juifs allemands qui désirent calmer le jeu et cherchent à s’entendre avec le pouvoir nazi.

De son côté, Goering intervint en convoquant les quatre organisations juives les plus représentatives pour leur demander de faire pression sur leurs coreligionnaires américains afin que cessent ces manifestations. Il brandit la menace de sanctions et de boycotts dont les Juifs allemands seraient les victimes. De nombreux télégrammes furent envoyés d’Allemagne en Amérique et dans le monde.

Celui de la communauté juive de Berlin à l’American Jewish Committee fournit un bon exemple : « D’après les récits des journaux, une campagne de propagande se poursuit outre-mer contre l’Allemagne qui serait coupable d’atrocités et de boycotts.

Elle est apparemment le fait d’organisations juives. En tant qu’Allemands et que Juifs, nous devons élever à ce sujet une protestation solennelle. La diffusion de fausses nouvelles ne peut en effet qu’avoir des effets néfastes, car elle ternit la réputation de l’Allemagne, notre terre natale, et met en danger les relations des Juifs allemands avec leurs concitoyens. Veuillez faire en sorte, et de manière urgente, que s’arrête toute propagande sur les atrocités et le boycottage. »[3]

Hitler avait espéré par un boycott prolongé pousser les Juifs à la ruine, au désespoir et à leur fuite d’un pays qui leur refusait les moyens les plus élémentaires de vivre. Ce but est bien exprimé par le journal Niedersachsischer Beobachter  du 1eravril 1933.  « Le boycott actuel est purement défensif et de nature économique. Il n’est pas dirigé contre les personnes juives. Le mouvement national-socialiste est persuadé que cette action ramènera le judaïsme mondial à la raison... »[4]

Le boycott du 1eravril fut un échec, reconnu comme tel par les nazis eux- mêmes.  « Le 17 avril, Curt Menzel, un juriste nazi, souligna dans une conférence à la ligue nationale socialiste des juristes à Hambourg que pour beaucoup de nazis l’apathie du public fut évidente pendant le boycott (...). La réponse du public était loin d’être satisfaisante (...). Dans certaines villes, il y eut une résistance active, avec des clients essayant délibérément d’acheter dans des magasins boycottés. »

[5]Il faut également constater que lorsque des manifestations antijuives surviennent dans la rue, une partie de la population allemande réagit négativement aux brutalités. Or il n’en est rien lorsqu’il s’agit de mesures administratives. Ce que l’on voit, l’image, engendre des réactions infiniment plus puissantes qu’une directive ou qu’une loi qui restent abstraites au moment de leur publication.

Ce n’est pas seulement parce qu’il avait échoué que le boycott fut interrompu. Dès le départ, sous la double pression du Président Hindenburg et des ministres conservateurs, Hitler décida à regret de le limiter à la journée. Hindenburg pour des raisons politiques, les ministres pour tenir compte de contraintes économiques.

« Ceux-ci, avec à leur tête le baron Constantin von Neurath, Ministre des affaires étrangères, mirent en avant les résultats négatifs qu’aurait sur l’économie allemande une guerre avec la juiverie internationale. »[6]Les Juifs de downtown New York, ceux de l’American Jewish Congress, les Sionistes avaient donc eu raison sur ceux de uptown de l’American Jewish Committee, plus conservateurs.

Ils avaient tenu tête à Hitler en manifestant pour le boycott des importations allemandes. Aveclesnazislafermetépayait. Elle ne fut malheureusement que trop rarement utilisée, et les conséquences de cette parcimonie sont connues.

« Le boycott apprit aux nazis une leçon essentielle : résoudre le problème juif et le problème économique en même temps était impossible tant que des progrès économiques visibles n’auraient pas été faits... Les investissements et les prêts étrangers dépendaient de la confiance dans la politique économique de l’Allemagne... Chaque mesure qui minerait cette confiance ne ferait que renforcer les problèmes que Hitler devait résoudre... »[7]Tel fut le raisonnement de la plupart des hommes d’affaires juifs à la tête de grandes sociétés. Les nazis avaient besoin d’eux sur le plan national et surtout international. Ils ne craignaient rien. Ils eurent raison, jusqu’au jour où Hitler décida qu’ils avaient tort.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2018.Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

[1]Journal de Paul-Joseph Goebbels du 24 mars 1933 cité par Herbert A. Strauss - Op. Cit. p. 66

[2]CHERNOW, Ron, The Warburgs, Random House, New York 1993, p. 373

[3]DAWIDOWIZ, Lucy, La Guerre contre les Juifs, 1933-1945,Hachette, Paris 1975. Télégramme envoyé le 30 mars 1933 par communauté juive de Berlin à l’American Jewish Committee, p. 95

[4]STRAUSS Herbert, Op.Cit. Niedersachsischer Beobachter daté du 1eravril, p.70

[5]SCHLEUNES, Karl A. The Twisted Road to Auchwitz, Nazi Policy toward German Jews, 1933,1939,University of Illinois Press, Urbana 1970. Conférence de Curt Menzel, juriste nazi, le 17 avril 1933, p.88.

[6]CHALK, Frank, (direction) The History and Sociology of Genocide, Analysis and Case Studies, Yale University Press, New Haven 1990, p. 345

[7]SCHLEUNES Karl A, Op. Cit. p. 89

 

Holocauste : Opinion publique américaine et son antisémitisme pernicieux.

Opinion publique américaine : un antisémitisme pernicieux.
Par Marc-André Charguéraud

Un climat délétère qui augure mal de l’attitude des Américains pour sauver les Juifs d’Europe pendant l’Holocauste…..

Quelques jours après la Nuit de Cristal,[1]dans un éditorial du 15 novembre 1938, le Christian Science Monitor « rejette les suggestions de changement des lois d’immigration et préconise la prière comme étant la meilleure protestation. » De son côté le Christian Century, le plus grand journal protestant aux Etats-Unis, reconnaît que « le but déterminé des nazis est l’annihilation de la population juive », mais il estime « hautement inopportun de baisser les barrières de l’immigration, car cela reviendrait à créer un mal aussi grand que celui qui doit être guéri. »

Une libéralisation aggraverait les problèmes économiques et sociaux sévères qui confrontent déjà les Etats-Unis.[2]Le 30 novembre, ce même journal écrit qu’il est plus inquiet des conséquences sociales que des conséquences économiques de la politique d’immigration. Comment intégrer des nationalités et des races qui « sont totalement étrangères à notre vie nationale. »

Permettre l’entrée d’un plus grand nombre de Juifs « serait rendre un très mauvais service aux Juifs d’Amérique », car cela exacerberait ce que le Christian Century décrit comme étant le problème juif de l’Amérique.[3]

Nous ne voulons pas être infectés par le virus de l’antisémitisme que Hitler essaie de nous inoculer en nous envoyant ses Juifs, disent en substance les protestants. Pour des associations aussi influentes que l’American Légion, avec ses 1,2 million de membres, et les Filles de la Révolution, l’argument décisif pour refuser des réfugiés, c’est la préférence nationale à donner aux foules américaines, que la crise économique a rendues misérables et désespérées.

Leurs déclarations pour repousser le Wagner Rodgers Act, qui devait permettre l’arrivée de 20.000 enfants aux Etats-Unis, sont symptomatiques. « Comment pouvons-nous donner notre accord à une telle loi, alors que des millions de garçons et de filles descendant de pionniers américains sont négligés, sous-alimentés, vêtus de haillons et malades. »

S’il y a des foyers prêts à accueillir des enfants étrangers, le nationalisme américain requiert que ces enfants américains dans le besoin y soient reçus en priorité. On le répète sur tous les tons : « Les enfants américains doivent être les premiers à avoir droit à la charité américaine. »[4]

A sa réunion du 4 mai 1939, le comité exécutif national de l’American Légion découvre un nouvel argument, plus surprenant : « Une des politiques traditionnelles de l’Amérique, c’est que la vie familiale soit protégée, et c’est la raison pour laquelle l’American Legion s’oppose au démembrement des familles que propose cette loi. »[5]

En d’autres termes, on recommande, à supposer qu’ils aient encore des parents vivants, de laisser les enfants vivre avec eux dans les camps de concentration nazis ! Naïveté ou nouvelle excuse pour ne rien faire ? Ces prises de positions reflètent malheureusement parfaitement l’opinion publique. Un sondage conduit par Gallup en Janvier 1939 révèle que 66% de la population s’oppose au Wagner Rodgers Act.[6]

Aux Etats-Unis, ces enquêtes d’opinion étaient devenues courantes. Un sondage conduit pour l’American Jewish Committee au printemps 1938 trouve que 82% des personnes interrogées sont opposées à l’admission d’un plus grand nombre de Juifs exilés d’Allemagne.[7] Les Américains désapprouvent massivement, par 94%, les persécutions juives pendant la Nuit de Cristal, ce qui ne les empêche pas, pour 77% d’entre eux, de s’opposer à l’admission d’un plus grand nombre de Juifs du Reich.[8]Aux bons sentiments répond une attitude butée qui refuse la moindre action concrète.

David Wyman parle de l’antisémitisme envahissant de la fin des années trente. Le résultat d’enquêtes entre 1938 et 1946 indique que plus de la moitié des Américains perçoivent les Juifs comme avides, malhonnêtes et pour un tiers agressif et ayant trop de pouvoir aux USA.[9]

Antisémitisme généralisé sûrement, mais également xénophobie qui s’étend à tous les réfugiés. « Comment veut-on que le chômeur ne regarde pas avec haine ou du moins avec envie l’ouvrier étranger qui travaille ? »[10]  Un sondage effectué en Angleterre dans le courant de l’été 1939 va dans le même sens : 79% des personnes interrogées estiment que l’on doit laisser entrer les réfugiés librement, mais 80% ajoutent qu’il faut prendre en même temps des mesures restrictives pour protéger les travailleurs et les contribuables anglais.[11]

Aux Etats-Unis les éditeurs de Fortune Magazine, dont une enquête du 19 avril 1939 révélait que 83% des Américains étaient opposés à l’augmentation des quotas en faveur des réfugiés, interprétaient ce résultat comme une conséquence de la peur de la concurrence économique Droit humanitaire, sympathie envers les persécutés, antisémitisme et xénophobie, protection du travail en période de crise aiguë, tous ces sentiments conflictuels sont très présents sans qu’il soit possible d’en distinguer l’importance réelle. Il faut y ajouter, égoïste et omniprésent, le désir des gouvernements et du public de ne pas avoir à contribuer financièrement au soutien de ces réfugiés.

Roosevelt, toujours sensible aux pressions de l’opinion publique, a suivi le mouvement : sympathie pour les persécutés, mais intransigeance quant à l’assouplissement de l’immigration. Son épouse Eléanor expliquait son attitude en écrivant que « Franklin s’est souvent abstenu de soutenir des causes auxquelles il croyait, à cause des réalités politiques (...). Il disait : les choses les plus importantes sont prioritaires, je ne peux pas me permettre de perdre des votes dont j’ai besoin pour des mesures qui sont plus importantes pour le moment, en poussant des mesures qui nécessitent une bataille. »[12]Roosevelt dut, semble-t-il, constamment s’intéresser à des problèmes plus importants que celui des réfugiés juifs.

[1]Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, enn quelques heures, 190 synagogues seront démolies, incendiées pour la plupart, 7.000 magasins et entreprises juives seront détruits, 30.000 Juifs dont 8.000 Autrichiens seront arrêtés et internés dans des camps de concentration préparés à leur intention. Un pogrome gigantesque qui fit une centaine de morts et des milliers de blessés.

[2]Lipstadt, Deborah, Beyond Belief, The American Press and the Coming Holocaust,The Free Press, a division of MacMillan,New York 1986.p. 107.

[3]IBID

[4]David Wyman -Paper Walls- Op. Cit. p. 95

[5]Morse, Arthur D. While Six Millions Died, A Chronicle of American Apathy,Random House, NewYork 1968.p. 263.

[6]Wyman, David, Paper Walls, American and the Refugee Crisis, 1938-1941, Pantheon, New York 1985.p. 95.

[7]Breitman, Richard, Kraut, Alan, American Refugee Policy and European Jewry, 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington 1987. p.58

[8]IBID. p. 94.

[9]David Wyman - The abandonment of the Jews and the Holocaust - 1941-1945.Pantheon - New York 1984. p. 14.

[10]Schor Ralph, L’Opinion Française et les Etrangers en France, 1919-1939, Publications de la Sorbonne, Paris 1985.p. 555. Il y avait alors 2 millions de chômeurs en France.

[11]Sharf, Andrew,The British Press and the Jews under Nazi Rule, Oxford University Press, Londres 1964. p. 199.

[12]Richard Breiman et Alan Kraut - Op. Cit. p. 73

1945 : Les Juifs, des personnes déplacées à part ?

1945. Les Juifs, des personnes déplacées à part ?

Par Marc-André Charguéraud

1945 : Les Juifs, des personnes déplacées à part ?

1945 : Les Juifs, des personnes déplacées à part ?

 

Pour les Américains et les Britanniques, la théorie nazie selon laquelle les Juifs constituent une race particulière est évidemment inacceptable. Le mémorandum d’un commandant de la zone d’occupation anglaise tire les conclusions de cette prise de position alliée. « Les Juifs comme toutes les autres religions doivent être classés dans les camps en fonction de leur nationalité plutôt que comme race ou religion ». Le mémorandum ajoute une mise en garde : « Toute forme de ségrégation raciale ou religieuse entraînerait des sentiments antisémites. »

Dans une lettre du 11 août 1944 à l’UNRRA, le délégué britannique Sir George Rendel annonce déjà cette politique lorsqu’il déclare : « Le fait que les Juifs puissent, en tant que race, être identifiés par certaines caractéristiques, et que les développements politiques, et en particulier la doctrine raciale nationale-socialiste, leur aient créé des problèmes particuliers d’importance ne sont pas des raisons suffisantes pour les traiter comme une catégorie nationale indépendante. »

De plus les Britanniques craignent que les Juifs n’utilisent un statut national particulier pour revendiquer un certificat donnant accès à la Palestine. Ils ont toujours voulu séparer le problème des personnes déplacées de celui de la Palestine. Les Américains ne sont pas en reste. Dans un manuel publié avant la fin de la guerre par le Haut commandement américain, on peut lire à ce sujet : « Le gouvernement militaire doit éviter de donner l’impression que les Juifs bénéficieront d’un traitement préférentiel, car cela perpétuerait les distinctions faites par les théories raciales nazies. »


Trois mois après la libération des camps, les Britanniques maintiennent cette politique. Lord Reading, patron de la division politique du Conseil de contrôle, écrit le 24 juillet 1945 : « En bref, nous ne pouvons pas accepter la théorie admettant que les Juifs sont une race à part, car c’est un des principes de base de la politique nazie …» et il termine la phrase en ajoutant « …il est vraiment bizarre qu’ils (les Juifs) essaient maintenant de s’en prévaloir (de la politique raciale nazie).» Cette remarque inacceptable montre bien l’incompréhension des Alliés face à la situation des Juifs. Il ne faut pas inverser les facteurs. Ce n’est pas comme race particulière que les personnes déplacées juives demandent un traitement préférentiel. C’est à la suite des souffrances terribles qu’ils ont endurées, les nazis les ayant classés à part comme des « sous-hommes ».

Plus tard, visitant des mémoriaux érigés par l’Etat à Buchenwald et à Sachsenhausen, un scientifique israélien, Felix Bergman, s’offusque. Les Juifs ne sont pas mentionnés, ils sont classés sous leur nationalité d’origine.

Il écrit à Otto Grotewolh, le président du Comité des combattants antifascistes de la résistance : « Les Juifs sont arrivés dans les camps comme Juifs, comme membres du peuple juif et dans ces camps ont été enfermés dans des sous-camps spéciaux, séparés des aryens de tous les autres pays… Ils furent torturés à mort avec des méthodes particulièrement bestiales… C’est une insulte à mon peuple lorsque vous déclarez que les Juifs ont été déportés et exterminés dans les camps comme Polonais, Hongrois, Russes… citoyens allemands. »

Quinze années après la libération des camps, la spécificité des Juifs reste toujours ignorée. Les Juifs ne sont pas une race à part, mais comme le souligne Yehuda Bauer : « Ils ont hérité d’une culture, d’une tradition ethnique, d’une civilisation et d’un passé qui incluent une religion mais la dépassent. Même les plus assimilés parlent de « peuple juif ». Pendant des mois, pour les Alliés, les Juifs n’existent qu’en tant que nationaux. Les conséquences de ce classement sont dramatiques et inacceptables.

Dès la fin de la guerre, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne suivent la même politique : évacuer le plus rapidement possible les millions de personnes déplacées présentes dans les zones d’occupation. Elles sont donc rassemblées dans 500 centres de regroupement, des camps de transit construits dans l’urgence où elles sont classées par pays d’origine afin de faciliter leur rapatriement.

Les personnes déplacées n’ont pas le choix. Les militaires américains exigent qu’elles déclarent leur nationalité pour avoir le droit d’être logées et nourries. Parce que cette politique s’applique aux Juifs, des victimes des persécutions et des tortures ont côtoyé dans les centres certains de ceux qui quelques jours plus tôt avaient été leurs tortionnaires. S’y trouvent en effet des étrangers, anciens membres des forces militaires sous commandement allemand, des Polonais, des Russes, des Ukrainiens ou des Baltes ayant travaillé de leur propre volonté pour l’Allemagne.

On assiste à la situation absurde où ces « collaborateurs » des nazis se trouvent dans la catégorie favorisée que sont les personnes déplacées alors que les Juifs allemands, autrichiens ou hongrois sont considérés comme « ennemis » et partagent à la portion congrue le sort de leurs concitoyens. L’exemple extrême de ce non-sens, ce sont les Juifs autrichiens et hongrois du camp de Buchenwald. Considérés comme « nationaux ennemis », ils sont arrêtés et enrôlés de force par les Britanniques dans des bataillons de travailleurs.

Un comble, alors que dès le 15 avril 1945, le SHAEF avait donné l’ordre précis de considérer comme personnes déplacées les nationaux ennemis persécutés pour des raisons de race, de religion ou d’activité pour le compte des Alliés.

Bien que souvent répété, cet ordre est souvent ignoré par le commandement local pour lequel les Juifs allemands et autrichiens et d’autres pays de l’Axe sont toujours traités comme citoyens ennemis de ces pays.

L’exclusion va durer. Edward Warburg, président du Congrès juif mondial, écrit en novembre 1945 : « Le CICR se voit interdire de donner des colis de nourriture aux Juifs et aux politiciens de nationalité allemande (persécutés) parce qu’ils sont allemands. »
Le Congrès juif mondial (CJM) avait prévu ce qui allait arriver. Le 13 novembre 1944, il approche le major général John H. Hilldring, directeur des affaires civiles au War Department, pour lui demander que « les personnes déplacées juives, quelle que soit leur nationalité, soient considérées comme des éléments sympathiques », et que les Juifs ne soient pas placés « dans les mêmes camps que les nazis ou autres nations ennemies, dans les mains desquelles, hier encore, ils ont souffert de la manière la plus cruelle ».

Cette intervention n’est pas prise en compte. Pire, les personnes déplacées ne doivent rester dans les centres de regroupement que les quelques jours nécessaires pour organiser leur rapatriement. Les militaires américains estiment qu’elles doivent ou retourner dans leur pays d’origine par le premier moyen de transport disponible ou devenir résidentes en Allemagne. Cela ne pose aucun problème pour les Juifs des pays occidentaux qui rentrent chez eux. Par contre, une grande partie des Juifs de l’Est ne peuvent ou ne veulent pas revenir dans leurs pays d’origine. Des pays qui sont devenus des « cimetières », où des dizaines de milliers de survivants sont dans un dénuement total et continuent à subir d’affreuses persécutions.

A quelques exceptions près, les survivants de la Shoah refusent d’envisager l’alternative qui leur est proposée de s’établir en Allemagne, le pays qui a exterminé leurs frères et où vivent encore leurs bourreaux. En attendant de savoir où ils pourront aller, ils demandent des camps à part pour ne plus être forcés de vivre avec leurs anciens tortionnaires qui ne cachent pas leur haine pour les Juifs. Ils revendiquent également des conditions de vie décentes.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2018. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

Les silences de Pie XII : Les 10 000 Juifs déportés de Rome en Octobre 1944

 Pie XII et les 10 000 Juifs  déportés de Rome.   Octobre 1944

Par Marc-André Charguéraud

 Le 16 octobre 1943 à 5 heures du matin, les policiers allemands munis de listes de noms et d’adresses ratissent méthodiquement les logements des Juifs romains.[1]Ils exécutent l’ordre donné le 25 septembre par Heinrich Himmler, chef de la Gestapo à Berlin, à Herbert Kappler, chef de la police allemande à Rome. « Tous les Juifs (de Rome) quels que soient leur nationalité, âge, sexe ou statut social doivent être transférés en Allemagne et liquidés. »[2]1 007 Juifs sont arrêtés et déportés vers la mort. [3]Un nombre toujours trop élevé, mais qui heureusement ne dépasse pas 10% de la population concernée.[4]Le jour même à 14 heures la rafle est suspendue.[5]C’est un échec pour les Allemands. Les Juifs romains ont été alertés et ont déserté leur domicile.

Les arrestations romaines se sont produites plus d’un an après les grandes rafles de France, de Belgique et de Hollande. L’information a eu le temps de circuler, diminuant l’effet de surprise. Les signaux d’alerte se sont multipliés. Le 29 septembre, une descente de la police allemande dans les bureaux de la Communauté juive aboutit à la saisie de listes de noms et d’adresses.[6]La police revient le 14 octobre et emporte des camions de livres de la bibliothèque médiévale de la Synagogue. Le 10 octobre les responsables de l’Union Nationale des Communautés Juives Italiennes jugent la situation alarmante et ferment leurs bureaux.

Hitler et Mussoilini Italie et L'Allemagne nazie
Hitler et Mussolini

Les dirigeants juifs disparaissent et entrent en clandestinité. Israël Zolli, le chef rabbin de Rome, dès le 18 septembre. Au début octobre, c’est le tour de Renzo Lévi et Settimio Sorani, les directeurs de Delasem, l’organisation italienne de secours juif. Dante Almansi, le président de l’Union des Communautés Juives Italiennes et Ugo Foà, le président de la Communauté juive de Rome n’ont pas été arrêtés lors de la rafle. Ils avaient quitté leur domicile en temps utile.

Après la guerre Sorani témoigne : « A la mi 1943, j’en savais autant qu’aujourd’hui, tout. » Zoli et Sorani ont supplié Almansi et Foà de mettre en garde les membres de la communauté juive.[7]Ils n’ont rien fait, déterminés, disent-ils, à éviter de provoquer les nazis en fermant la synagogue et en faisant disparaître les Juifs
[8]Peut-on alors reprocherau Pape de ne pas avoir informé ces dirigeants juifs de ce qu’il aurait pu savoir de l’imminence d’une rafle ?[9]

Plus grave, Pie XII n’est pas intervenu auprès des autorités allemandes pour leur demander de sursoir à la déportation des 1007 Juifs arrêtés. Les « interventions » dont il est souvent fait état ne sont pas à la hauteur du drame. Celle du Cardinal Maglione, secrétaire d’Etat du Vatican auprès de Ernst von Weizsäcker, ambassadeur d’Allemagne auprès du Saint-Siège, est plus un appel sans suite qu’une protestation. A la question de Weizsäcker qui demande : « Que ferait le Saint-Siège si les choses devaient continuer ? » Maglione répond par la phrase souvent citée : « Le Saint-Siège ne voudrait pas être mis dans l’obligation de dire une parole de désapprobation ». Une prise de position timorée et sans aucune conséquence pratique, car Maglione demande à l’ambassadeur allemand de ne pas en faire état ! [10]

On a également souvent cité la lettre que Mgr. Hudal, recteur de l’Eglise catholique allemande à Rome, a envoyée en fin de soirée le 16 octobre au général Rainer Stahel, commandant allemand de Rome. Elle se termine par un appel : « Je vous prie instamment de donner l’ordre de mettre fin immédiatement à ces arrestations…. Sinon je crains que le Pape ne prenne publiquement position contre elles…»[11]Une menace sans grande portée d’un religieux subalterne qui demande un arrêt des arrestations déjà décidé quelques heures plus tôt. Cet arrêt fait suite à une rafle qui avait épuisé ses possibilités.

Pie XII ne devait-il pas prendre une position offensive publiquement ?  Condamner à l’avance toute arrestation de Juifs. Après la rafle, exiger immédiatement la libération des 1007 Juifs arrêtés et la cessation des arrestations. Weizsäcker explique les « silences » de Pie XII. Il confie à Gerhart Gumpert de l’ambassade d’Allemagne en Italie : « Toute protestation de la part du Pape aurait eu pour conséquence que les déportations auraient été exécutées de façon vraiment exhaustives. Je sais comment nos gens agissent dans ces cas. »[12]

Albrecht von Kessel, un collaborateur de Weizsäcker, précise : « Une protestation incendiaire du Pape, non seulement n’aurait eu aucun succès pour arrêter la machine de destruction, mais elle aurait causé de très grands dommages supplémentaires aux milliers de Juifs cachés au Vatican et dans les monastères, couvents et institutions religieuses romaines. »[13]Il faut également tenir compte des milliers de non juifs, résistants, opposants politiques, déserteurs… qui se sont réfugiés sous la protection papale.

Sachant que des protestations, non seulement n’auraient pas influencé la détermination nazie, mais auraient mis en péril des milliers de vies, Pie XII devait-il menacer et condamner les nazis au nom de la haute autorité morale que représente le catholicisme ? Le Pape a choisi de sauver plutôt que de dénoncer publiquement. Doit-on le lui reprocher ? Il est conscient que les Allemands savent que des maisons religieuses abritent des milliers de personnes recherchées et considérées par eux comme des criminels. Il faut donc rester prudent et ne pas provoquer de représailles dont les fugitifs seraient les premières victimes.

La situation reste d’autant plus dangereuse que les revers de l’armée allemande peuvent conduire les SS à des massacres sauvages ou à l’intervention des néofascistes, comme ce sera le cas le 3 février 1944. Ce jour-là, la police fasciste viole la basilique Saint-Paul-hors-les-murs et arrête quatre-vingt-deux réfugiés dont vingt-neuf juifs.[14]Les réfugiés de trois autres édifices religieux à Rome font également l’objet d’arrestation et bien d’autres en province subissent le même sort.

Des historiens affirment que ce sont les chefs des maisons religieuses qui, sans en informer leur hiérarchie, ont de leur propre initiative accueilli ces personnes en danger, minimisant ainsi le rôle du Pape.[15]C’est oublier le caractère autocratique de l’Eglise. On ne cache pas des centaines de personnes au Vatican même, des milliers dans des bâtiments religieux romains, sans que le Pape ne le sache et dans les faits ne l’approuve, même si aucune directive papale écrite dans ce sens n’a été retrouvée.[16]

Dans Rome aux mains des nazis, il aurait été absurde pour l’institution et dangereux pour les réfugiés que le Pape demande par écrit que l’on cache des personnes considérées par l’occupant comme criminelles. Neuf juifs sur dix ont échappé aux nazis. Plus que jamais il était nécessaire d’accueillir ces milliers de « clandestins » et de prendre toutes les mesures pour éviter qu’ils ne tombent entre les mains de leurs tortionnaires.

Ce sont ces « silences » de Pie XII qui ont permis aux religieux romains, en prenant des risques importants, de participer directement au sauvetage de pas loin de la moitié des Juifs de Rome en les cachant plus ou moins longtemps. Au moment de la libération de Rome, en juin 1944, l’aumônier juif de la cinquième armée américaine témoigne que  « sans l’assistance vraiment substantielle et l’aide apportée aux Juifs par le Vatican et les autorités ecclésiastiques de Rome, des centaines de réfugiés et des milliers de réfugiés juifs auraient sans le moindre doute péri avant la libération de Rome ».[17]

Le fameux avertissement de Gerhart Riegner, représentant du Congrès juif mondial à Genève, à Carl Burckhardt, vice-président du Comité international de la Croix-Rouge, s’applique à Pie XII pendant les mois de l’occupation allemande de Rome : « Je vous dis : ne rien faire et ne pas protester est inadmissible. Si vous ne protestez pas, vous devez agir. Si vous ne pouvez pas agir, vous devez protester. »[18]Pie XII a choisi dans le cas présent d’agir.[19]

 

 

[1]Après la chute de Mussolini les 24 et 25juillet 1943, l’armée allemande envahit l’Italie.

[2]ZUCOTTI Susan. The Italians and the Holocaust. Persecution, Rescue and Survival, Basic Books, New York, 1987,  p. 101 et 103. I0 000 dont un peu moins de 2 000 étrangers.

[3]GILBERT Martin,Never Again. A History of the Holocaust,  Harpers Collins, Londres, 2001, p. 106. Seuls 15 reviendront.

[4]Même au Danemark, toujours cité en exemple d’un sauvetage réussi, alors que l’information d’une rafle a été donnée par les Allemands eux-mêmes bien à l’avance, 6% de la population juive a été arrêtée.

[5]ZUCOTTI, 2000, op. cit. p. 169.

[6]A Rome les listes de Juifs italiens ont été établies en 1938 et tenues à jour. Les Allemands en disposent.

[7]GASPARI Antonio. Gli ebrei salvati da Pio XII. Logos. Rome 2001, p. 34. La rafle aura duré de 5 heures à 14 heures.

[8]ZUCOTTI, op. cit.p. 107.

[9]ZUCCOTTI Susan, Under His Very Window. The Vatican and the Holocaust in Italy,  Yale University Press, New Haven et Londres, 2000,  p. 156. « Il est presque certain que ses conseillers sinon lui-même (le Pape) ont entendu des rumeurs plusieurs jours avant la rafle selon lesquelles les Juifs romains allaient être déportés ».

[10]FABRE Henri, L’Eglise catholique face au fascisme et au nazisme,Editions EPO, Bruxelles, 1994, p.170.

[11]Ibid. p. 171.

[12]ZUCCOTTI 2000, op. cit. p.161.

[13]VON KESSEL Albrecht.  Der Papst und die Juden, in F. Raddatz, ed. Summa iniuri... Hambourg 1963,p. 169. ZUCCOTTI 2000, op. cit. p. 1817. ZUCCOTTI 1987, op. cit. p. 115. L’historienne note qu’avant les arrestations du 16 octobre, peu de Juifs romains se réfugièrent dans les maisons religieuses de Rome, mais que la situation fut différente pour les mille à deux mille Juifs étrangers réfugiés qui s’y sont rendus en masse avant la rafle.

[14]NOBECOURT Jacques. Le Vicaire et l’histoire. Seuil, Paris 1964,p. 237.

[15]Parmi eux Henri Fabre et Susan Zuccotti.

[16]ZUCCOTTI 2000, op. cit. p. 192. Cite Francesco Motto qui a étudié les activités de secours de l’Istituto Pio XI. « Sans aucune directive écrite pendant cette période terrible, les catholiques de Rome étaient conscients qu’ils répondaient à la volonté du Saint Pontife en contribuant par tous les moyens au sauvetage du plus grand nombre possible de vies humaines et avant tout à celles des plus exposés, les Juifs. »

[17]RYCHLAK Ronald, Hitler, the War and the Pope, Columbus, MS, 2000 p. 217. L’aumônier se fait l’écho de témoignages de Juifs romains qu’il a recueillis.

[18]RIEGNER Gerhart, Ne jamais désespérer : soixante ans au service du peuple juif et des droits de l’homme,Editions du Cerf, Paris 1998, p. 204.

[19]Dans de trop autres nombreux cas, ces « silences » se sont révélés injustifiables.

La conférence d’Evian : La Honte absolue Juillet 1938

La conférence d’Evian : « La Honte absolue » juillet 1938

Par Marc-André Charguéraud

Evian a peut-être été utile à l’administration américaine comme « moyen pratique d’exprimer les désaccords du gouvernement américain » envers le comportement allemand et pousser l’opinion publique américaine vers « une opposition active contre le gangstérisme international » en abandonnant un isolationnisme excessif... Mais cette conférence a encore plus servi Hitler en lui apportant la preuve que l’engagement du monde pour sauver les Juifs était au mieux négligeable. » [1](33) Hitler l’a bien compris.

La conférence d’Evian : La Honte absolue

La conférence d’Evian : La Honte absolue

Il ironise le 12 septembre 1938, à l’occasion d’un discours au rassemblement du parti à Nuremberg, « Ainsi ils (les états démocratiques) estiment que l’Allemagne avec ses 140 habitants au kilomètre carré va continuer à garder ses Juifs sans problèmes, alors que les empires mondiaux des démocraties avec seulement quelques personnes au kilomètre carré ne peuvent d’aucune façon les prendre en charge. En résumé, pas d’aide, seulement le prêche de bons sentiments.»[2]

Le Dantzig Vorpost quelques jours après la clôture de la conférence d’Evian ajoute : « Nous pouvons voir que l’on ne prend en pitié les Juifs que dans la mesure où cette pitié peut servir à monter une agitation perverse contre l’Allemagne, mais aucun Etat n’est prêt à combattre la honte culturelle en Europe centrale en acceptant quelques milliers de Juifs. Ainsi la conférence n’aura servi qu’à justifier la politique allemande contre les Juifs »[3]

Cette conférence a été l’occasion pour l’Occident d’exprimer des positions racistes indignes.
Le délégué de l’Australie, le lieutenant-colonel T.W. White, dans un dérapage verbal digne des Nazis, conclut que « l’on comprendra sans doute aussi que, comme nous n’avons pas de problème racial réel en ce moment, nous ne soyons pas désireux d’en introduire un chez nous. »

Et son collègue de Nouvelle-Zélande de lui faire écho en ajoutant : « Toute personne qui n’est pas de naissance et de sang britannique doit faire une demande au ministère des douanes. »  Un commentaire plus subtil mais tout aussi révoltant du délégué péruvien va dans le même sens.  Il justifie ses propres restrictions à l’immigration en se référant à la législation raciste américaine des années 1921 et 1924, qui a permis depuis de défendre l’héritage nordique et la race anglo-saxonne.[4]

Lorsque, le 25 mars 1938, Roosevelt convoqua cette conférence internationale, il en fixa le but : faciliter l’émigration d’Allemagne et d’Autriche des réfugiés politiques. Il faut entendre par là principalement les réfugiés juifs. La conférence fut un fiasco total, comme l’écrivit brutalement un journaliste de Newsweek : « Le président Myron Taylor, ambassadeur représentant les Etats-Unis, ouvrit la conférence. Le moment est venu où les gouvernements (...) doivent agir rapidement. La plupart des gouvernements agirent rapidement en claquant la porte aux réfugiés juifs. »[5]Evian fut la tribune où l’Occident annonça au monde désorienté l’abandon motivé des Juifs du Reich à leurs tortionnaires nazis. 

L’un après l’autre les représentants des démocraties européennes vinrent dire qu’elles avaient déjà accueilli trop de réfugiés et que dorénavant c’était ailleurs qu’ils devaient aller.

Pour Lord Winterton, l’Anglais, « les réfugiés devraient un jour ou l’autre se rendre dans un pays d’établissement définitif situé outre-mer. » Pompeux, le sénateur Béranger, qui représentait la France, déclara qu’« il est dans la logique de l’histoire humaine qu’aujourd’hui l’initiative et les ressources de ces nouveaux mondes soient offertes (...) à ces nouveaux essaims de réfugiés (...).» Plus vague, de Foy, le délégué belge, ajoutait : « ils (les Anglais et les Français) ont affirmé comme nous une saturation de l’immigration avec, il est vrai, un espoir de trouver avec patience des débouchés dans certains territoires d’outremer. » Le Suédois, Engzell,

[1]Lipstadt, Deborah, Beyond Belief, The American Press and the Coming Holocaust,The Free Press, a division of MacMillan,New York 1986.p. 91 citant Times et Newsweek.

[2]Friedländer, Saul, Nazi Geremany and the Jews, Volume 1, The Years of Persecution, 1933-1939- Harpers& Collins , New York 1997. p. 249 citant Hitler Rede und ProklamationenVolume 2 p. 899.

[3]Fein, Helen, Accounting for Genocide, National Response and Jewish Victimization during the Holocaust, New York Free Press, New York 1979. p. 167.

[4]Actes du Comité Intergouvernemental , 6-15juillet1938àEvian.

[5]Wyman, David, Paper Walls, American and the Refugee Crisis, 1938-1941, Pantheon, New York 1985, p. 50.