Les articles de Jean-Paul Gavard-Perret

Sarah Jérôme le portrait « à l’envers »

Sarah Jérome artiste Juive

Sarah Jérôme le portrait « à l’envers »

 

Sarah Jérôme produit beaucoup d’œuvres sur papier. Se mêlent dessins au crayon, à l’encre, au pastel et des collages d’objets - lambeaux de textile principalement.

Chacune d’elles ramène d’une manière ou d’une autre à un passé, à une filiation non seulement par le visage ou le corps mais par les pièces rapportées qui s’y adjoignent ou le remplacent. La vision identitaire - tout en jouant sur la délicatesse des traits, l’anomie ou sur l’allusif expressionniste – est à la fois angélique et démoniaque. Une douceur émane des visions en elles-mêmes violente. Chaque œuvre étrange, complexe, erratique et ambiguë implique une certaine distance en ce qui est vu.
Créatrice d’histoires visuelles, l’artiste joue avec la notion de portrait. Il peut osciller du surréalisme au concept. Les portrais refusés de l’artiste sont particulièrement intéressants. Ils sont à priori des « erreurs ». Mais en même temps ils ne mentent pas, ils ne font que crier au loup !

Et, après tout, les plus grandes œuvres reposent toujours sur les erreurs. Dès lors entre le fait de croire reconnaître ou non place l’artiste au sein d’un soupçon des plus salutaires. Il y a là implicitement une mise à nu de divers préjugés sur la représentation. D’autant qu’on a jamais dit (et les grands espagnols le prouvent) qu’un artiste devait représenter les gens avec une très grande ressemblance. Okwui Enwezor affirme même « que l’on ne devrait jamais représenter personne de cette manière ». Et Sarah Jérôme prouve que les artistes ne doivent pas faire ce qu’ils sentent devoir faire mais faire ce qu’ils veulent et l’assumer.
C’est pourquoi les œuvres de Sarah Jérôme suggèrent bien des possibilités. Aucune n’apporte de réponse définitive. D’autant que son travail ne naît pas d’une seule idée ou intention. Son sens ne saurait être univoque.

Ses figures « imposées » sont autant des modèles que des rôles. Leurs regards sont très ambigus. Avec « enfant poseur présumé innocent » par exemple le gamin interroge plus qu’il ne fixe véritablement le spectateur. Ses yeux sont-ils - et selon la fameuse expression - des fenêtres de l’âme ? S'ils le sont, derrière la douceur ils laissent deviner des peurs, des doutes, des incertitudes même inconscientes. Des doutes mêmes sur la nature de l’art.
Dans les portraits de Sarah Jérôme tout un processus d’informations d’origines très diverses est livré et modelé. Des éléments rapportés bien sûr, mais aussi les éléments dessinés créent une complexité. Masculin et féminin, intellectuel et sensuel, côté obscur, côté lumineux cohabitent. De tels « hybrides » prouvent pour leur part que ses modèles ne peuvent être des corps réels.

Ils relèvent forcément d’un amalgame de types définissables (végétaux, animaux) et se rapprochent d’une érotique intuitive de la peinture par leur langage aux tonalités sensuelles. Elles-mêmes s’articulent autour des aléas du sens et de la perte de cadre de références. Entre horreur et séduction ces tableaux posent diverses questions concernant la signification de la laideur et de la beauté. Il y a en eux une nudité sauvage et une approche de l’altérité.
Certaines poses révèlent et cachent des attributs les plus secrets de la féminité. Le sex-appeal glisse dans les zones ténébreuses induites grâce à l’aquarelle. Elles créent un quiproquo quant à l’identité du sujet placé ainsi « sous observation ». Parfois Sarah Jérôme approche de la monstruosité. Frontalités, effacements, déformations de proportions, absences de profondeur focale. Toutes les anomalies proposées sont extrêmement déroutantes.

Des détails aboutis alternent avec des formes esquissées, diluées. Certains endroits du support sont à peine touchés. Les couleurs ne viennent pas accentuer de manière expressionniste le visage : elles mènent à une existence indépendante. Comme si elles ne collaient pas au modèle et pouvaient aisément changer de place en une sorte d’agitation qui demeure visible.
Jean-Paul Gavard-Perret

 

Artiste juif :Nicolas Muller et les chemins d’exil

Nicolas Muller, artiste photographe juif, traces de l'exil

Nicolas Muller et les chemins d’exil

 

Le Hongrois Nicolas Muller quoique peu connu en France reste une figure majeure de la photographie de son pays mais aussi mondiale. Comme Eva Besnyö, Brassaï, Robert Capa, André Kertész et Kati Horna il a subi l’exil.

 

Nicolas Mulller artiste photographe Juif

Nicolas Mulller artiste photographe Juif

Encore étudiant, il parcout pendant quatre ans la Hongrie à pied, en train ou à bicyclette pour saisir portraits, intérieurs, épisodes de la vie rurale ou ouvrière. Issu d’une famille juive bourgeoise, il fuit les régimes répressifs qui se succèdent à mesure qu’il traverse : de la Hongrie, à l’Autriche, la France, le Portugal (où il est emprisonné puis expulsé sous la dictature du général Salazar) avant de rejoindre le Maroc (des juifs de toute l’Europe centrale affluent alors à Tanger qui le plonge dans un état créatif intense ) et finalement l’Espagne où il meurt en 2000.

Les premières photographies de l’artiste sont marquées par un style documentaire lyrique dans lequel Muller illustre la grandeur du monde prolétaire et paysan.

Cet univers reste la pierre d’achoppement de l’œuvre. L’artiste photographie les ouvriers agricoles, les dockers, les enfants des rues, les marchands.

Ce n’est que plus tard qu’il propose des clichés plus « people » en photographiant les célébrités madrilènes (le poète Camilo José Cela, la pianiste Ataulfo Argenta, le torero Manolete par exemple) sans pour autant entamer une conversion esthétique.

Car si le photographe fréquente les écrivains, les philosophes et les poètes Café Gijón et ceux de la Revista d’Occidente c’est afin de prendre un part activement à la vie clandestine intellectuelle de espagnole.

 

Au Château de Tours sont réunis pour la première fois en France, images et de documents tirés des archives d’Ana Muller (fille du photographe). Choisis par Chema Conesa ils montrent comment s’est agencé le parcours de celui qui comprit la force d’un art capable de rendre compte d’un monde souvent passé sous silence.

L’exposition retrace de façon chronologique le parcours de ce photographe pour qui l’horizon a longtemps été provisoire et pour lequel l’art fut « une arme, un document authentique de la réalité ». Des images premières jusqu’à celles qui fit pour Match, France Magazine, Regards, toute l’œuvre met en scène le monde dans un jeu subtil d’ombres et de lumières d’où jaillit une énergie.

Le corps ne fait qu'un avec les contraintes de l’histoire qu’il subit. Il est son porte-empreinte. L'ombre de la chair est semble parfois une terre brûlée.

S'impose le pouvoir d'une tactilité plastique de la photographie. Elle reste une lutte contre tout type d’autorité politique. Les misères terrestres sont là : le lyrisme des prises ne soulage pas de leur poids mais il est là pour donner aux « hommes sans qualité » une présence qui lourde des persécutions du présent et de l’immuable passé.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

« Nicolás Muller (1913-2000), Traces d'un exil ». Château de Tours. 2015.

 

Artiste juive : Claude Cahun l’une et la multiple

Claude Cahun auto-portrait artiste photographe juive

Claude Cahun : l’une et la multiple
Les photographies (autoportraits) de Claude Cahun posent la question de l’identité et du genre (qui actuellement fait râler les imbéciles adorateurs du seul binaire).

Avec l’artiste - même si elle n’est ni Brassai ni Man Ray - le genre n’est pas un mur mais une porte à double battants. Le corps est une voie d’accès à l’autre en lui-même.

Il est comme un peuple en lutte. Il sort, il se replie, se grime pour se retrouver dans ses dédoublements de « nature ». Il a parfois envie de se recommencer et parfois de se finir.

Les photographies de l’artiste le remettent au monde au besoin en le « déguisant » pour que le réel s’ouvre et qu’il avance autrement qu’à tâtons.

Claude Cahun en cultive l’altérité et prouve que ce n’est pas un vice d’en posséder un qui se multiplie et dont les ombres sont aussi des lumières.

On entre alors dans sa peau par divers sillons et passes. Le corps devient est « Cielle et Lyeuse » (Faye), érige une passerelle reliant le physique au mythique réinvente dans la courbure de la nuit l’attente du jour.
Certes à mesure que le temps passait et que l’Histoire faisait ses sales coups l’artiste eut parfois plus l’impression de fermer un chemin que de l’ouvrir.

Elle eut longtemps l`impression de chevaucher entre un temps déjà disparu et un autre pas encore accouché. Entre une humanité qui n`existait plus et une autre qui n`avait pas encore vu la lumière du jour elle ne caressa plus l'espoir d'établir un pont, une espèce de ligne de corps tendue entre passé- futur.

L’artiste aimait encore la vie mais n´éprouvait plus d`espoir. Il n’y avait pas là que de la tragédie (elle était passée, du moins l’une d’entre elles) mais une affirmation voire une notion fabuleuse de liberté, de décompression. Preuve que l’œuvre marchait encore devant sa créatrice pour l’anticiper encore et malgré tout.
Jean-Paul Gavard-Perret

 

Artiste juive : La seule peinture possible après la Shoah, Colette Brunschwig

Artiste après Shoa, Colette Brunschwig

La seule peinture possible après la Shoah : Colette Brunschwig

Colette Brunschwig fut une jeune peintre exposée dès 1953 à la galerie Colette Allendy où elle connut Emanuel Proweller, Poliakov, Yves Klein. A plus de 85 ans elle se revendique comme une créatrice juive.

Elle a croisé la route de Celan, comme elle a côtoyé Levinas, Marcel Schneider, Bolak. Son œuvre s’inscrit dans l’après Shoah en un langage le plus souvent en noir et blanc au bord du néant. Mais l’artiste ne cesse de combattre le chaos et le rien pour la survie des disparus. L’artiste n’oublie jamais les terres noires où ont été exterminés les siens raflés à l'aube par les « Einsatzgruppen », assassins de la première heure. Hommes armés : un bras, une balle, un homme. Cette terre a fini par recouvrir les charniers à ciel ouvert. Les peaux sont devenus écorces.

 

Elles ne sont jamais loin des œuvres de Colette Brunschwig Surgissent des circulations en ce qui tient parfois d’une peinture rupestre comme de celles des graffitis des prisonniers. L’artiste étire des intervalles, relâche ou précipite la tension sans occulter la mort ni appauvrir la vie. Surgissent des crêtes blanches : y vont et viennent des idées noires qui ont empêché le sommeil de l’artiste.

Le « non-savoir » de la peinture vient du souffle, du ventre qui se veut collectif. L’artiste retourne à l’érudition primitive, au calligramme presque abstrait. Si un trait plie c’est pour inscrire une remontée. Si la main contraint l’énergie c’est pour l’allonger. Les formes s’attaquent aux apparences : jaillissent des formes de relief.

Emerge de l'organisation de chaque toile une sauvagerie soudaine de la matière et des graffiti repris en mains pour un affrontement avec le signe humain. Alliances - plutôt qu'identifications - tiennent l'espace ouvert dans un accord volontairement imparfait, une instabilité féconde venu autant de la méditation que de l'acte créateur qu’elle prépare.

Entre attente et jaillissement, l'artiste crée une dispersion de parcelles sauvages, d'amorce dans la poussée et l'attirance qui nous ramène à un principe de vie que les Egyptiens nommaient Ka.
Moment venu chaque élément s’approprie dans le tout et au delà des classifications admises par les écoles ou les mouvements. D’où l’intérêt d’une telle œuvre. L’art est rendu à sa matière et à son geste créateur.

Ce dernier prouve que la créatrice a retenu la « morale » des Propos sur la peinture du maître shintoïste : « Quand l'homme se laisse aveugler par les choses, il se commet avec la poussière. Quand l'homme se laisse dominer par les choses, son cœur se trouble ». Chez elle celui-ci ne se trouble pas ou tout au moins pas dans l’exercice de la peinture : il se domine afin que la peinture ne soit en rien laborieuse et raide et conduise à sa « vérité face aux mensonges de l’Histoire.

 

L’œuvre repose sur une discipline d’existence et de création. Se fondant sur la seule « substance » de son langage et de sa sagesse judaïque elle tente de saisir le multiple et l’Un dans un mouvement interactif. S’abandonnant au geste de la main et du corps l’artiste ne retient du monde que l’élan à la recherche de la simplicité d’abord par effet de trait. La peinture métamorphose soudain le monde non par érection de l’image mais par le retrait : est cela est essentiel et appartient à l’essence de l’art post-Shoah.

Une telle image conserve son souffle et son élan venu du fond des temps comme du fond de la conscience de la créatrice. Le trait que l’artiste contrôle tout en s’y abandonnant reste la fonction première de cette manifestation à la fois de l’esprit et de l’émotion. Ses rides – comme celles si belles du visage de l’artiste - créent un paysage tout sauf trivialement « paysager ». Il s’agit d’entrer dans le monde par delà sa coquille sans - bien sûr - le reproduire mais afin d’en révéler le sens de manière la plus elliptique qui soit.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

L’artiste une grande exposition pour l’été 2015 au Château de Ratilly. Elle vient d’exposer dans trois galeries différentes ces derniers mois à Paris.

Artiste juif : Stéphane Mandelbaum peintre maudit

Artiste juif et maudit Mandelbaum

STEPHANE MANDELBAUM PEINTRE MAUDIT
Stéphane Mandelbaum né en 1962 et de la seconde génération après le Shoah est très tôt déclaré inadapté. Seules l’intéressent la poésie et la peinture. Il commence à peindre dès l’adolescence et réalise à l’âge de 15 ans un premier portrait en pied, celui d’un « shoret ». Puis au bic, sur papier, il en dessine un autre au regard goguenard, tablier montant haut sous les bras, couteau prêt à trancher et entouré de petits messages et graffitis qui en disent long sur son judaïsme que l’artiste a d’abord du mal à assumer.

Artiste juif et maudit Stephane Mandelbaum

Artiste juif et maudit Stephane Mandelbaum

Pour approfondir ses connaissances il fréquente des cours de dessin et de peinture. Dans sa première exposition de1982 son univers de violence, de sexe et de mort est déjà en place. On y trouve des autoportraits et beaucoup de portraits de personnes célèbres ( entre autres Bacon, Goebbels, Rimbaud). Mais l’aventure s’arrêtera brusquement.

A 25 ans, Mandelbaum participe au vol d’un tableau de Modigliani Il est tué par l’un de ses comparses.

Son corps rongé par l'acide est découvert près de l'écluse des Grands-Malades vers Namur

D’une grande technique graphique, l’oeuvre se compose de dessins grand format au crayon et d’autres, plus petits, réalisés au stylo bille.

Le poète Marcel Moreau a bien mis en évidence chez l’artiste maudit la « conscience du gisement ». « Il fut son propre mineur, avide, fébrile, en transe. Ce qu'il ramenait au jour n'était pas du goût de tous » ajoute l’écrivain.

C’est peu dire. L’artiste fait parti des rumeurs d’arrières mondes irrécupérables. Mais il faut accepter une évidence : le temps donne aux œuvres de Mandelbaum leur force de vérité.

Celui qu’on prit pour un « bandit » fut avant tout un homme qui ne trichait jamais et surtout pas dans son art et son origine.

Marginal, irrégulier, il se perdit là où il croyait se trouver mais resta de race des seigneurs même s’il fut cloué au pilori de la société comme de la pègre.

Tous ses dessins et gravures demeurent des narrations intenses, vivantes, tragiques à la beauté éprouvante dans lesquels le corps crie sa souffrance.

Se définissant lui-même comme « le jeune errant ivre, obsédé de mort » il a incisé, peint, dessiné un terrifiant miroir. Sorte de Pasolini de Wallonie, naturellement doué sauf pour la normalité, il ne pouvait achever son voyage que de manière dramatique. Avant, avec une bouleversante économie de moyens, il a pu faire sortir de manière térébrante ses fantasmes de sexualité et de mort. La détresse y reste omniprésente.

Jean-Paul Gavard-Perret

Artiste peintre juif:Emanuel Proweller ou le mendiant intellectuel talmudique

Artiste peintre juif Emanuel Proweller

Emanuel Proweller ou « le mendiant intellectuel talmudique »

Né en 1918 à Lwow, Pologne, Emanuel Proweller est arrivé à Paris juste après guerre.

Avant cette dernière il participa à plusieurs expositions de groupes et à divers salons en Pologne qu'il quitta après la Shoah.

Cet événement impensable lui fit déchirer son diplôme d'architecte.
Ses "parents partis en fumée" et armé d'une reproduction de Cézanne qu'il garda pendant toute la guerre dans sa poche avec ses faux papiers il vint à Paris où il fut tel qu’il se définit à l’époque « le mendiant intellectuel talmudique » mais tout autant un peintre trop en avance sur son temps.

Précurseur de la Nouvelle Figuration il fut reconnu par quelques esthètes (dont Jacques Donguy) mais n'obtint jamais la reconnaissance qu'il méritait même si désormais sa cote ne cesse de suivre une courbe ascendante.

Proweller a été des plus précis sur l’exercice de son art : « l'acte de peindre ne consiste pas à s'exprimer, mais à comparer sa subjectivité à un élément objectif et valable : le sujet » écrivait-il.

Et si lors de ses premiers vernissages parisiens (Galerie Denise René et chez Colette Allendy au tournant du siècle dernier) ce "sujet" était abstrait à savoir de l'ordre du signe (cercles et carrés, forme géométrique pure) très vite le sentiment légitime « d'avoir le droit de raconter une histoire » le ramena à une figuration simplifiée.

Elle permit d'amorcer une forme de nouvelle vision bien en avant l'émergence de la néo-figuration.

Artiste peintre juif Emanuel Proweller

Artiste peintre juif Emanuel Proweller

Le peintre fit des adeptes voire des suiveurs. 
Parfois ils reconnurent leur dette envers lui mais le plus souvent - et parce qu'ils n'étaient que des porteurs d'eau de l’échappé solitaire – ils furent soumis à de spectaculaires trous de mémoire…

Proweller a compris, avant bien d’autres qu'à force d'art "conceptuel", qu'à force aussi de biaiser et de revenir à Duchamp la peinture n’était qu'idée et perdait sa nature première.

Certes l’art ne doit pas manquer d'idées. Une peinture "idiote" n'a jamais arrangé les choses et Proweller n'en a jamais manquée.

Mais il a fait mieux : il a su choisir la bonne : celle qui soulève l'inanité du monde et réveille la peinture. Il a compris que l’art ne devait être ni propagande ni refus de l'imaginaire.

Un seul tableau signé par l'auteur rappellera le moment le plus terrible de son existence : ce tableau (une commande) intitulé « Souvenir de l'occupant » est terrible mais il restera le seul qui directement retrace la Shoah.

Emanuel Proweller savait en effet que l'artiste s'oppose au monde tel qu'il est que de façon indirecte et par l'élaboration d'une nouvelle forme d'expression de la réalité.

 

Face à la manière confortable d'évacuer la question centrale de la peinture il a préféré lui faire face en se confrontant à la toile et à la matière qui la recouvre (huiles puis vinyle dans ses derniers travaux).

Aux peintres qui s’interdisent la peinture et le tableau l’artiste offre donc longtemps après sa disparition le plus cinglant démenti. Loin de toute régression et avant de se « lâcher » devant sa toile, Proweller était occupé à tout un travail de "cerveau".

Le geste était là mais le créateur avait la politesse de ne pas le montrer. N'en déplaise à beaucoup ce n’est pas le geste qui compte mais ce qu'il est capable de produire.

 

Emanuel Proweller reste donc un grand technicien mais pas un mécanicien de l'art.
Formes et couleurs lui servirent à jouer contre l'excès. En ce dernier il y a plus que de l'excessif : de l'excédent qui ne sert à rien.
En refusant la saturation l’artiste a changé le monde plus que de lui donner le change. Sa peinture n'a rien d'un spectacle en elle-même. Elle fait beaucoup mieux. Elle invente un espace aussi bouleversant et nécessaire aux valeurs tactiles d’une vitalité rarissime.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Artiste juive :Michèle Katz ou l’impossible résurrection,

Michele Katz La résurrection du corps serait donc le cadavre ?

Michèle Katz la vigie

 

Il existe au sein de l'art du portrait et de la représentation du corps bien des logiques. Celle qu'a choisi Michèle Katz permet de donner à voir une vérité qui n'est pas d'apparence mais d'incorporation et d’appartenance à une communauté que des monstres voulaient anéantir. En ces peinture le visage et le corps est plus dans qu'à l'image. L'artiste le traverse pour aller du connu à l'inconnu, de l'inconnu au connu et le plonger dans l'opacité révélée d'un règne qui demeure énigmatique : celui de la Shoah. L’artiste y a échappé enfant grâce à la prévoyance de ses parents et des justes de Haute-Savoie.

 

Michèle Katz se réclame de l’histoire de l’art et de l’histoire de l’humanité. Son œuvre échappe aux théories bruyantes, opaques. On peut donc rentrer directement en contact avec elle. Les fonds de ses peintures sont archi simples, en aplat. Mais sur le devant les corps sont traités avec richesse. Une richesse qui demeure ascétique. Pas d’explosion : chez elle l’horreur n’est pas shakespearienne elle est kafkaïenne, beckettienne. Et si sa peinture ne veut pas effrayer mais la douleur y rôde. D’autant que l’artiste cherche moins à ouvrir un chemin d’espoir qu’à fermer celui de l’horreur. Et c’est là son problème. Ceux qui prétendent ouvrir des chemins sont entourés d’adorateurs. Michèle Katz, à l’inverse, est seule. Son postmodernisme qui ferme la porte des enfers humains ne répond en rien à la modernité des modes. Elle est isolée du côté du passé et du côté de l’avenir.
Composant avec les forces subies et les aspirations sans réponse, l’œuvre reste une ascèse. L’être y est recomposé avec ombre et lumière. Il appartient à la colonne pénitentiaire érigée par les hommes (du moins certains) et soulignée par Kafka. Michèle Katz reste à ce titre une moniste d’espérance, prête à tout briser pour un peu de lumière mais sans y croire vraiment. Car son antériorité est faite de violence subie par son peuple et de pureté donnée par sa famille.

Les deux sont à l’origine de la peinture, de son dialogue abyssal, de sa liberté inquiète.
De sa responsabilité aussi. Certes ses êtres sont sans pouvoir, la terre veut les prendre. Mais pourtant l’artiste veut croire à un sens. Son oeuvre en reste le signe. Il existe là la solidarité dans l’impossible.

Michèle Katz devient la vigie du sens intérieur à travers les blocs de corps inconnus. Dans leur altération subie et impossible à résorber, l’amour demeure inoubliable. La douleur aussi.

L'artiste éprouve parfois vivre la fin d’une civilisation qui s’est tuée elle-même, qui a tué ses pères et ses enfants et où l’être réalise au nom des génocides qu’il est dénué de sens.

Mais Michèle Katz crée parce que sa passion de vivre est d`une radicalité monstrueuse.
Pas d`autre possibilité. Elle a résisté, elle résistera toujours.

Laisser une empreinte de soi , la dernière

Michèle Katz artiste peintre juive

Elle peindra jusqu`au dernier jour de sa vie. Elle est ce qu’elle peint Elle veut laisser des corps, des yeux qui ont vu et qui témoignent, des mains ouvertes, des mains qui touchent des corps impossibles, des pieds qui ont marché le long des siècles.

Le fait monstrueux de sa peinture réside dans la non-séparation. Les victimes et elle sont les mêmes. Et tous les êtres aussi. Ses morts justifient donc l’existence et l’œuvre de l’artiste. Elle est là pour que le monde sache ce qu`ils ont appris et ce qu’ils nous disent. Prenant toujours parti pour les esclaves,

les anéantis, les niés, les effacés sans nom et sans parole elle témoigne pour eux. On fixe le regard sur leur visage et sur leurs attitudes pour vivre l’accident dénué de sens qu’est parfois l’existence. Et pour y croire encore.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

artiste juive : Julie Safirstein et les taches de couleur

Julie Safirstein artiste peintre juive,

Julie Safirstein et les taches de couleur

Julie Safirstein met à mal les propensions de l’égo dont accouchent bassement trop d’artistes. Face à ceux qui se nient en expulsant toute possibilité de transfuge et de transe-fusion elle offre une familiarité contagieuse par l’empathie de ses œuvres qui relève un défi : donner corps aux mots et une lumière aussi mystique que sensorielle.

Beaucoup d’artistes avant elle ont tenté la même gageure et s’y cassant des dents.

Safirstein Julie artiste peintre et poète juive

Safirstein Julie artiste peintre et poète juive

Ils n’offraient aux textes des poètes que de pâles métaphores. Julie Safirstein se confronte à des auteurs majeurs : Gérard de Nerval, Boris Vian ou encore Djalâl-od-Dîn Rûmî - poète mystique de langue persane du XIIème siècle qui plus qu’un autre se méfiait des images : « L'œil de la perception est aussi limité que la paume de la mais qui ne peut cerner la totalité d’un éléphant » écrivait celui qui précisait « L’œil de la mer est une chose, l'écume en est une autre ; délaisse l'écume et regarde avec l’œil de la mer ».

L’artiste y parvient en sortant l’être de ses yeux aveuglés et répondant à un autre vœu du poète : « Nous nous heurtons les uns contre les autres comme des barques ; nos yeux sont aveuglés ; l'eau est pourtant claire. Ô toi qui t'es endormi dans le bateau du corps, tu as vu l'eau ; contemple l'Eau de l'eau ».

Julie Safirstein grâce à son art « premier » le propose à coups de taches monocolores vives.
De la contemplation elle passe à la métamorphose des mots eux-mêmes. Elle donne par ses peinture une autre dimension (et non un reflet) au langage des poètes dont elle comprend que la parole est un prétexte et que ce qui attire l'être vers l'être c’est l’affinité qui les lie, et non la parole.

Lui privilégiant l’image l’artiste tient ses promesses et donne des échos à des appels que les poètes eux-mêmes n’osent espérer. Remontant à des formes simples, profondes, colorées l’artiste exhume l’être de son état d’oubli et de détresse.

Détricotant les notions de figuration et d’abstraction elle donne présence à un secret qui se fomente entre la peinture et le poème, entre le réel et le surréel.

Les images de l’artiste ne tournent pas autour du poème : elles jouent avec lui, le pénètre en accordant un possible à l’innommable et l’invisible.

Face à la peur du poète qui craignait que le monde des mages reste infirme, Julie Safirstein en ressaisit les fleurs à peine décelables. Elles enveloppent le corps nu du poème, aspirées au centre du mouvement qu’elles créent. L’œil n’est plus noyé dans l’obscur. La peinture évolue entre ici et là-bas, aujourd’hui et hier.

Une intensité primaire la porte vers l’élan d’un face à face espéré avec tout ce qui reste d’espoir muet à l’être. Bref la beauté des images s’accordent à celle du poème. La peinture offre à celui-ci dans le présent et par delà les siècles des rhizomes et une préhension particulière.

Si bien que la jeune artiste accrédite ce qu'Edmond Jabès disait de la femme lorsqu’il la nomme dans Elya : « le rayon de la lumière divine ».

 

Les œuvres de Julie Safirstein sont publiées entre autres par Maeght Editeur, Paris.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Ana Negro :une artiste juive argentine

Ana Negro artiste peintre argentine thème la Shoa

 

Ana Negro est une artiste juive argentine. Toute son œuvre a un seul sujet traumatique : la Shoah.

Les intranquilles d’Ana Negro
« De la mort et la plaie surgissent mes êtres. Mais ils s´érigent comme des corps re- incarnés. Ils ne pourront pas être tués une deuxième fois » (Ana Negro).
Dans ses cérémonies glacées et en leurs profondeurs Ane Negro témoigne des émotions les plus vivent en ouvrant à ce que les mots ne peuvent dire. De la sorte elle engrange beaucoup d’imperceptible et de non dit. Chaque ensemble d’être tirés des limbes la créatrice juive argentine fait varier sa quête même si d’une certaine façon elle enfonce toujours le même clou. Pour elle la peinture c’est à la fois se déposséder et se reposséder à travers des scènes où les êtres sont en déséquilibre et équilibre, proches très proches ne pouvant plus de relier. Des courants comme trouvés en cours de route affluent, captés par surprise : au flux premier ils se surajoutent en des processions horizontales de ressacs troublants. Il est impossible parfois de les préciser. Chaque toile crée des ondes, des poussées auxquels s’ajoutent de multiples retours de variations avec une infinité de détails rendus distincts par les quelques couleurs retenues.
La terreur de la Shoah dont tout part chez l’artiste surgir est par les immenses formats des « intranquilles ». Tout est sous-jacent comme enclenché du dedans. Le temps s’immisce de partout avec l’ impermanence que donne ici la fixité paradoxale de la peinture. Elle bouge continuellement dans son rayonnement. Sous fond monocolore se concentre la puissance de profondeur du feu intérieur. Sous l’apparente déliquescence des assemblages graphiques une humanité assassinée tente de se recréer. Tout ramène ainsi ramène à ce que Jabès lançait "O, Sarah, nous eûmes un corps : un corps pour la caresse et l'amour - un double corps pour l'extase et le trouble".

Ana Negro , artiste peintre argentine, les intranquilles

Ana Negro , artiste peintre argentine, les intranquilles

 

Mais les monstres de l’Histoire en ont décidé autrement. Reste à ceux qui dans l’œuvre semblent des morts-vivants ou des vivants-morts le désespoir. Ceux qui s’agglutinent ne peuvent plus rien pour eux comme pour les autres. Ana Negro montre le corps si proche, si étrange et prouve que ce qu’on appelle le présent demeure toujours ce qui nous précède dans les troubles de l’histoire des terreurs.

 

L’espace inscrit une possibilité et une impossibilité sans indications de lieu ou de temps. Sans non plus que l’on sache ce que le corps peut prendre ou donner. En de telles scènes les morts reviennent hanter les vivants. Comme les vivants les morts. Dans une palette limitée de couleur surgissent les cris dans de silence et le silence après les derniers cris . C’est peut-être la fin. Ou juste une accalmie. Tout dans de telles scènes de transforme en litanies récurrentes et obsédantes dans la transposition d'un processus de perte mais aussi la lutte contre le tragique.

 

Les silhouettes restent suspendues à une attente au sein de chaque séquence.

Et l’artiste oppose ainsi la vie au glissement des morts sur le plateau nu de ses œuvres. Le fond est clôture ou borne. Ana Negro le dépasse en des tonalités et monochromes. Elles sont les marques de l'être contre la spoliation, la désappropriation. Ana Negro ouvre des tombeaux au nom d'une souffrance. Ses œuvres possèdent le pouvoir de "nous faire marcher dans la peur" . Elle cette est ici intériorisée dans l'élimination de tous décors et au sein d'une simplicité et d'une austérité exemplaires.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Artiste peintre juif :Aron Wiesenfeld , du plus profond de la mémoire

La Shoa, la neige, la mort, Du plus profond de la mémoire Aron Wiesenfeld

Aron Wiesenfeld : du plus profond de la mémoire

 

Aron Wiesenfeld est né en 1972 à Washington et s’est installé à San Diego, en Californie. Il a étudié́ la peinture à la Cooper Union de ̀ New York. Après un court passage dans l’univers des comic books il est aujourd’hui exposé dans le monde entier.
Dans ses œuvres la douleur est omniprésente tout en demeurant plus allusive qu’ « à l’image » à proprement parlé. Elle est logée au cœur d’une nature en déshérence et silencieuse. Emane une mélopée tragique entonnée par des enfances innocentes faites de solitude et d’exploration. Surgit une mystique face à l’hostilité́ enveloppante de la nature. Cette dernière renvoie à celle de l’Histoire et à la Shoah. Une forêt sombre évoque non seulement la peur primitive mais celles d’Ukraine et d’ailleurs où tant de justes furent exterminés. Quant au tunnel il rappelle ce que l’histoire garde de plus noir.
Apparaissent aussi de manière explicite la fuite et l’exode physique selon une thématique dont l’artiste se fait l’écho de manière presque inconsciente. Elle provoque des confrontations incessantes. Les images qui pourraient parfois surgir de contes merveilleux sont ainsi transportées vers le sentiment tragique de la vie prête à être arrachée avant terme. Elle semble siphonnée par les trous, les tunnels, l’obscurité́. Celle-ci – selon Wiesenfeld – est liée « à la mort, la maturité́, l’inconscient, ou la folie, mais surtout, elle représente une inconnue. Le protagoniste, lui ; est présenté́ avec un acte de foi. ». Mais cet acte est plutôt celui de la mort qui lui est donné. Elle voudrait faire passer les innocents pour des coupables.
De telles images sous effet de fausse candeur sont les plus insécures qui soient. Elles montrent l’appel du néant organisé en ordre de marche par le monstre qui rôde toujours. Il est d’autant plus dangereux que les personnages pré-pubères ne semblent pas comprendre ce qui les attends tandis qu’ils arpentent des milieux hostiles. Au fond d’une forêt, à la surface d’un étang ou dans l’obscurité́ de la solitude il est impossible de se détourner de tels personnages. Ils sont saisis entre obéissance et interdits dans le silence d’une intimité́ pudique.
La neige est un souvent un élément de la composition des œuvres de Wiesenfeld. Elle traduit autant la pureté, l’isolement le sens allégorique d’une disparition. Initialement très inspirés par les portraits photographiques d’August Sanders ceux du peintre sont à la fois un mixe entre le rêve et le cauchemar en gestation. « Il s’agit de trouver le courage de faire face à l’inconnu » dit l’artiste, néanmoins ces personnages restent avant tout des figures en péril qui ne peuvent qu’émouvoir loin pourtant de tout pathos facile.
Jean-Paul Gavard-Perret