Les articles de Jean-Paul Gavard-Perret

Ces hommes qui sauvèrent 1 200 Juifs de Theresienstadt 1944-1945

1 200 Juifs de Theresienstadt

Ces hommes qui sauvèrent 1 200 Juifs de Theresienstadt 1944-1945 Par Marc-André Charguéraud

Le 7 février 1945, un train en provenance du camp de concentration de Theresienstadt avec
1 210 Juifs à son bord arrive en Suisse. Le sauvetage a été mené à bien par deux hommes, Jean-Marie Musy et son fils Benoît.

On aurait pu s’attendre à un concert de félicitations devant de tels résultats hélas trop rares, il n’en fut rien. Un grand historien questionne : « Ethique, est-il moral, acceptable de négocier avec les bourreaux pour sauver 1 200 Juifs ? »[1] Oui répondent sans hésiter Isaac et Recha Sternbuch qui ont organisé et confié cette mission aux Musy. Ils sont les représentants en Suisse du Comité de sauvetage des rabbins orthodoxes d’Amérique. Pour ceux-ci, le sauvetage même d’un seul de leurs coreligionnaires représente un commandement absolu de la Torah quel qu’en soit le prix.[2] Les Musy ne sont d’ailleurs pas les seuls à avoir négocié avec Heinrich Himmler.
En février 1945, Folk Bernadotte, vice-président de la Croix-Rouge suédoise, en avril 1945 Norbert Masur du Congrès Juif Mondial, négocient dans le même but avec le chef de la police de sécurité et de la SS.[3]

La question du paiement d’une rançon est plus délicate. Pas de problème pour les Sternbuch étant donné la politique qu’ils suivent, mais ils n’ont pas accès aux sommes nécessaires.
Saly Mayer qui représente en Suisse l’American Joint Distribution Committee, la grande association caritative américaine, peut disposer des fonds, mais il s’aligne sur la politique des Alliés qui s’opposent à tous paiements aux Allemands.

Une somme importante est néanmoins déposée en Suisse mais bloquée. Elle va servir un certain temps de « leurre » dans les discussions de Musy avec les nazis.

Après le premier convoi venant de Theresienstadt, un second de 800 Juifs de Bergen-Belsen, un troisième de 1200 de Theresienstadt étaient programmés.[4] Ils ne partiront jamais. Les Sternbuch en attribuent la responsabilité à Mayer et à McClelland, le consul d’Amérique à Berne qui ont refusé tout transfert de fonds.

Plus tard, l’histoire se révèle différente. Après l’arrivée du premier convoi, d’importants journaux américains tels The Times, The Sun, The Herald Tribune, applaudissent et publient l’épopée.[5]

Ces articles provoquent la colère de Hitler qui promet d’exécuter immédiatement tout Allemand qui sauverait un Juif. Himmler interrompt tout départ.[6] Malgré cet échec de nouveaux sauvetages, les Musy persistent.

De février à avril 1945, Jean Marie et son fils Benoît se rendent à de nombreuses reprises en Allemagne. D’abord pour tenter de relancer le départ de nouveaux convois. Ils bravent ainsi les directives de Hitler, une démarche téméraire. Dans un second temps on retrouve Benoît à Berlin où il revoit Himmler, puis dans les camps de Buchenwald, Bergen-Belsen et Ravensbrück où il œuvre pour la libération sans combats de ces camps.[7]

Il a été reproché à ces deux hommes de ne pas avoir été motivés par des raisons humanitaires, mais des calculs politiques, voire des raisons financières.[8] Sur le plan politique, Jean-Marie Musy a un passé très critiquable. Il a été de nombreuses années Conseiller fédéral et président de la Confédération helvétique en 1925 et 1930.[9] D’extrême droite, il explique sa dérive fasciste par ces mots : « Il ne sert à rien de s’obstiner à méconnaître ce qu’il y a de positif et de généreux dans l’Allemagne et l’Italie nouvelle. » Il veut un Etat fédéral plus autoritaire, une démocratie plus disciplinée et estime que la Suisse doit s’adapter à la nouvelle Europe.[10] Il multiplie les rencontres avec des dirigeants nazis.

Pour les Sternbuch, Musy est le candidat idéal, il a une stature d’un homme d’état et les contacts nécessaires pour négocier avec les nazis. Pour certains son passé politique douteux le disqualifie. Pour d’autres il a voulu se constituer un alibi pour éviter d’avoir après la guerre à répondre de ses amitiés nazies et pouvoir rebondir politiquement.[11]

Calculs politiques ?  Le retraité septuagénaire sait bien que pour lui la politique c’est du passé. Crainte de difficultés à la victoire alliée ? Même les industriels et les financiers suisses qui ont collaboré avec les nazis n’ont pas été inquiétés. Lui n’a que défendu un programme politique sans lendemain. Il est vrai que Musy n’a pas de sympathie particulière pour les Juifs. On ne s’en étonnera pas. Vivant dans une société fribourgeoise catholique imprégné d’antijudaïsme, il partage ce que d’aucuns ont appelé un antisémitisme «latent», mais il rejette sans équivoques l’antisémitisme racial des nazis.[12] Son engagement pendant de long mois dans le sauvetage de Juifs montre les limites de son antipathie.

1 200 Juifs de Theresienstadt

1 200 Juifs de Theresienstadt

Des « raisons financières » qui auraient motivé Musy. C’est un thème qui a été largement débattu. Les Sternbuch ont versé aux Musy 160 000 francs suisses, une somme manifestement élevée par rapport aux frais réels engendrés par l’achat de la voiture, de l’essence et des assurances.[13] Encore faut-il se rappeler que les Musy ont parcouru des dizaines de milliers de kilomètres, que se nourrir, se loger et même simplement assurer le passage de sa voiture dans le chaos qui règne dans le Reich entraînent des frais exceptionnels.
Les Musy sont des bourgeois bien établis à Fribourg. Il est très improbable qu’ils aient risqué leur vie pour glaner quelques dizaines de milliers de francs.

De l’audace il en fallait à Jean-Marie Musy pour parcourir les routes allemandes dangereuses d’une Allemagne en pleine débâcle : débandade de l’armée du Reich, population allemande qui fuit désespérément sans ressources devant l’armée russe, alliés qui bombardent tout ce qui bouge, villes détruites, Berlin en ruine. Musy a 71ans, un vieillard à l’époque, il abandonne une retraite bourgeoise à Fribourg pour se lancer dans l’aventure.[14] Il est si conscient des grands risques qu’il prend et souscrit pour son épouse une assurance vie.

Malgré son passé politique sulfureux ll a droit à la reconnaissance que l’on doit à un homme qui pendant la Shoah, au péril de sa vie, s’est avec son fils porté au secours de milliers de Juifs et en a sauvé 1 200. Ils sont rares les hommes, de quelque bord qu’ils soient, à être crédités d’une telle réussite.

 

[1] KASPI André in DIECKHOFF Alain,  Rescapés du génocide, L’action Musy, Fédération Suisse des Communautés Israélites, Zurich, 1995.

[2] KRANZLER David in FINGER Seymour Maxwell éd., American Jewry and the Holocaust : A Report by the Research Director, his Staff and Independant Research Scholars Retained by the Director for the American Jewish Commission on the Holocaust, Holmes and Meier, New York, 1984. p.5,11,31.

[3] Mais ni Folk Bernadotte, ni Norber Mazur n’ont proposé de paiements.

[4] FINGE SEBASTIANI, Thèse universitaire, Fribourg, 2004. p19.

[5] Ibid

[6] DIEKHOFF, op.cit. p. 35

[7] BAUER Yehuda, American Jewry and the Holocaust,  The American Joint Distribution Committee. 1939-1945, Wayne University Press, Detroit, 1981, p.431. DIECKHOFF, op. cit.p.32. KRANZLER in FINGER, op. cit. p. 21.

[8] DIECKHOFF op. cit. p. 16

[9] BAUER op. cit.p. 420.

[10] DIECKHOFF op. cit. p. 11, 9, 10. Sa phobie du communisme explique en partie sa position politique. En 1936 il fonde L‘action nationale contre le bolchevisme.

[11] DIECKHOFF, op. cit. p. 16

[12] SEBASTIANI, op. cit. p.87

[13] Ibid. p.207.

[14] Il y a 60 ans les humains vieillissaient plus rapidement qu’aujourd’hui. L’espérance de vie en témoigne.

Artiste juive : Käthe Kollwitz la résistante

Käthe Kollwitz, « Journal, 1908-1943 »

Käthe Kollwitz la résistante

Tableau de bord d’une époque ce Journal est une œuvre d’exception. L’artiste juive Käthe Kollwitz ne cherche pas à redoubler l’œuvre plastique mais à la compléter.Et ce au nom d’un traumatisme premier : la mort de son fils Peter aux premiers temps de la Grande Guerre dont le nazisme redouble le sacrifice.

L’artiste reste de fait à ce premier seuil où les douleurs se mêlent, s'annulent, reviennent à la vie comme au premier trouble et ce dès le début de l’histoire de son œuvre où il peint à seize ans les misères du prolétariat. L’artiste restera une écorchée vive. Son journal en indique le centre, se donne comme recours à la douleur mais ne l'arrête pas pour autant dans sa lutte, il parachève son combat.

Dès l'arrivée en 1933 du National Socialiste sa vie se complique.  Son existence et son oeuvre sont menacés. Elle est interdite d'exposer en 1935 et fait face à des menaces de déportation par la Gestapo. Son Journal suit sa lutte et son combat contre les nazis mais aussi pour le féminisme en littérature et le dessin .

Elle ne se lave jamais les mains face à l’horreur ce qui se passe autour d’elle. Elle tente de faire ouvrir les yeux par son œuvre, son engagement. Artiste géniale ses portrais comme ses statues et ses mots biffent, raturent, scellent, portent au cœur. Elle montre l'Interdit ou l'Impossible. Et annonce par avance la phrase de Derrida dans Schibboleth : "Comment dater autre chose que cela même qui jamais ne se répète ?"

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Käthe Kollwitz, « Journal, 1908-1943 », L’Atelier Contemporain, Strasbourg, 2018, 310 p., 25 E.

Artiste juif :Dave Lane Contemporary Jewish Museum

Dave Lane Contemporary Jewish Museum

Le Cosmos vu du trottoir

Dave Lane, « Lamp  of the Covenant », Contemporary Jewish Museum, San Francisco, mars-mai 2018

Faux baroque,  moderniste d’un genre particulier, Dave Lane accepte toutes les définitions. Elles lui conviennent. De fait elles important peu à celui qui ironise le monde (critiques compris). Qu'on mette un pied dans le passé, le plasticien ne s'en offusque pas. Ce qui compte pour lui  reste son travail et les objets qu’il projette dans l’espace selon des procédures intempestives.

Dave Lane Contemporary Jewish Museum

Dave Lane Contemporary Jewish Museum

Il aimerait être  à la fois humaniste et en accord avec la nature, mais  il sait que  ce n'est plus possible. Toutefois il demeure plus  sceptique qu’ironique et cynique. Son travail pour le Contemporary Jewish Museum le prouve : Sa grande sculpture « Lamp of the Covenant », longue de près de trente mètres, est une suspension sur coursive mobile d’objets tirés du rayon des  antiquités (globes terrestres, bulbes lumineux, torches et objets) qui deviennent une métaphore ou une parodie du cosmos.

Mais un tel choix n’a rien métaphysique : créer, c’est être dans les choses. Et  l’abstraction n’est donc pas du fait de Lane : il préfère une sorte et condensation perceptive surprenante. L’objectif  est donc moins de représenter le ciel que de modifier notre regard sans maniérisme en une « espèce d’espaces » envahi de lumière sans pour autant chercher  une sensation de vertige et de grâce.

La force de cette oeuvre tient  à sa qualité monumentale et de ses matières « factices » en ce qu’elles sont sensées évoquées. Il y a là à la fois le génie du lieu et la hantise du non-lieu. Ou si l’on préfère une sorte de pouvoir de la puissance  de l’art dans sa capacité de transfert un réel non en miroir ou médiation mais en méditation.

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Auteure Juive : Helène Cixous images de la misère, misère des images

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Helène Cixous : images de la misère, misère des images

La violence hante  le monde  tel qu’il est et tel que l’art le propose par effet de miroir. Adel Abdessemed. Revisitant ces corpus, y répond avec la même cruauté. Certains critiques affirment qu’une telle visualisation n’a rien de critique : Hélène Cixous prouve le contraire. La barque suspendue de ses migrants, les dessins d’animaux morts, les christ en fil de fer barbelé privilégient  le spectacle de la violence  mais pour réveiller les consciences.

Helène Cixous Les Sans Arche de ADEL ABDESSMED

Helène Cixous Les Sans Arche de ADEL ABDESSMED

L’artiste le propose de manière biaisée, drôle (si l’on peut dire…),astucieuse et irrécupérable: « Guernica » devient une stèle commémorative, « Who’s afraid of the big bad Wolf ? » se contente d’une référence à la version anglophone des Trois petits cochons et non à la célèbre pièce de théâtre et film que le titre reprend en partie.

Hélène Cixous montre que  l’engagement de l’artiste reste personnel, affectif et empathique. Il  tient à un « défi plastique ». Se situant résolument dans l’espace de « sacralisation » du  musée et la galerie le créateur y insèrent les traumas de l’histoire. Et ce déplacement est aussi subversif que les travaux eux-mêmes.  Cixous l’illustre superbement en montrant qu’un tel langage plastique n’est jamais univoque.

Entre  blasphème et  fascination  la vie est à l’envers et l’œuvre met à mal  le cynisme des clichés d’hier, d’aujourd’hui et la passion pour la catastrophe dont les médias se repaissent. L’artiste à l’inverse pense à celles et ceux qui subissent les affres de l’Histoire et de ses fomenteurs. Hélène Cixous insiste sur ce point névralgique. Car si l’artiste ne semble pas a priori combattre la violence il fait plus en exposant ses conséquences et ses états.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Musicien juif : Steve Reich tel qu’en lui-même

Steve Reich

Steve Reich tel qu’en lui-même

Steve Reich, « Pulse, Quartet », Nonesuch, 2018

Avec ces deux nouveaux opus Steve Reich poursuit sa route dans le champ du minimalisme le plus exigeant. Pas de nouveauté d’écriture mais l’approfondissement de ses boucles et séquences de répétitions ou plutôt de variations où se perçoivent les influences de Radiohead, Giorgio Moroder et Daft Punk, au moment où, dans « Pulse » apparaissent les chœurs de l’ « International Contemporary Ensemble » et une nappe de cordes propres à suggérer un son quasiment électro. « Quartet » est moins complexe, plus « jazzy » dans un jeu de piano et de vibraphone écrit pour les percussionnistes préférés du créateur, le « Colin Currie Group ».

Steve Reich, « Pulse, Quartet », Nonesuch, 2018

Steve Reich, « Pulse, Quartet », Nonesuch, 2018

S'inscrit la traversée des ombres et du silence, du premier éveil, du premier endormissement jusqu'à l’apparition d’un monde cosmique et vide. Se retrouve chez le créateur son acharnement à la rigueur pour libérer le son des vieilles rhétoriques au moyen des digressions sonores les plus simples, entre temps et espace, entre poésie et musique, entre la construction d'une pièce  et sa surface.

Il n'est pas de sommeil assez profond qui empêcherait d'entendre les dynamiques d’un tel rêve de musique aux fêlures sonores litaniques dans le ressassement, jusqu'à l'épuisement et en ce qui semble statique mais qui est énigmatique et renvoie l'écho de la quête des rêveurs insomniaques et aphasiques de Beckett.

Artiste juif : Sharon Ya’Ari turbulences du réel

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Sharon Ya’Ari : turbulences du réel

Le réel selon Sharon Ya’Ari est proche d’un certain chaos. L’artiste israélien ne l’élargit pas. Mais ne le réduit pas non plus. Les paysages deviennent des formes hallucinées et grouillantes tout en demeurant parfaitement réalistes. Une telle œuvre en appelle à l’émotion : nul besoins de code ou de codex pour monter dans son imbroglio puisqu’en quelque sorte, venu d’Israêl, il s’agit du nôtre. D’où une paradoxale sorte de transparence  ou de « transpassabilité » en des martingales sauvages mais urbaines -  dans Jérusalem par exemple.

Ya'ari  artiste du réel

Ya'ari artiste du réel

Les arbres jaillissent parfois  comme nées d’accidents. Les formes s’embrouillent ou s'envolent sans la moindre condescendance à un goût réglé. Le joie se mêle à la tristesse. Mais un  culte est  rendu à la beauté au sein d’impressions vécues dans un monde des marges des cités.

Ya'ari  artiste du réel

Ya'ari artiste du réel

Parfois les formes passent les unes par-dessus les autres, s’entrecoupent, s'entrecroisent, se frottent à la lumière ou fuient dans la profondeur  de champ pour tourner le dos  ou faire face au photographe.

Chaque oeuvre propose un brouillage des réalités ou des références mais afin de donner une autre vision à ce qui nous entoure. Au faste de l’ornemental fait place la capacité de vies simples. C’est un bouquet irrationnel, un défaut dans la cuirasse des apparences.
S’en suivent les remous, les effusions poétique de toute ce qui exprime l’existant et l’existence.

Bettina Rheims : hors du monde dedans

Bettina Rheims : hors du monde dedans

Bettina Rheims : hors du monde dedans

Bettina Rheims, "Les détenues", Préface de Robert Badinter, textede  Nadeije Laneyrie-Dagen et de la photographe,. Editions Gallimard, 2018, 180 p., . Exposition Château de Vincennes du 9 février au 30 avril 2018.

Bettina Rheims : hors du monde dedans

Bettina Rheims : hors du monde dedans

Bettina Rheims,  a photographié dans quatre établissements pénitentiaires français pour femmes, ses  «Détenues». L’artiste prolonge en ces lieux son travail de représentation de la féminité. Elle prend donc un angle particulier et inattendu. Les femmes sont exposées hors de toute diégèse, devant une surface blanche afin d’effacer le contexte de la prison. La photographe a voulu redonner à ces femmes - privées de miroir dans leur cellule et souvent oubliées même de leur famille - une dignité sans voyeurisme ou jugement.

Les photos s’accompagnent d’un texte  ( «Fragments»). Il s’agit d’une forme de fiction à partir d’un journal de tournage faite d’une reprise des notes vocales que la créatrice enregistrait après chaque journée dans les prison et les séances de prises de vue.

 L'image cherche à reconstruire des vies défaites dont Bettina Rheims a pu connaître au moment des discussions préalables et pendant saisies bien des éléments. De l'ensemble émane une continuité douloureuse mais latente. Les femmes ne sont plus les battantes que souvent l'artiste a saisi jusque là : on se souvient de sa précédent série sur les Femen.

Par un minimalisme programmé une telle recherche fait écho à l'affirmation d'un manque, d'une incertitude d'être et d'avoir été. Bettina Rheims souligne une perte irrémédiable et de toujours comme si le vain déploiement des lignes des visages ne pouvait que suggérer le vide sur lequel vaque une sorte de silence  au nom d’une trajectoire où tout était inscrit afin d’aboutir presque irrémédiablement à de telles échéances pénitentiaires.  Ne restent que les ultimes lumières et  ombres.

 

 

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Livre juif : Le Talmud et les rêves de Alexander Kristianpoller

Le Talmud et les rêves

Alexander Kristianpoller

Le Talmud et les rêves

Alexander Kristianpoller, « Les Rêves et leur interprétation dans le Talmud »,  trad. allemand Léa Caussarieu, Editions Verdier, 278 pages, 21 €

Alexander Kristianpoller est né en 1884 à Brody (Ukraine) dans une famille de rabbins très cultivés. Il suivit l’enseignement secondaire du lycée allemand puis entra au séminaire rabbinique de Vienne. Devenu professeur au  sein de l’institution  il  ne put, contrairement à son fils, qui a préfacé le volume  à s’échapper vers les Etats-Unis.
Il  fut arrêté par la Gestapo où il travaillait. À l’automne 42, lui et son épouse furent déportés avec environ mille autres Juifs de Vienne vers  Minsk où tous  furent assassinés dans une forêt proche de la ville.

L’auteur laisse un texte immense à propos de parties du Talmud où les rêves non interprétés font partie de l’ensemble de la prophétie. L’auteur confirme  au passage mais uniquement dans la bibliographie de son livre, la connaissance de « L’interprétation des rêves » de Freud. Néanmoins les deux approches des rêves sont bien différentes voire opposées. Pour le Talmud comme pour la  tradition gréco-latine, le rêve possède une dimension collective, parfois prophétique à l’inverse de la psychanalyse freudienne où le rêve ne tient qu’au passé individuel du rêveur et ses substrats.  Alexander Kristianpoller ne partage en rien cette visée. Il a su l’on peut dire d’autres chats à fouetter.

Dans la Bible si l’on en croit  Zacharie, le rêve est le lieu où les idoles proposent des discours vains, des visions mensongères.

Bref les songes trompent et leurs consolations sont illusoires. Et Kristianpoller dans son livre de haute érudition fait un point qui reste d’actualité : L’ensemble est classé par thèmes et types narratifs. L’auteur - en comparatiste - utilise pour enrichir sa lecture de textes  grecs et latins (Tite-Live, saint Augustin), arabes, indiens (ceux de Jaggadeva). Il précise que la réputation des Juifs en matière d’interprétation de rêves avait dépassé les limites de la communauté. Etaient accordés à certains de ses membres et selon l’auteur, la faculté d’être les interprètes de «  l’arbre de la sagesse » et de devenir des messagers du «Ciel suprême ».

Certes les textes les plus anciens du Talmud n’accordent pas d’importance au rêve. Et certains textes cités par Kristianpoller trouvent des correspondances dans le Nouveau Testament. L’auteur rappelle entre autres que selon des passages du Livre, les cauchemars se combattent par la prière, la charité et la repentance. Il note ça et là la présence de rêves prémonitoire au coeur du Livre premier comme du Nouveau Testament où il est à remarquer que Jésus ne rêve pas… Il est vrai qu’étant donné sa nature, cela serait revenu à entrer dans le rêve des dieux… Mais route la remise à jour du livre (comme d’ailleurs sa conception originale) est faite pour faciliter la lecture des non hébraïsants en un important tout un corpus de codicilles et de clés. Il permet d’entrer dans la dialectique du Talmud souvent plus riche et plus clair voire plus fondamental que les dialogues de Platon qui restent un fondement sinon surfait du moins trop encombrant à qui veut embrasser l’histoire de la civilisation judéo-chrétienne.

Le photographe juif britannique Simon Procter et sa rencontre avec Karl Lagerfeld

photographe juif britannique Simon Procter

Simon Procter et Karl Lagerfeld : revues des défilés Simon Procter, « Modeland and Mr. Lagerfeld », Galerie Kate Vass, Zurich, février 2018.

Le britannique Simon Procter, peintre et photographe (entre autre de mode) est devenu ami de Karl Lagerfeld. Tous deux partage le même amour pour la photographie.
Le premier à la suite d’une rencontre professionnelle initiale à New-York, shoota le second
au « Grand Central Station » de manière anonyme et sans autorisation.

photographe juif britannique Simon Procte

photographe juif britannique Simon Procter

Les deux hommes s’apprécièrent et Procter est devenu pratiquement le photographe officiel de défilés de Lagerfeld. Il en saisit en plan de grands ensembles ou rapprochés les repères significatifs et la dimension architecturale comme sculpturale.

Au fil des ans il a créé avec lui un travail de fond pour rapporter les enjeux esthétiques non seulement des modèles et leurs vêtements mais des constructions scénographiques. Partant toujours au départ d'un travail analytique sur la perception (que ce soit de la construction d'une image ou de l'appréhension d'un site); il crée des visions classiques d’un univers baroque : "feintises et vraisemblances", géométries des espace sont un moyen de faire jaillir le beau mensonge de moments qu’il immortalise.

Le photographe par ses prises donne une idée globale mais aussi précise  d’installations et de leurs perspectives à la fois esthétiques et spatiales afin d'amener à un regard différent sur les espaces des défilés de mode. S’y retrouve des jeux de perspectives capables de donner l'illusion de continuité. Ils dépassent la mode proprement dite et le goût de Lagerfeld pour les renversements d'échelle sont soulignés afin de, au sein de l’objectif stricte d’un défilé, de raconter  une autre histoire des lieux où ils se passent.

Artiste juif : Assaf Shaham éloge de l’image et de l’existence

éloge de l’image et de l’existence Assaf

Assaf Shaham : éloge de l’image et de l’existence Assaf Shaham, Braverman Gallery, Tel Aviv

Maître du digital Assaf Shaham ( né en Israël en 1983) revisite autant l’histoire du monde comme celle de la photographie.
Il transforme les images avec autant d’humour (presque noir) que d’intelligence et de poésie.  Dans la série “Full Reflection” il crée des scanographes qui réinvente des photogrammes d’artistes tels que Man Ray, Moholy-Nagy  que de Lisa Oppenheim et Walead Beshty.

Le résultat est toujours surprenant et magique.  Dans une autre série il a pris un livre d’August Sander rassemblant des portraits d’Allemands du début du XXème siècle. Il les a découpés pour inverser l’absence en présence. Il s’est servi aussi d’un livre de Weston Price –-dentiste et chercheur en nutrition -  pour approfondir de manière indirecte bien des désastres du siècle passé.

Asaasf Shaham éloge de l’image et de l’existence

Asaasf Shaham éloge de l’image et de l’existence

 

Ce ne sont là que quelques exemples d’une œuvre déjà immense et diverse d’un photographe qui s’impose sur la scène internationale. Il sait jouer de la puissance des images jusqu’à faire des agrandissements d’une image du « Blow up » d’Antonioni pour une nouvelle fois transformer la donne première en un agrandissement de l’agrandissement en un vertige et une mise en abîme.

Mais le monde lui aussi est soumis à de telles transformations comme dans sa vision de ses propres « Twin Towers » démesurées et modifiées ou les images d’un Musée d’Israël dont les œuvres sont remplacées par des panneaux d’art quasiment conceptuel pour cause de guerre.

Asaasf Shaham éloge de l’image et de l’existence

Asaasf Shaham éloge de l’image et de l’existence

Les résultats de ses recherches et expériences restent toujours puissantes.

La photographie devient le  lieu de convergence de diverses tensions. Symbolique (mais pas seulement) ses dents rappellent à l’être que le danger rôde quel que soit sa religion ou sa couleur de peau. Mais l’artiste ne se contente jamais d’un contrat tacite avec la mort.

Surgit une  transcription poétique afin que la vie s’érige. Le travail repose donc sur la transformation du monde comme de ses images. Et l’oeuvre est bien plus que la  fiction de la vie passée.

Les photographies  prolongent des éclosions et des vibrations. Le cycle complet de la vie renaît.  Dépassant le réel comme la métaphore ou le symbole, Assaf Shaham décapsule les apparences, laisser échapper à l'horizon de son travail  les mirages de nouvelles émergences.

Il sollicite l'imaginaire et oblige à une autre manière de réfléchir sur le sens du monde et celui des images. Passionnant.

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