Les articles de Jean-Paul Gavard-Perret

Ecrivain juif : livre post Shoah bien plus que simplement intéressant

Hiatus pour vivants en disparition

Textes à conquérir de Max Fullenbaum

Hiatus pour vivants en disparition.

On ne se remet jamais de l'histoire, surtout lorsque sous Hitler on avait un nom que l'auteur nomme "inflammable". Pour autant "Textes à conquérir"  n'est pas d'un énième livre sur le Shoah. Mais sur ce qu'elle accorde aux survivants qui comme l'auteur y ont échappé de justesse.  Et pour dire le désastre Fullenbaum, plutôt que d'étouffer la langue, la bourre de hiatus syntaxiques afin que les temps se mélangent. Il y a hier et aujourd'hui mais non à part : en crocs en jambes.

C'est à la fois ambitieux, angoissant, drôle, terrible. Parfois une seule phrase suffit pour tout comprendre : "Toujours un peu d'argent sur vous pour être prêts à partir". Car des années 40 à aujourd'hui rien ne change. Même dans le mot "ju-if" l'auteur distingue un hiatus, une coupure mais aussi un lien où le masculin et le féminin se mêlent.

Existe là quelque chose d'irréductible. Et ce pour une raison majeure et un défi : la littérature ici ne se recopie pas , elle s'invente et progresse. Elle indique un passage ou une traversée au moment où le texte semble appartenir non à un ordre de ce qui fut ou de ce qui est mais de ce qui reste en devenir dans les jeux de rapprochements et césures.

Il convient en conséquence de se laisser aspirer par la quadrature d'un livre réussi où l'auteur tente de refaire surface en ses  lignes de forces. Le caractère mimétique de ce qui tient en partie d'une autofiction est renvoyé à de nouveaux abymes.

Un tel texte prouve par ses empreintes que la littérature comme l'existence ne doit pas se vivre dans  la queue  leu leu : car à suivre le monde tout se gâte.
Et Fullenbaum s'érige en maître de virilité là où la fiction devient métaphore quasiment plus physique que métaphysique. Il remonte et démonte la topographie de l'existence et du monde là où il fait basculer la mémoire par ce corps-écriture, mince filet qui - parfois -  à travers ses interstices - fait dégorger des repères inattendus.

 Surgit, des vocables les plus simples, une étrange intensité et un émoi donné par la cassure de construction. Fullenbaum  crée une ouverture. Elle souligne le silence pour mieux dire et voir mieux la solitude, le cercle de la clôture. Nulle possibilité de négligence, rêverie, oubli ou accident de parcours.

A l'impossible tout le monde est tenu ou plutôt retenu en suspens dans l’espace  et en un étrange cours afin de suggérer l’invisible et d’épouser le mouvement imperceptible de la catastrophe d'hier toujours prête à renaître de ses cendres.

C'est pourquoi l'auteur refuse toute "neutralité" à l'écriture sans être  pour autant impudique : voici des traces dont on ignore sinon tout du moins beaucoup.

L’éloignement possède ses paliers, la proximité ses bornes. Demeure chemin effectué et celui qui reste à parcourir.

Max Fullenbaum, "Textes à conquérir", Les éditions du Littéraire, Paris, 2018,  13 E., non paginé.

Artiste juive : Le monde étrange et merveilleux de Ruthi Heilbitz-Cohen

Le monde étrange et merveilleux de Ruthi Heilbitz-Cohen

Le monde étrange et merveilleux de Ruthi Heilbitz-Cohen

L’atmopshère des œuvres aux techniques plurielles de l’artiste israélienne Ruthi Heilbitz-Cohen est à la fois poétique, délirant, parfois grave, parfois enjoué. Les femmes y ont un rôle important en des suites de déconstructions ou de reprises. Mais s’y dessine encore une mascarade de figurations humaines ou animales en éternelles mutations.

Ruthi Helbitz-Cohen, galerie Gordon, Jérusalem.

Ruthi Helbitz-Cohen, galerie Gordon, Jérusalem.

L’artiste créent des installations où l’espace prend une dimension dynamique et féerique.  Le contexte social et politique est toujours là mais en filigrane. Le couleur rouge des portraits par exemple n’a rien d’innocent.

L'imaginaire et la technique de la plasticienne inventent des fantaisies drôles ou inquiétantes. Elles fabriquent aussi une mémoire puisque partout où rampe ou s’affiche un univers fait de traces et de hantises. Chaque œuvre fait du visiteur un voyeur non prisonnier de ses fantasmes mais libre de réinterprétations.

Ruthi Helbitz-Cohen, galerie Gordon, Jérusalem.

Ruthi Helbitz-Cohen, galerie Gordon, Jérusalem.

Et si une telle peinture se doit par instant à l'animal c'est parce que celui-ci reste la métaphore idéal. Il permet de ne pas se réfugier dans le seul repli identitaire et anthropomorphique. Cela rappelle aussi que sous l’humain trop humain se cachent des animaux farceurs et parfois monstrueux. Il s’agit donc là d’une des métaphores qui ne se contentent pas de cicatriser le monde tel qu’il est.

 

Ruthi Helbitz-Cohen, galerie Gordon, Jérusalem.

Artiste juive américaine : Eliza Douglas, reconstruire de féminin

Eliza Douglas : reconstruire de féminin

Eliza Douglas : reconstruire de féminin

Eliza Douglas, Jewish Museum, New York du 4 Mai au 21 Aout 2018

Eliza Douglas née en 1984 à New York, vit et travaille dans sa ville de naissance et à Berlin. Elle crée des peintures étranges entre réalisme et abstraction. Elle présente une partie de sa série commencée en 2016 et dont les titres sont tirés de poèmes de Dorothea Lansky. L’artiste dans chacune de ses toiles introduit des portions de corps ou de vêtements qui deviennent des autoportraits paradoxaux. Cette vision crée un équilibre entre la façon dont l’artiste se voit et comment elle est perçue par les autres.

Eliza Douglas : reconstruire de féminin

Eliza Douglas : reconstruire de féminin

Elargissant son champ de l’intime, l’artiste avec « Shadow and Light » et  « Blood and Bones » revient à l’héritage de sa grand-mère Wolff Douglas .

De 1924 à 1951, celle-ci fut professeur au Smith College, dans le département d’économie où elle fut le mentor de l’auteur et activiste féministe Betty Friedan.  Elle vécut pendant trente ans avec  Katherine Dupre Lumpkin sociologue qui analysa les relations ethniques dans l’Amérique du Sud.

Les deux femmes cassèrent les notions académiques et culturelles et influencèrent la politique progressive des USA. Au plus chaud moment du  Mac Carthysme, dans les années 50 Wolff Douglas dut témoigner devant la commission ,des activités communistes de la Chambre des Représentants et les deux femmes durent arrêter leurs travaux. La peintre récupère poétiquement cette histoire oubliée.

Celle qui elle-même s’intéressa à la sociologie et qui travailla comme employée dans un salon de coiffure a trouvé sa voie -  encouragée par sa mère -  dans la peinture qu’elle étudia en Allemagne). Elle est attirée auhourd'hui vers d’autres champs (dont la musique entre autres) voire les comédies musicales qu’elle affectionne et qui pourrait devenir l'objet de performances. Mais sa dernière série de mains et de bras restent une œuvre plastique qui la place au cœur même de l’art contemporain.

Artiste juif Boyan : de don Quichotte à Billy the Kid

L’artiste israélien Boyan

Boyan : de don Quichotte à Billy the Kid

L’artiste israélien Boyan aime à jouer avec les images mythiques pour les transformer : il fait de Don Quichotte un chevalier blanc, de Billy the Kid un Rimbaud dessiné par Verlaine, de Napoléon un « poor lonesome cow-boy ».

L’artiste israélien Boyan

L’artiste israélien Boyan

Tout cela donne de lui l’image d’un « rough boy », un « dur » de la peinture, une sorte de gamin de Tel-Aviv genre boulevard de ceinture. L’éloignement du réel au profit d’un mythe revu et corrigé tient de la farce autant que de la fable. C’est vivifiant, intempestif et transgressif. Les idées reçues se dissolvent en de telles peintures ravageuses.

Son travail transforme le sujet un objet, édulcore le temporel tels que les médias d’hier ou d’aujourd’hui le consomment. Un triste sire de circonstance - genre Bokassa - pratique dans le carrosse de son pseudo-sacrement un chaud baiser à une femme blanche. Si bien que d’une certaine façon chacun en prend pour son grade là où les stucs en stock se dégradent.

Ce qui n’empêche l’artiste de retrouver un lyrisme particulier car intempestif : celui qui renoue avec les forces non seulement primaire de vie et de mort mais ave celle que l’art lorsqu’il n’est pas dévoyé en des fins secondaires.

 

Boyan, Sommer Contemporay Gallery, Tel Aviv.

Photographe juif : August Sander exposition au Mémorial de la Shoah

Persécutés persécuteurs portrait d'August Sander, exposition au mémorial de la Shoa

 Portraits  d’un humaniste

August Sander, « Persécutés / persécuteurs des Hommes du XXe siècle », Exposition, Mémorial de la Shoah, Paris  du 8  mars  au 15 novembre 2018

August Sander, « père » de la photographie documentaire, a vu, observé et pensé de près l’horreur.
Il l’a cartographié et  radiographier en captant en Allemagne des années 30 puis plus tard les hommes dans la rue ou dans des lieux d’enfermement.
L’exposition sort des photos connues pour montrer le travail de l’artiste et de son fils Eric.

Ce dernier est largement présent dans ces fragments des hommes du XXème siècle.
Sander y oppose les juifs venus dans son studio pour des photos obligatoires et spécifiques d’identité, et les nazis qui s’y rendaient afin de faire des portraits pour leur famille.
Existe implicitement tout un jeu de regard. Les uns de biais - afin de distinguer leur nez et leur oreille-, les autres de face.

Sander montre ainsi – sans besoin de mots - combien dès 1938 les juifs sont déjà partis ailleurs de manière bouleversante. L’artiste suggère qu’ils n’ont plus le droit d’exister face à de jeunes bourreaux qui ont le droit de vivre absolu sur les autres. L’émotion des plus terribles et puissante.

Le Memorial de la Shoah met aussi en lumière les noms des personnages photographiés afin de les humaniser dans uns scénographie certes un peu pesante  mais pédagogique afin d’appuyer l’objectif d’une photographe « qui se couche en pleurs et se réveille en larmes » après la mort de son fils.

masque mortuaire de August Sander

Masque mortuaire de August Sander

Eric Sander est lui même un persécuté dont le masque mortuaire clôt l’exposition. Si bien qu’à travers ses propres images d’homme plus radicalisé que père, il prouve combien la photographie resta vitale. C’était pour lui la seule raison pour continuer à exister.

Ses photos complètent celle de son père.  Expressions et mises en scène montrent un monde tel qu’il fut. Là où dans ce face à  face il n’existe plus de dominants et de dominés qui ne peut que remuer le visiteur.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

L'antisémitisme rampant de Simone de Beauvoir

Les albums de Mère Castor (L’antisémitisme rampant de Simone de Beauvoir)

Les albums de Mère Castor (L’antisémitisme rampant de Simone de Beauvoir)

La collection de la Pléiade vient de publier probablement les deux tomes les plus inconséquents de sa longue existence.  Le « fond » semblait avoir été  atteint avec la republication de la part la moins intéressante de l’œuvre de Jean d’Ormesson (ses romans) mais ce n’était qu’un leurre.

Simone de Beauvoir « Mémoires I et II » Édition publiée sous la direction de Jean-Louis Jeannelle et Éliane Lecarme-Tabone. Chronologie par Sylvie Le Bon de Beauvoir, La Pléiade, Gallimard,

Simone de Beauvoir « Mémoires I et II » Édition publiée sous la direction de Jean-Louis Jeannelle et Éliane Lecarme-Tabone. Chronologie par Sylvie Le Bon de Beauvoir, La Pléiade, Gallimard,

Il est vrai que « La Pléiade » fait plus que sauver les meubles en publiant au même moment  deux tomes des " Œuvres" de Kierkegaard.
Néanmoins reste une question : quelle mouche a piqué les directeurs littéraires des éditions à proposer une telle publication ?

 Sans doute les directeurs financiers de Gallimard. Ils ont compris qu’il serait bon d’exploiter un tel corpus.
Simone de Beauvoir reste un filon germanopratin, grand bourgeois et universitaire.
L’auteure jouit d’aficionados chez ceux qui aiment les histoires des histoires littéraires.
Son couple fut monté en épingle : certes ce n’était pas Lauren Baccall et Humphrey Bogart. Mais chacun possède ses modèles comme les de Beauvoir avaient leurs œuvres.

Ces deux tomes non seulement mettent en exergue l’écriture la plus ordinaire, vieillotte, anecdotique qui soit de celle qui voulut faire de sa vie une littérature. Cette dernière non seulement le lui rend peu mais lui joue ici  bien des tours.

 Chacun sait en effet tout que des « Mémoires » sous prétexte de vérité mentent. Freud l’avait déjà noté : leur comment dire cache un comment ne pas dire. Et depuis « Les Confessions » de Rousseau, l’autofiction est un mensonge qui fait du  « mémorable » le plus suspect des monuments.

 Celle qui resta aussi rouée que romantique, prise et éprise par les hommes (son père, Sartre, Nelson Algren) et voulait s’en délivrer se prend ici les pieds dans le tapi.
Certes il ne s’agit pas de jeter le (grand) bébé avec l’eau de son bain.
Simone de Beauvoir restera l’auteur d’un  livre majeur, incontournable et fondateur : « Le Deuxième sexe ». Sans lui le monde d’aujourd’hui ne sera pas ce qu’il est.

Mais avec les « Mémoires » c’est bien d’un autre tabac qu’il s’agit. Non seulement vers la fin de sa vie et pour « défendre » la mémoire de Sartre, sa compagne de route s’attèle à une remise en cause de la spiritualité judaïque, mais sa défense des minorités (noires, palestiniennes, etc.) implique sourdement et implicitement la remise en cause par les « sartriens » d’un monde où des intellectuels influencés par « le dieu d’Israël » tireraient les ficelles dans « une vision de monde devenue spiritualiste et religieuse » peu en rapport avec la doxa de la mémorialiste.

Certes Simone de Beauvoir pratique sur ce point la litote mais garde une dent non seulement contre la mère d’une de ses élèves juives séduite et plus par l’auteure (Sylvie Le Bon De Beauvoir tente de justifier celle dont elle fut la fille adoptive) mais elle pratique une attitude bien connue chez toute une caste de la grande bourgeoisie d’extrême gauche.
Elle pratique sous le manteau une force d’implémentation envers le judaïsme qui (certes il n’est pas le seul) produirait une implantation sur l’idéologie française et internationale.

En ces deux tomes, c’est toujours en position de surplomb que Simone de Beauvoir  juge le monde où elle s’affiche comme créatrice souveraine.
Dans cette reconfiguration, derrière l’émancipation des femmes et au nom d’une vision très fléchée, se cachent  souvent des reproches individuels ou collectifs envers le judaïsme au non d’un marxiste (certes pas forcément orthodoxe) et pour une lecture du réel discutable au sein d’un cadre de référence où le juif reste souvent l’accusé : « Benni Levy - le vrai nom de Victor  (…) et son détournement de vieillard» (a soin de souligner l’auteure dans « Cérémonie des adieux », p. 1114 tome 2) bien sûr mais il n’est pas le seul.

Simone de Beauvoir « Mémoires I et II » Édition publiée sous la direction de Jean-Louis Jeannelle et Éliane Lecarme-Tabone. Chronologie par Sylvie Le Bon de Beauvoir, La Pléiade, Gallimard, 1616 p. et 1696 p.

Artiste juive : Le monde poétiquement inquiétant d’Ella Amitai Sadovsky

Le monde poétiquement inquiétant

Le monde poétiquement inquiétant d’Ella Amitai Sadovsky

Née dans le kibboutz Gesher, Ella Amitay Sadovsky est reconnue internationalement comme artiste et scientifique. Elle a obtenu les plus hauts diplômes dans ces deux domaines. Elle vit à Mesilat Zion, enseigne à Tel Aviv, exposé dans son pays d’origine et aux USA. Elle a reçu de nombreux prix et certaines de ses oeuvres ont été publiées en deux livres il y a quelques années. Elles se doublent désormais de performances vidéo.

Le monde poétiquement inquiétant d’Ella Amitai Sadovsky

Le monde poétiquement inquiétant d’Ella Amitai Sadovsky

Sa peinture est complexe, sophistiquée,  impertinent et directe. Elle s’alimente d’une réflexion perpétuelle sur le sens des images mais tout autant sur celui des êtres et de leurs rapports avec le monde vivant (animaux). S’élevant contre la notion de chef d’œuvre l’artiste ne brade pas pour autant la peinture et ne néglige pas ce qui  - hélas - désormais passe en second : le beau.

Celui-ci  possède comme corollaires - chez celle qui conserve toujours un point de vue iconoclaste – l’énergie et la poésie. Celle-ci devient à la fois l’élan et la résultante d’un travail qui décale le réel de ses miasmes trop réalistes mais enfin d’en souligner d’autres plus cachés.  Les œuvres sont des signes ironiques, jubilatoires mais néanmoins inquiétants. Si bien que l’artiste situe celle ou celui qui regarde ses œuvres entre deux sentiments au sein d’une forme  d’attraction mais où un danger rôde sourdement.

Faisant preuve de maîtrise technique l’artiste casse  la « vulgarité » des images médiatiques. Le jeu en vaut la chandelle et ouvre bien des méditations. Le « pouvoir » de l’analyse, la fonction de partage de l’art donne ici « droit » à l’émotion qui n’est pas narcissique. Elle permet l’accroissement de la conscience de l’existence dans des scènes aussi tendres que soumises toujours à un certain  vertige. La situation de son pays n’y est sans doute pas pour rien. Mais le trouble est ici d’un autre ordre.

Contre les pièges d’une peinture « discursive », Ella Amitai Sadovsky prolonge une vision enjouée de l’intime même si elle n’est pas dupe de ce qui entoure. Le spectateur est interpellé devant ce débordement de couleurs et de formes qui jouent de la suggestion. Elle est si parfaite qu’il n’y a rien à ajouter. Il y a là   l'esprit, le réel, le rêve, la tendresse, la poésie, la liberté mais aussi une certaine frayeur et un doute. Néanmoins l’amour  qui échappe  aux lois surnuméraires reste omniscient sans pour autant qu’il soit donné pour acquis et  fasse cheminer vers les lendemains qui chantent..

Ella Amitai Sadovsky Gordon Gallery, Tel Aviv

Artiste juif : James Turrell au Musée Juif de Berlin

James Turrell,, « Ganzfeld « Aural »,depuis le  12 avril, Musée Juif de Berlin

Le devenir et les passerelles de James Turrell

James Turrell,, « Ganzfeld « Aural »,depuis le  12 avril, Musée Juif de Berlin

 James Turrell,, « Ganzfeld « Aural »,depuis le  12 avril, Musée Juif de Berlin

James Turrell,, « Ganzfeld « Aural »,depuis le 12 avril, Musée Juif de Berlin

L’œuvre de Turrell surprend toujours par la vigueur de son interrogation créatrice. Ses audaces pénètrent jusque dans les soubassements de l’image en une  praxis qui s’accompagne d’une réflexion philosophique aboutie sur la finalité dont l’art se fait le creuset.

 

Existe en conséquence dans l’œuvre de l’artiste américain une tension entre une pensée de la structure, de l’image, de son espace et la pensée métaphysique. Entre aussi  une sensualité pure, phénoménologique, et un devenir de nature entéléchique souvent à travers une symbolique judaïque.

 

Dans la théorie, comme dans l’œuvre de Turrell, pensée et création agissent de concert, et avec une concertation réfléchie, mais ils se posent dans un espace paradoxal. Ce traveil est un voyage, un trajet, mais qui ne parcourt tel ou tel chemin extérieur qu’en vertu des chemins et trajectoires intérieurs qui la composent et en constituent le paysage. Et pour lui le lieu déserté n’est pas un lieu où il n’y a rien. C’est le lieu de la puissance « évidante ».

Penseur Juif : Stéphane Mosès penseur majeur du judaïsme

Stephane Moses avec imperméable et chapeau

Stéphane Mosès penseur majeur  du judaïsme

Stéphane Mosès, "Instantanés suivi de Lettres à Maurice Rieuneau (1954-1960)", préface d'Emmanuel Moses, coll. L'Infini, Gallimard, Paris, 2018.

Pour sa révolution intérieure  (cf. « Un retour au judaïsme. Entretiens avec Victor Malka », Le Seuil) Stéphane Mosès (mort en 2007) a travaillé avec les œuvres capitales de la pensée juive du XXème siècle. Ce livre en donne un aperçu transversal et double accompagné d’une belle préface de son fils, le poète Emmanuel Moses dont les œuvres sont essentiellement publiées chez Gallimard.

Stephane Moses

Stephane Moses

 

Né dans une famille juive, à Berlin, en 1931, la trajectoire individuelle du philosophe est marquée par l’Histoire.  Sa famille afin de fuir les persécutions quitte l’Allemagne pour Casablanca puis à Paris où, après avoir réussi le concours de l’École normale supérieure, l’auteur devient universitaire à la Sorbonne et à Nanterre.

Peu à peu  Mosès quitte l’assimilation dictée par sa famille pour « redécouvrir » la dimension spirituelle, philosophique et intellectuelle du judaïsme. Il le fait - selon ses propres mots -  sans la « grâce » mystique : il n’existe pas chez lui une révélation comme celle de Claudel envers le catholicisme ou de Rosenzweig envers le judaïsme. Sa religiosité restera modérée et avec une distance vis à vis de l’orthodoxie religieuse.

Néanmoins Mosès devient un acteur important dans le renouveau du judaïsme français. Il en dirigea un des principaux pôles institutionnels : l’école Gilbert-Bloch d’Orsay de Léon Askénazi, Robert Gamzon  puis Henri Atlan.

Marqué par la guerre des Six Jours il décide d’aller vivre en Israël  et s’y installe en 1969. Il enseigna trente ans à l’Université hébraïque de Jérusalem  et créa le département d’études germaniques.

Ce qui attire Mosès dans le judaïsme  est ce que ce dernier partage avec la civilisation occidentale. Ses recherches sur le domaine juif-allemand lui permettent de faire découvrir un certain nombre de penseurs juifs  connus ou méconnus ;  Gershom Scholem , Walter Benjamin, Martin Buber, Hermann Cohen, Manès Sperber, Hans Jonas mais aussi Maharal de Prague et  Haïm de Volozhyn, auteur de « L’Âme de la vie » qui développe la relation singulière entre l’homme et du judaïsme. Sans oublier Franz Kafka et Paul Celan.

Néanmoins l’œuvre de Mosès reste au plus haut point empreinte de la pensée de Franz Rosenzweig (1886-1929), sur lequel il écrit un livre majeur « Système et Révélation ». Existe dans l’œuvre toute une mise  en lumière de la pensée judéo-allemande mais aussi une vision personnelle du judaïsme  comme point d’articulation possible de l’universel et du particulier, le refus de l’idéologie de la laïcité mais aussi un constat conclusif sur la crise, voire l’échec du judaïsme  et une vision pessimiste à l’époque de la fin de sa vie mais qui permettent de poursuivre une réflexion.

Cette vision passe ici par des « choses vues ». A titre exemple la suivante ; « Berlin 1936 : du balcon de mes grands-parents, angle Kurfürstendamm et Wilmersdorferstrasse, j’assiste à la parade d’ouverture des jeux Olympiques.

Debout dans une voiture découverte, un personnage en uniforme brun salue, le bras tendu, la foule enthousiaste qui l’acclame. Je demande à ma mère : "Qui est cet homme"? Elle me tire par le bras vers le fond de l’appartement et me dit seulement : "Viens, ce n’est pas pour toi."» Une telle vignette est l’exemple de ce texte plus intime.

Quant aux lettres à Rieuneau, elles permettent d'affiner la nouvelle vision de l'histoire  liée à l'idée d'une utopie messianique. À la vision optimiste d'une histoire conçue comme une marche permanente vers l'accomplissement final de l'humanité, Mosès oppose l'idée d'une histoire discontinue, dont les moments ne se laissent pas totaliser. Mais sur les décombres de la raison historique l'auteur croit que l'espérance peut reprendre d'un essor. A l'époque ce ces lettres, l'utopie d'un temps ouvert à l'irruption du nouveau, la réalisation imminente de l'idéal redevenaient pensable. A suivre donc. Pour non le pire mais le meilleur.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Photographe israélien :Nahal El-Al, quand le bruit de l’eau est sombre

Photographe israélien :Nahal El-Al

Nahal El-Al  : quand le bruit de l’eau est sombre
Hahal El-Al, galerie Neil Folberg, Jerusalem

Nahal El-Al créent des photographies énigmatiques, solaires ou ombreuses. Elles "disent" l'indicible, racontent l'histoire des eaux anciennes répandues dans des cuvettes qui parfois brouillent les repères connues de la nature. Même lorsque ces eaux demeurent sans devenir, les saisons se laissent apprivoiser à travers un prisme impressionniste voire quasiment abstrait. Les photos renvoient à une structure profonde qui est remodèle, reformule le paysage.

Photographe israélien :Nahal El-Al

Photographe israélien :Nahal El-Al

Dans les étendues désertes du Golan comme dans ses oasis, des lueurs étranges ramènent le réel du coté du rêve. L’illumination et le surgissement sont d’une évidence seconde là où les surfaces ancrées dans le présent acquièrent une substance particulière.

Ici le bruit de l’eau est sombre dans des reliefs qu’on n’attend pas forcément à trouver dans le Golan.  Preuve que la photographie travaille  moins dans l’instant que la permanence là où tout est dans le plaisir de saisir la lumière, l’ombre dans la lumière. La nature revient  en mille éclats poétiques qui à la fois suggèrent une ambiance et produit du sens où les herbes comme le sable bruissent de vie.