Les articles de Jean-Paul Gavard-Perret

Artiste peintre juive : THOMAS LEVY-LASNE : poésie au quotidien

THOMAS LEVY-LASNE poésie au quotidien

THOMAS LEVY-LASNE : POESIE DU QUOTIDIEN
« L’arbre, le bois, la forêt », 22 mars au 21 juin 2015, Abbaye Saint-André/Centre d'art contemporain,19250 Meymac

Narrative et impressionniste, hyperréaliste et paradoxalement sortant des contingences la peinture de Thomas Levy-Lasne est marquée du goût de la précision photographique.

Les modèles quittent la situation d’objet pour devenir sujet afin d’inventer une peinture à travers la saisie de moments où ils ne sa passent rien – ou pas grand-chose.

Sujets et langage sont très liés à l’expérience personnelle de l’artiste (il ne cache pas son goût de la fête qu’il met souvent en scène dans ses œuvres) comme à sa vision des formes, des couleurs, de l’imaginaire, au désir de capturer et reproduire encore et toujours cette magie de l’image qui se révèle - comme à la surface de l’eau - à la surface des êtres.

Thomas Lévy-Lasne saisit les beautés simples de la vie, des instants de grâce éphémère même dans une certaine trivialité néanmoins toujours décalée. Le sujet n’a pas besoin d’être sublime pour émouvoir. L’essentiel est le temps qui lui est accordé.

Thomas Levy Lasne sait retenir un visage, un fragment de silhouette dont il capte l’ambiguïté au sein d’atmosphères-paysages. L’artiste produit une vision fragmentée et subjective du temps, de l’espace et du portrait lui-même. Le créateur accumule les idées, avale images et histoires. Il note, croque, digère puis oublie.

Si bien que chaque œuvre se transforme en un moment poétique. Il produit chez le spectateur une sorte de rêverie mystérieuse, de songe énigmatique. Un simple accident sur la peau d’un de ses personnages transforme le portrait en paysage.

L’artiste s’attache aux vibrations des couleurs, à la lumière, la sensualité picturale, aux formes et aux contours dans une faible profondeur de champ. Refusant tout flou poétique il cherche moins à décrire qu’à suggérer en insistant sur la netteté et la précision.

sources : israelnationalnews et JTA.org


Ecrivaine juive : Rose Auslander à la recherche du mot qui ne pleurerait plus

Rose Auslander écrivaine Juive

Rose Auslander à la recherche du mot qui ne pleurerait plus

Rose Auslander, « Sans Visa. Tout peut servir de motif et autres prose »,

« Je compte les étoiles de mes mots »

Héros Limite, Genève.

A la question « pourquoi j'écris ? » Rose Auslander a répondu « Parce que sans doute j'ai vu le jour à Czernowitz, et que le monde est venu à moi à Czernowitz. Tant de paysages particuliers, d'hommes particuliers, les contes et les mythes flottaient dans l'air, on les respirait.

La ville aux quatre langues était une ville musée qui aura donné tant d'artistes, poètes, de philosophes, de plasticiens. Et qui voulait parler avec les muses s'exprimait en allemand ». Rose Auslander est en effet née en 1901 à Czernowitz, capitale de la Bucovine alors autrichienne et germanophone.

Elle appartenait à la communauté juive allemande, au même titre que Paul Celan qu’elle rencontra deux reprises. Elle suivit ses études dans l’université de sa ville natale avant d’immigrer aux États-Unis avec son futur mari. Sa vie se passa désormais entre Amérique et Europe. Partout elle se sentit exilée, étrangère.

Elle retourna en Europe dans les années trente pour rejoindre sa mère.

Pendant la Seconde-Guerre mondiale, elle survécut (sauvée par un docteur) dans le ghetto de Czernowitz avant de repartir pour New-York puis revenir définitivement en Europe en 1963 à Düsseldorf. Le traumatisme de la Seconde Guerre Mondiale l’amena pendant un long temps à ne plus écrire dans sa langue maternelle et à choisir l’anglais. Toutefois grâce à sa rencontre avec Paul Celan en 1957 elle retrouva la force de reprendre sa langue maternelle. A la fin de sa vie, malade, elle entra dans une maison de repos portant le nom d’une autre poétesse juive allemande : Nelly Sachs. Elle y mourut en 1988.

A Düsseldorf, l’éditeur Helmut Braun a rendu ses lettres de noblesse à celle qui n’était connu jusque là que d’un petit cercle dont six livres édités jadis en tout petit tirage Il publia ses œuvres complètes. Pourtant, en français, elle tarde à se faire connaître aujourd’hui encore. Seul « l’Age d’Homme », « Aencrages » et maintenant « Héros-limite » donnent écho à celle qui pétrie de bouddhisme et surtout de culture hassidique créa une œuvre rare. Moins traversée de symbolisme juif que celle de Celan ou de Sachs elle est donc plus facile d’accès et sans doute plus forte. Rose Auslander y exprime toute sa douleur qu’elle nomme « l'arbre des fruits amers ». Les titres de ses poèmes sont d’ailleurs explicites : «d'une contrée de fumées noires», « nous marchons avec les fleuves sombres », « le silence sur les lèvres ». Sous ces titres lourds de détresse pointe peu à peu un frêle espoir même si le passage des tueurs reste très longtemps présent en filigrane. Si l’auteur écrit c’est pour témoigner et afin de ne pas laisser seuls tous ceux qui restent. Et ce dans la langue abandonnée puis retrouvée. Bref la langue que sauve celle qui fut sauvée.
Dans un poème intitulé « Autoportrait » Rose Auslander se définit comme « Gitane juive / à la langue allemande / élevée sous un drapeau jaune et noir ». Elle devint l’exilée (comme son nom l’indique en allemand), l’errante, qui ne survit que par sa foi dans la vérité du verbe et dans l’espoir qu’à travers eux une renaissance du monde soit possible. Quatre vers d’un de ces textes résument à eux seuls sa situation : « Ma patrie est morte / ils l'ont enterrée dans le feu / je vis dans ma terre maternelle / le mot ». Son histoire reste le symbole du naufrage de la Mitteleuropa, de la culture de l'Europe centrale dont beaucoup d’étoiles ont disparu dans les camps de la mort comme en témoigne ce passage : « Ils vinrent / avec des drapeaux aiguisés et des pistolets / ils abattirent toutes les étoiles et la lune / aussi aucune lumière ne nous est restée /aussi aucune lumière ne nous a aimés / Ici nous avons enterré le soleil / une éternelle ténèbre de soleil est venue ».
Toutefois Rosa Auslander demeura altière et ardente. Néanmoins exil, séparation, ghetto, holocauste, maladie et solitude n’auront pas eu vraiment raison d’elle. D’autant que son écriture est là pour lui permettre de perdurer. A côté des Paul Celan, Nelly Sachs, Ingeborg Bachmann et bien sûr Kafka elle fait partie des grands poètes juifs qui en allemand donnèrent chair à l’indicible. Au silence qui tombe sur les survivants - et qui emporta Celan et Primo Levi -, en perpétuelle culpabilité d'être encore là, honteuse de vivre encore, elle sut dire « non » et en expliquant pourquoi. Jusqu’à son extrême vieillesse elle écrivit lumineusement dans cette langue noire qui donnait l'ordre de mort et qui soudain rappela à la vie comme le prouve les textes réunis par Alain Berset dans sa maison d’édition genevoise. Celle qui n’oublia rien sut garder la voix de sa mère, le premier baiser, les montagnes de Bucovine, les invasions, les peurs, les traques, les fuites, l’Amérique (« douce-amère » écrit-elle), Cummings et William Carlos Williams, Hölderlin, Trakl, Celan et bien sûr l’écriture. Pour elle l’écriture qui ne se quitte pas. Mais elle fut tout le contraire de ce qu’en a dit Marguerite Duras : à savoir une « maladie ».

Dans le brassage des feuilles mortes la créatrice allemande s’empara des mots pour vivre contre diverses absences. Pour elle comme pour Gertrud Stein écrire était vivre : « Ma patrie est morte, ils l'ont enterré dans le feu, je vis dans ma terre maternelle, le mot » disait-elle. Retrouvant la langue allemande moins gangrénée de noir que chez de Celan, Rose Auslander retrouva la force capable de concentrer en quelques mots l’essentiel sur l'espace livide de la page blanche. Elle connut ainsi vers la fin de sa vie une densité, une assurance. Donc moins de ténèbres et de cendres. Après les évocations des cruautés, des chasses à l'homme, la nostalgie d’une enfance heureuse, la peur de la solitude à l'étranger, une autre poétesse naquit soudain loin de tout pathos.

Clarté aiguë, musicalité, simplicité extrême du vocabulaire, abandon des rimes créèrent un changement radical. Sa langue allemande forgea des nouveaux mots en associant des mots opposés. Elle a fui la langue dite poétique et alla vers la nudité du sens en élaborant des sortes d'épigrammes proches de ceux de Celan mais en moins énigmatiques. Helmut Braun le comprit en republiant cette vieille dame de 74 ans. Il en a fait ce qu’elle est : une grande poétesse allemande qu’à son tout Alain Berset tente de défendre. Car l’éditeur suisse sait qu’au « Parle / Mais sans séparer le non du oui. / Donne aussi le sens à ta parole / donne-lui l'ombre » de Celan, Rosa Auslander put répondre : « j'ai trouvé / un mot qui ne pleure pas ».

 


Ecrivain juif : Da Levy suicidé de la société

Ecrivain juif Da Levy

Da Levy suicidé de la société
Da levy, « 3 livrets de poésie », Editions Derrière la salle de Bains, Rouen, 9 euros, 2015.

La force des textes de Da Levy tient à leur violence sourde : celle de la blessure dont il fut victime et dont la poésie devint la narration. Elle mêle culture judaïque, bouddhisme mais aussi le sexe et la drogue. Proche de Burroughs et de la « Beat Generation » l’auteur fit de Cleveland un foyer de la contreculture. Il en paya le prix et fut condamné pour incitation des mineurs à la délinquance. On le retrouva mort d’une balle dans la tête. Le suicide resta la thèse officielle mais elle est contestée par ceux qui estiment que le poète fut exécuté par la police.

Inconnu en France jusqu’à maintenant, Da Levy reste l’auteur - pour les adeptes américains de la poésie underground - de “ The North American Book of the Dead”, “Cleveland Undercovers” et “Suburban Monastery Death Poem”. Mais le côté gothique de son œuvre se double d’un aspect plus postmoderne. Adepte de la déconstruction et d’une poésie concrète il cultiva le « witz » : à savoir le mot d’esprit qui en glissement de sens et jeux de vocabulaire et de syntaxe trouve la « solution dans la dissolution du langage » (Lacan). Ainsi dans son œuvre Israël devient « is real ». Et il caressait le projet de s’y installer.

En diverses coupures et ruptures Da Levy - marqué par ses racines - toucha au bout de l’impossibilité d’être. Une fulgurance visuelle marque dans ses poèmes la toute puissance de thanatos par rapport à l’éros. L’auteur néanmoins se détache de toute mélancolie : le présent était pour lui fractal. Sa poésie fut un moyen de se dévoiler à la recherche de l’autre au sein de la médiocrité du monde. Le poète s’engagea pour la contrer dans une expérience impressionnante. Elle reste un appel intense à une traversée de la vie autrement que dans le matérialisme.

Jean-Paul Gavard-Perret


Ecrivain juif : Lili Goldberg la femme debout

LILI Goldberg un gros besoin d'amour

Ecrivain juif : Lili Goldberg la femme debout

Lili Goldberg, « Un gros besoin d’amour », Elkana éditions, Jérusalem, 118 pages, 13 Euros.

Le livre de Lili Goldberg ouvre sur le présent toujours troublé par la conscience déchirée d’une femme dont le testament vient de la brèche que la Shoah créa entre passé et futur. Lili Goldberg fait « jouer » l’écriture dans cette brèche. « Un gros besoin d’amour » montre un corps douloureux mais qui se force à vivre un autre corps.

Un corps qui n’est plus neutre Un corps en propre car réuni. Il oblige Lili Goldberg à devenir attentive enfin au sien. Le vide jeté dans son moi durant tant de temps disparaît. Malgré la fatigue l’auteur devient la survivante en survie par le fait que son écriture existe enfin. On pense alors à Paul Celan et ses « inoubliés » où le poète allemand écrit : «Sur tout ce deuil qui est le mien. j’ai perdu le mot qui me cherchait : Kaddish ».

Le corps - en dépit de la douleur - est arraché à la mort afin de créer une nouvelle phénoménologie de l’existence. Il y a donc un rire jaune comme il y eut une étoile de même couleur. Le premier dépend de la seconde. Du moins pour ceux qui durent la porter. Et si l’auteur d’ »Un gros besoin d’amour » n’a pas vécu l’expérience de la Shoah elle y a échappé de peu.

Pendant trois ans elle vécut cachée. Elle a connu la peur. Une peur confuse au traumatisme incommensurable. Il le serait à moins. Longtemps Lili Goldberg est restée à l’état de dépouilles vivantes là où vie et mort se trouvent inextricablement mêlées. Ce qui fut inimaginable permet donc à l’écrivain de vivre malgré tout. Et de résister. Les fragments sont les étoiles pulvérisées au nom d’une étoile que l’artiste n’a pas porté – ce qui l’a sauvé. Le livre devient le souvenir de ce qui fuit d’abord sans souvenir clair, le témoignage d’une pensée qui se cherchait. Il y aura donc une vie après mort dans une lueur d’automne.


Artiste juive : Paula Becker la peinture faite femme

féministe et artiste juive, Paula Brecker

Maïa Brami, « Paula Becker la peinture faite femme », coll. Mémoire vive, Editions de l’Amandier, 144 p., 20 E., 2015.

Face à l’ « Horizon vide du à montrer » (Husserl) Paula Becker poussa à l’extrémité la puissance de la peinture. S’en emparant en pionnière de l’expressionnisme allemand l’artiste osa ce qu’aucune femme n’avait fait avant elle : se présenter en autoportraits nus. Contre la nostalgie et son chaos, elle fut la première artiste sauvage annonciatrice des Frida Kahlo et de toutes les artistes contemporaines radicales (Cindy Sherman Betty Tomkins) qui scénarise la femme en l’arrachant de la vision masculine dans laquelle de sujet elle devient objet.

L’œuvre de l’artiste (1878-1907) dut affronter bien des résistances : Paula Becket y laissa des plumes et mourut dans l’anonymat. Il fallu attendre les années 80 du siècle dernier pour que son œuvre soit reconsidérée.

Maïa Brami lui donne vie en une biographie par temps forts. Apparaît en grâce ma seule femme qui tint tête à Rilke (il demeura hanté par l’artiste jusqu’à sa mort). L’auteure montre par ailleurs combien cette vie tronquée fut plus qu’un cheminement, une ouverture. L’artiste défigura la figure dans une déconstruction avant la lettre.

Première artiste féministe, grâce à elle le corps d’Eve pris racine entre une poétique de la tension et la littéralité du réel. L’œuvre tenta un passage en force : mais la solidité des résistances lui fit rendre raison. Mais l’artiste rendu muette y hurle encore. Contre le silence préjudiciable et nauséeux la voix de Maïa Brami porte le fer en mettant en exerce la force et la faiblesse d’une femme d’exception qui déplaça les repères de l’art.

Elle le paya de sa vie brûlante et brûlée. S’y rencontre l'inadéquation fondamentale du féminin de l’art face au canon d’une époque qu’on espère révolue - même si des doutes sont permis.

Par la nudité de Paula Becker le corps n'était plus enclos afin - et paradoxalement - de n’être pas le pauvre jouet du mâle. Ce fut une avancée radicale que tente aujourd’hui d’arraisonner l’histoire en des retours préjudiciables de ses refoulés.

Il semble dans beaucoup de société que la femme ne puisse être que vierge, mère, soumise et épousée et qu’elles doivent renoncer aux jeux érotiques qui remettent en jeu le pauvre désir de l’homme et sa concupiscence « mâligne ». Paula Becker troublait ce jeu. Maïa Becker lui en sait gré. A ce titre elle partage sa douleur, son expérience esthétique et existentielle avec passion et lucidité. L’œuvre de la biographe ouvre aussi au possible l'impossible de la féminité. Elle engage une « sur en chair » mystique là où avec la peintre juive l’image soudain fut débordée.

Jean-Paul Gavard-Perret

Artiste juive : Judith Deschamps

Judith Deschamps artiste juive

« To-day was Judith Deschamps », du 8 mars au 4 avril 2015, Collectif Rats, . Mouettes, Place de l’Ancien-Port 1, Vevey, Suisse.

Fragmentations, glissements, coulées qu'importe. Judith Deschamps propose "sa" géométrie de l'espace.

Une émotion visuelle étrange délivre un secret par le mouvement de balancier continuel entre réel et virtuel propre à interroger le monde et la réalité.

Vivant autant à Strasbourg qu’à Paris, à Santa Monica qu’à New-York, l’artiste se met en scène dans « l’esprit » de Warhol ou Calle mais selon ses propres principes.

Images et discours se font et se défont au profit de narrations intempestives.

Photographies, performances, films démontent les codes des images jusqu’à ce que le regardeur doute non seulement de ce qu’il voit mais de lui-même.

 

Judith Deschamps lutte contre la perte irréductible de l'inconnu en soi. Elle fait monter une attente imprécise.

Celle-ci permet de croire encore à une forme d'espoir même si face à de telles œuvres nous savons simplement que nous ne sommes pas nous-mêmes parce que nous n’avons jamais été. L'artiste devient le témoin muet de ce qui fut et ne fut pas, de ce qui est et qui n'est pas : une absence - une présence in absentia surgissent par endroits des abcès de fixation au sein d'un conglomérat de citations et de reprises en métamorphoses. Un fond obscur soulève les lignes.

 

Il convient, parfois, de prendre du recul pour envisager ce qu'elles dévoilent et cachent d'ombres et de lieux. Existe là une distorsion captivante où - et à dessein - la créatrice remplace les feintes du réel par ses propres "leurres". Elle ouvre ainsi à un espace optique particulier. Un mouvement de transfert a lieu : le mystère, l'étrangeté nous aspirent. Et par la rigueur surgit un éclatement. Une force primitive parle au plus profond. Mais elle semble - par discrétion ? - Se refuser aux éruptions de l’affect sous couvert d'une certaine froideur et d'ironie.

 

Jean-Paul Gavard-Perret


Artiste juif : Martin Jakob, réinterprétation du réel

ARTISTE JUIF. MARTIN JAKOB : REINTERPRETATION DU REEL

ARTISTE JUIF. MARTIN JAKOB : REINTERPRETATION DU REEL

 

Martin Jakob, « Un peu de sueur, de sciure, des clous. Rien »
Editions Piano Nobile, Genève, 2014.

Œuvres de l’artiste : Milkshake Agency, Genève

 

 

Beaucoup se demandent en quoi les assemblages de Martin Jakob peuvent mériter le nom de « sculptures ». C’est pourtant le registre où il faut les classer sinon à les ranger dans « choses vues »… En elles et par leurs rebus et leur débris dont elles sont le « fuit » surgit un déplcaement esthétique indéniable. L’art est le contraire de ce qu’on nomme désormais déceptif. « Un peu de sueur, de sciure, des clous, rien » dit Jérémy Liron. Il a raison.

 

Les volumes de Martin Jakob ne se contente pas de raconter une histoire ils imposent leur masse, leurs poussière, leurs couleurs. Reconstruisant après avoir déconstruit les lieux, l’artiste accorde au réel une dimension drôle, intrigante, poétique. Dans un travail de récupération ou de déplacement, les normes comme les habitudes sont revisitées. Les installations brouillent nos grilles de lecture, créent des torsions programmatiques, obligent à plonger en eaux troubles. La réalité est comme démentie. Surgit une intensité rare qui provoque l’Imaginaire.

 

Au « pittoresque » à l’exotique Jakob préfère le morceau, l’extraction de pans presque anonymes sur lequel le regard ne bute pas : il commence. Preuve que la « trivialité » de la représentation reste ce qu’en disait Baudelaire : « positive ». L’esquisse d’un fragment de réel tel que l’impose l’artiste franco-suisse permet à l’imaginaire de travailler. La marge du monde devient centre. La présence banale se voit rehaussé en expérience esthétique majeure. Le réel est comme démenti. L’artiste le dégage de son étau physique sans toutefois le porter vers le vice de l’idéalité.

 

Jean-Paul Gavard-Perret


Ecrivain juif :Shmuel T. Meyer poétique de la ville

Shmuel T. Meyer, « Ah j’oubliais l’effarante beauté des lieux », Editions Métropolis, Genève

Shmuel T. Meyer : poétique de la ville

Shmuel T. Meyer, « Ah j’oubliais l’effarante beauté des lieux », Editions Métropolis, Genève

 

Entre poésie et nouvelle Meyer crée un chant à la ville de Genève et à sa femme de cœur. Les deux deviennent les égéries d’un livre passionnant où elles dialoguent : « Tu as de la chance m’avait-elle dit, il ne pleut pas. Cette soudaineté climatique était-elle à proprement parler une chance ? J’aimais Genève sous la pluie, sous la neige, sous la bise, bleue de son séchard venu du nord, grise de son Joran descendu du Jura avec fracas, irritée de son foehn. J’aimais Genève comme cette femme qui me menait vers la ville. ».

 

Suivent une séries d’historiettes, de portrais sur le vif d’inconnus et marginaux entre des allers-retours Jérusalem-Genève.

Les ballades sont captivantes au cœur de la ville qui – selon une problématique chère à Baudelaire - change plus vite que le cœur des mortels. Rencontres intempestives, souvenirs se mêlent de manière subtile. Dans un tripot de Plainpalais l’auteur offre sa tournée à des poivrots, plus loin il rencontre un auteur mort et projette dans un monde fantomatique et fantasmatique : « À l’angle de la rue des Alpes, un vieillard chauve l’avait abordé, robe de chambre pourpre damassée et lèvres purpurines : – Vous cherchez votre chemin ? – Non, je cherche le vôtre ».

 

Frontières et seuils du temps et de l’espace deviennent pour Meyer une manière d’explorer ce qui tient à l’incessant devenir de son « moi » et maintient le néant à distance. Il flaire le grain de peau de son aimée comme il croque l’asphalte de chocolat des rues. Il prend le temps qu’il faut pour faire l’amour ou divaguer au bord du Léman. Chacun y garde sa manière de vaquer. Et si vivre ce n’est qu’une fois mort qu’on rentre dans la chronologie ; c’est au présent et dans sa poétique que l’auteur écrit dans la fusion avec l’amoureuse et la ville.


Artiste juive :Sabrina Gruss ogresse fabuliste

Gruss Artiste juive

Sabrina Gruss ogresse fabuliste
Galerie Gabriel Soulié

 

Tout part chez Sabrina Gruss d’un moi originel empêché et qui se sent seulement digne de laisser surgir - sur le plan de l’affect - une émotion cérébrale. En témoigne le « grand » frère de l’artiste :

« Sabrina fut sommée de venir au monde au début du mois de février 1958 dans le 12e arrondissement de Paris. Elle pose à cette occasion son premier acte de résistance aux forces de la nature et elle ne se rendra qu’aux forceps ».

Par la suite, leur yiddish mama tenta bien de les dévorer afin qu’ils réintègrent l’endroit d’où ils n’auraient jamais dû sorti mais mal était fait.

Cette mère ogresse donne néanmoins à sa fille le désir d’exorciser de manière sarcastique son bestiaire intérieur.

Elle ne s’en prive pas et invente des monstres. Son travail ne « fait » pas dans le psychique mais dans le symbolique.

Celui-ci est révulsé dans un réalisme fantastique constitué de totems sans tabous. Ils perdent toute leur valeur sacrée et deviennent les colifichets d’une imagerie transgressive. Ne refusant pas l’ornemental et le théâtral qu’impliquent tout rite l'artiste les détourne. Par défiguration symbolique, à la croyance et à la dévotion fait place un montage où le corps vénéré est remplacé par son imagerie animalière.

 

 

J-P Gavard-Perret


Artiste israélien : Ronit Baranga

Artiste juif céramique , Ronit Baranga

Les métaphores blanches de l’artiste israélien Ronit Baranga
Le céramiste israélien Ronit Baraga est un des artistes les plus en vue de sa génération de son pas. Le corps et les objets y prennent une dimension particulière. Sculptés dans l’argile blanche des doigts réalistes apparaissent sous des soucoupes tandis que des bouches se cachent à l’intérieur d’assiette où sur des tertres impeccables. Doigts et lèvres semblent en action pour des chorégraphies plus ou moins sensuelles. Chacun semble chercher son « autre » mais sans savoir lequel. Il est certain que de tels objets sont à manipuler avec précaution : non seulement parce qu’ils sont fragiles mais parce qu’ils peuvent mordre ou écraser…

 

Ronit Baranga dit avoir traité la bouche comme « métaphore de la frontière entre l’organisme et l’environnement afin de créer une vision déstabilisante. D’autant que par ses objets-images et en un imaginaire immaculé il renvoie à une sorte de premier temps de la métaphore. Elle devient "l’acte d’instauration du sujet" (Lacan) et le remaniement des rapports au monde à travers trois concepts de base : le réel, le désir et la jouissance.

 

Le plasticien place toujours ses créations dans un certain désordre afin d'éviter l’entrée en jeu d’un signifiant-maître quelconque. Ses images de « re-présentation » se soustraient aux images « représentations ». Il entreprend tout un travail analytique qui englobe l'histoire de l'art, le social et le politique ainsi que l'évolution même des processus de création d'images et de leur transmission. Ses œuvres décalent le réel tel qu'il est donné à voir. Dans leur béance surgissent par renversement un plaisir et une résistance. La capacité à détourner les objets, à se réapproprier leurs codes relève néanmoins d'un besoin d'appartenance au monde en rapport à sa culture. En son sens on peut qualifier l’œuvre de politique même si elle reste avant tout poétique.