Les articles de Jean-Paul Gavard-Perret

Artiste peintre juif :Aron Wiesenfeld , du plus profond de la mémoire

La Shoa, la neige, la mort, Du plus profond de la mémoire Aron Wiesenfeld

Aron Wiesenfeld : du plus profond de la mémoire

 

Aron Wiesenfeld est né en 1972 à Washington et s’est installé à San Diego, en Californie. Il a étudié́ la peinture à la Cooper Union de ̀ New York. Après un court passage dans l’univers des comic books il est aujourd’hui exposé dans le monde entier.
Dans ses œuvres la douleur est omniprésente tout en demeurant plus allusive qu’ « à l’image » à proprement parlé. Elle est logée au cœur d’une nature en déshérence et silencieuse. Emane une mélopée tragique entonnée par des enfances innocentes faites de solitude et d’exploration. Surgit une mystique face à l’hostilité́ enveloppante de la nature. Cette dernière renvoie à celle de l’Histoire et à la Shoah. Une forêt sombre évoque non seulement la peur primitive mais celles d’Ukraine et d’ailleurs où tant de justes furent exterminés. Quant au tunnel il rappelle ce que l’histoire garde de plus noir.
Apparaissent aussi de manière explicite la fuite et l’exode physique selon une thématique dont l’artiste se fait l’écho de manière presque inconsciente. Elle provoque des confrontations incessantes. Les images qui pourraient parfois surgir de contes merveilleux sont ainsi transportées vers le sentiment tragique de la vie prête à être arrachée avant terme. Elle semble siphonnée par les trous, les tunnels, l’obscurité́. Celle-ci – selon Wiesenfeld – est liée « à la mort, la maturité́, l’inconscient, ou la folie, mais surtout, elle représente une inconnue. Le protagoniste, lui ; est présenté́ avec un acte de foi. ». Mais cet acte est plutôt celui de la mort qui lui est donné. Elle voudrait faire passer les innocents pour des coupables.
De telles images sous effet de fausse candeur sont les plus insécures qui soient. Elles montrent l’appel du néant organisé en ordre de marche par le monstre qui rôde toujours. Il est d’autant plus dangereux que les personnages pré-pubères ne semblent pas comprendre ce qui les attends tandis qu’ils arpentent des milieux hostiles. Au fond d’une forêt, à la surface d’un étang ou dans l’obscurité́ de la solitude il est impossible de se détourner de tels personnages. Ils sont saisis entre obéissance et interdits dans le silence d’une intimité́ pudique.
La neige est un souvent un élément de la composition des œuvres de Wiesenfeld. Elle traduit autant la pureté, l’isolement le sens allégorique d’une disparition. Initialement très inspirés par les portraits photographiques d’August Sanders ceux du peintre sont à la fois un mixe entre le rêve et le cauchemar en gestation. « Il s’agit de trouver le courage de faire face à l’inconnu » dit l’artiste, néanmoins ces personnages restent avant tout des figures en péril qui ne peuvent qu’émouvoir loin pourtant de tout pathos facile.
Jean-Paul Gavard-Perret

Artiste juive : Rachel Yedid : l’angélique et le démoniaque

Rachel Yedid artiste peintre

Rachel Yedid : l’angélique et le démoniaque

Une douceur émane des visions de la féminité dévoilée en divers types de déclinaisons érotiques. Chaque œuvre reste étrange, complexe et ambiguë en des « poses » qui impliquent une certaine distance avec ce qu’elle suggèrent.

La femme reste mystérieuse, erratique et l’artiste crée par le portrait bien des narrations allusives.

Chacun ramène d’une manière ou d’une autre à un désir. Il passe par le corps sans que des pièces rapportées aient besoin de le « cornaquer ».

La vision joue sur la délicatesse des poses, l’anomie ou sur l’allusif expressionniste.

L’œuvre demeure à la jonction de l’angélique et du démoniaque.

Si bien que l’artiste devient à la fois fée et sorcière dans le sillage de ses sirènes. On peut même parler de « méphistophélie » éthérée qui suggère bien des possibilités.

Aucune n’apporte de réponse définitive. D’autant que le travail de Rachel Yedid ne naît pas d’une seule idée ou intention. Son sens ne saurait être univoque. Ses figures « imposées » sont autant des modèles que des rôles. Leurs gestes sont très ambigus. Présumés innocents ils orientent autant vers l’âme que vers le feu au nom de certaines douceurs qui s’apprivoisent.

Demeurent toujours un côté obscur et un côté lumineux. Les deux cohabitent harmonieusement et se rapprochent alors d’une érotique intuitive de la peinture par leur langage aux tonalités sensuelles.

Elles-mêmes s’articulent autour des aléas du sens et de la perte de cadre de références. Il y a là une nudité appelée et qui n’appelle pas forcément à l’altérité.

La femme s’y contente de son tout sachant qu’il vaut mieux être seule que mal (et mâle) accompagné. Certaines poses révèlent le « caliente » des plaisirs secrets de la féminité. Le sex-appeal glisse dans les zones ténébreuses.

Elles transforment les femmes en apparitions fantomatiques et flottantes. Frontalités comme effacements, sont volontairement déroutantes et riches en ambiguïté.

Rachel Yedid contre une certaine postmodernité prouve qu’on ne peut réaliser une image sans avoir affaire au concept de beauté.

Textile aidant la nudité maquillée crée un amalgame de type définissable et indéfinissable. En rien conceptuelle mais pas plus réaliste l’œuvre reste des plus suggestives Il existe là implicitement une mise à nu de divers préjugés sur la représentation.

Les couleurs n’accentuent pas de manière expressionniste le visage du modèle. Elles mènent quasiment une existence indépendante presque neutre. Comme si le dessin - ce qui est présenté - et le motif vivaient ensemble et séparés sur la surface dans une hybridation subtile. Celle-ci est renforcée par les « gages » d’intimité en sujets rapportés.

On regarde donc les portraits de Rachel Yedid différemment qu’un portrait classique car l’artiste crée des mutations subtiles et certainement sardoniques. D’autant que chaque oeuvre est bien sûr un autoportrait. L’artiste est son meilleur « objet », son plus fidèle « sujet ». Pourrait-elle ajouter comme l’écrit Marlène Dumas « je trouve que je suis moi-même le meilleur modèle car je suis l’exemple du mal » ?… Pas sûr. La créatrice sait raison garder…

Jean-Paul Gavard-Perret .

Ecrivain juif : Raymond Federman celui auxquels la douleur et le rire ont une dette immense

C'est un Chut qui me sauva la vie. Raymond Federman, écrivain juif

Raymond Ferderman : Celui auxquels la douleur et le rire ont une dette immense

Selon Raymond Ferderman pour écrire il faut avoir du temps et de quoi manger :

« L'histoire est simple. Un gars s'enferme dans une chambre pendant un an avec 365 boîtes de nouilles pour écrire un roman que le lecteur est en train de lire. ».

Pas n’importe quel roman (ou poème) : celui qui va au bout du corps et de l’histoire en une affaire de langage. Là encore pas n’importe lequel : celui qui empêche de dormir.

Et ce à travers le corps même de l’écrivain juif. Il fit de son nez son emblème : « un monument topologique à la mémoire de ceux qui sont morts à cause de leur nez ». Tous ses livres sortent de son corps. Et cela vient de très loin. D’un professeur allemand, Rinehard Kruger.

Devant organiser une conférence sur la sémiologie du corps il écrit à Federman « que cela risque d'être drôlement chiant d'avoir une vingtaine de vieux profs allemands gâteux en train de discuter du corps humain et me demande si je veux bien participer à la conférence en écrivant quelque chose d'amusant pour l'illustrer ».

Et ajoute l’auteur : « Un soir, alors que je leur coupais les ongles, mes doigts de pieds se sont mis à me raconter une histoire ». Le texte est envoyé, lu et tout le monde est ravi et s’est plié de rire.

L’auteur a donc continué à faire « le tour de son corps » qu’il a limité à neuf parties « le numéro neuf (mon organe sexuel) étant celui qui abolit tous les autres »...

Raymond Federman est né en 1928 à Paris, et vécut à San Diego en Californie. Romancier, poète, grand ami de Beckett, critique, traducteur, "surfictioniste", "critifictioniste" mais aussi ancien parachutiste, golfeur fanatique, joueur de roulette, champion de natation, il fut l'auteur d'une quarantaine de livres aux Etats-Unis. Par son origine et son histoire, son écriture s'est voulue résolument bilingue - et on comprend entre autres pas ce point (mais ce n'est pas le seul) sa confraternité avec l'auteur de « Fin de partie ».

« A la queue leu leu » est selon l'expression - fort juste de son auteur – « un long récit pas très large ». Les mots sont en effet mis à la queue leu leu selon deux colonnes et symbolisent les hommes, les femmes et les enfants qui ont pris place dans une file d'attente infinie.
Dans ce long calligramme ondoyant, le texte est mis en perspective par une structure où pas à pas, page après page, des interventions graphiques et typographiques l'accompagnent a la fois pour "aider" et tromper la lecture.

On retrouve là toute une tradition avant-gardiste lettriste dont l'auteur de "Quitte ou double" s'est fait, outre-Atlantique, le héraut.

Mais une telle expérience met à mal la paresse de lecteur pour le reporter dans la tragédie traitée selon un grand rire. Et ce, afin que la douleur soit supportable aux survivants.

Le texte devient l'énigme de la langue, de l'être, du monde et de la tragédie de la Shoah. L’horreur est ramassée en peu de mots et force à réfléchir aux rapports que nous entretenons avec les mots et ce dont ils témoignent.

Lire Ferderman revient donc à faire l'épreuve de l'autre en soi, de l'être en son écrasement programmé par les forces du mal.

En écrivant « par » son propre corps Federman trouva la façon de parler de ce qui est arrivé à ses frères et soeurs disparus. Il les relie au monde. L’auteur prit les coups portés leurs corps. Le sien a pu résister à la mort mais c’est lui qui exprime la souffrance. La sienne bien sûr « dans les usines de bagnoles à Détroit ou lorsque j'étais crève faim à Nouillorque » sans oublier les insultes de « sale juif » ou de « Dirty yankee ou pussy-eater ».

Mais surtout la douleur des siens. Lui a pu échapper la rafle qui transforma " toute la famille en savonnettes ".

Pour la dire il a inventé ce qu’il nomme « un triste fou-rire ».

Il permit à l’auteur de supporter l’absence intolérable qui ne le quitta jamais : « quand on survit à ce que je nomme l'impardonnable énormité du 20e siècle, soit on se suicide Primo Levi, soit on éclate de rire devant la grande connerie humaine. En règle générale, j'aime faire rire le lecteur » écrit celui qui fit sienne la phrase de son ami Beckett : " rire ou pleurer c'est la même chose à la fin ".

À une jeune femme qui un jour lui demandait pourquoi il écrivait il répondit « Pour être libre. Pour me libérer de tout ce qui m'empêche d'être moi et d'aller jusqu'au bout de moi-même ».

Chut, Raymond Federman, ce placard fut mon berceau et ma tombe

Chut, Raymond Federman, ce placard fut mon berceau et ma tombe

Celui qui dit encore « Ce n'est pas moi qui ai choisi la vie. C'est ma mère qui m'a offert un surplus de vie lorsqu'elle m'a poussé dans le débarras, ce jour de juillet de 1942, et m'a chuchoté le premier mot de ce que j'allais devoir écrire : Chut... ». Ce chut reste ancré dans l’œuvre.

Et le débarras dans lequel sa mère le poussa fut pour lui un berceau et un tombeau. L’auteur a souvent « joué » avec ces deux termes si proche en anglais ( womb & tomb).

Il précisa « Je suis sorti de ce débarras presque nu, n'ayant ni argent, ni tickets de pain, ni éducation, plus rien. Peut-être aurait-il été préférable d'y retourner, de rester dans le noir et le silence de ce trou, plutôt que de vouloir affronter la vie au risque d'échouer. Mais j'ai choisi la vie ».

La vie et un rire fou qui fit de lui selon un critique américain un « cynique heureux ». De fait Federman ne fut ni l’un ni l’autre. Il existe chez lui ce qui manquait à Cioran mais ne faisait jamais défaut à Beckett : la compassion.

L’auteur est comme lui un créateur compassionnel aussi drôle qu’époustouflant.

Il demeure encore trop méconnu en France car longtemps maltraité par les éditeurs.

Et l’auteur de préciser « on me disait que je trahissais la langue française parce que j'écrivais en anglais. Que mes livres étaient trop bavards, trop scatologiques. Qu'on en avait assez de ces histoires de juifs qui foutent le camp en Amérique. On m'a même dit que je ne savais pas y faire dans les " belles lettres " ».

Federman ne s’en défendit pas. S’il pensa qu’on pouvait écrire après le Shoa, on ne pouvait le proposer qu’en « moches lettres » face aux obscénités de l'histoire et pour écrire sur la catastrophe en espérant qu’elle ne revienne pas. Néanmoins comme Beckett l’auteur n’avait que des doutes sur cet espoir.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

De l’auteur (sélection) : Moinous & Sucette, Al Dante Mon corps en neuf parties, Al dante/Léo Scheer, Quitte ou double, Al dante/Léo Scheer, Surfiction, Le mot et le reste, Le Livre de Sam (ou) Des pierres à sucer plein les poches, Al dante, Chair jaune, avec Pierre Le Pilloüer, Le Bleu du ciel ; À la queue leu leu, Cadex Éditions (édition bilingue français / anglais U.S.), La Voix dans le débarras, Impressions nouvelles, La Fourrure de ma tante Rachel, Léo Scheer, Quitte Ou Double, Léo Scheer