Les articles de Jean-Paul Gavard-Perret

Artiste juif Boyan : de don Quichotte à Billy the Kid

L’artiste israélien Boyan

Boyan : de don Quichotte à Billy the Kid

L’artiste israélien Boyan aime à jouer avec les images mythiques pour les transformer : il fait de Don Quichotte un chevalier blanc, de Billy the Kid un Rimbaud dessiné par Verlaine, de Napoléon un « poor lonesome cow-boy ».

L’artiste israélien Boyan

L’artiste israélien Boyan

Tout cela donne de lui l’image d’un « rough boy », un « dur » de la peinture, une sorte de gamin de Tel-Aviv genre boulevard de ceinture. L’éloignement du réel au profit d’un mythe revu et corrigé tient de la farce autant que de la fable. C’est vivifiant, intempestif et transgressif. Les idées reçues se dissolvent en de telles peintures ravageuses.

Son travail transforme le sujet un objet, édulcore le temporel tels que les médias d’hier ou d’aujourd’hui le consomment. Un triste sire de circonstance - genre Bokassa - pratique dans le carrosse de son pseudo-sacrement un chaud baiser à une femme blanche. Si bien que d’une certaine façon chacun en prend pour son grade là où les stucs en stock se dégradent.

Ce qui n’empêche l’artiste de retrouver un lyrisme particulier car intempestif : celui qui renoue avec les forces non seulement primaire de vie et de mort mais ave celle que l’art lorsqu’il n’est pas dévoyé en des fins secondaires.

 

Boyan, Sommer Contemporay Gallery, Tel Aviv.

Photographe juif : August Sander exposition au Mémorial de la Shoah

Persécutés persécuteurs portrait d'August Sander, exposition au mémorial de la Shoa

 Portraits  d’un humaniste

August Sander, « Persécutés / persécuteurs des Hommes du XXe siècle », Exposition, Mémorial de la Shoah, Paris  du 8  mars  au 15 novembre 2018

August Sander, « père » de la photographie documentaire, a vu, observé et pensé de près l’horreur.
Il l’a cartographié et  radiographier en captant en Allemagne des années 30 puis plus tard les hommes dans la rue ou dans des lieux d’enfermement.
L’exposition sort des photos connues pour montrer le travail de l’artiste et de son fils Eric.

Ce dernier est largement présent dans ces fragments des hommes du XXème siècle.
Sander y oppose les juifs venus dans son studio pour des photos obligatoires et spécifiques d’identité, et les nazis qui s’y rendaient afin de faire des portraits pour leur famille.
Existe implicitement tout un jeu de regard. Les uns de biais - afin de distinguer leur nez et leur oreille-, les autres de face.

Sander montre ainsi – sans besoin de mots - combien dès 1938 les juifs sont déjà partis ailleurs de manière bouleversante. L’artiste suggère qu’ils n’ont plus le droit d’exister face à de jeunes bourreaux qui ont le droit de vivre absolu sur les autres. L’émotion des plus terribles et puissante.

Le Memorial de la Shoah met aussi en lumière les noms des personnages photographiés afin de les humaniser dans uns scénographie certes un peu pesante  mais pédagogique afin d’appuyer l’objectif d’une photographe « qui se couche en pleurs et se réveille en larmes » après la mort de son fils.

masque mortuaire de August Sander

Masque mortuaire de August Sander

Eric Sander est lui même un persécuté dont le masque mortuaire clôt l’exposition. Si bien qu’à travers ses propres images d’homme plus radicalisé que père, il prouve combien la photographie resta vitale. C’était pour lui la seule raison pour continuer à exister.

Ses photos complètent celle de son père.  Expressions et mises en scène montrent un monde tel qu’il fut. Là où dans ce face à  face il n’existe plus de dominants et de dominés qui ne peut que remuer le visiteur.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

L'antisémitisme rampant de Simone de Beauvoir

Les albums de Mère Castor (L’antisémitisme rampant de Simone de Beauvoir)

Les albums de Mère Castor (L’antisémitisme rampant de Simone de Beauvoir)

La collection de la Pléiade vient de publier probablement les deux tomes les plus inconséquents de sa longue existence.  Le « fond » semblait avoir été  atteint avec la republication de la part la moins intéressante de l’œuvre de Jean d’Ormesson (ses romans) mais ce n’était qu’un leurre.

Simone de Beauvoir « Mémoires I et II » Édition publiée sous la direction de Jean-Louis Jeannelle et Éliane Lecarme-Tabone. Chronologie par Sylvie Le Bon de Beauvoir, La Pléiade, Gallimard,

Simone de Beauvoir « Mémoires I et II » Édition publiée sous la direction de Jean-Louis Jeannelle et Éliane Lecarme-Tabone. Chronologie par Sylvie Le Bon de Beauvoir, La Pléiade, Gallimard,

Il est vrai que « La Pléiade » fait plus que sauver les meubles en publiant au même moment  deux tomes des " Œuvres" de Kierkegaard.
Néanmoins reste une question : quelle mouche a piqué les directeurs littéraires des éditions à proposer une telle publication ?

 Sans doute les directeurs financiers de Gallimard. Ils ont compris qu’il serait bon d’exploiter un tel corpus.
Simone de Beauvoir reste un filon germanopratin, grand bourgeois et universitaire.
L’auteure jouit d’aficionados chez ceux qui aiment les histoires des histoires littéraires.
Son couple fut monté en épingle : certes ce n’était pas Lauren Baccall et Humphrey Bogart. Mais chacun possède ses modèles comme les de Beauvoir avaient leurs œuvres.

Ces deux tomes non seulement mettent en exergue l’écriture la plus ordinaire, vieillotte, anecdotique qui soit de celle qui voulut faire de sa vie une littérature. Cette dernière non seulement le lui rend peu mais lui joue ici  bien des tours.

 Chacun sait en effet tout que des « Mémoires » sous prétexte de vérité mentent. Freud l’avait déjà noté : leur comment dire cache un comment ne pas dire. Et depuis « Les Confessions » de Rousseau, l’autofiction est un mensonge qui fait du  « mémorable » le plus suspect des monuments.

 Celle qui resta aussi rouée que romantique, prise et éprise par les hommes (son père, Sartre, Nelson Algren) et voulait s’en délivrer se prend ici les pieds dans le tapi.
Certes il ne s’agit pas de jeter le (grand) bébé avec l’eau de son bain.
Simone de Beauvoir restera l’auteur d’un  livre majeur, incontournable et fondateur : « Le Deuxième sexe ». Sans lui le monde d’aujourd’hui ne sera pas ce qu’il est.

Mais avec les « Mémoires » c’est bien d’un autre tabac qu’il s’agit. Non seulement vers la fin de sa vie et pour « défendre » la mémoire de Sartre, sa compagne de route s’attèle à une remise en cause de la spiritualité judaïque, mais sa défense des minorités (noires, palestiniennes, etc.) implique sourdement et implicitement la remise en cause par les « sartriens » d’un monde où des intellectuels influencés par « le dieu d’Israël » tireraient les ficelles dans « une vision de monde devenue spiritualiste et religieuse » peu en rapport avec la doxa de la mémorialiste.

Certes Simone de Beauvoir pratique sur ce point la litote mais garde une dent non seulement contre la mère d’une de ses élèves juives séduite et plus par l’auteure (Sylvie Le Bon De Beauvoir tente de justifier celle dont elle fut la fille adoptive) mais elle pratique une attitude bien connue chez toute une caste de la grande bourgeoisie d’extrême gauche.
Elle pratique sous le manteau une force d’implémentation envers le judaïsme qui (certes il n’est pas le seul) produirait une implantation sur l’idéologie française et internationale.

En ces deux tomes, c’est toujours en position de surplomb que Simone de Beauvoir  juge le monde où elle s’affiche comme créatrice souveraine.
Dans cette reconfiguration, derrière l’émancipation des femmes et au nom d’une vision très fléchée, se cachent  souvent des reproches individuels ou collectifs envers le judaïsme au non d’un marxiste (certes pas forcément orthodoxe) et pour une lecture du réel discutable au sein d’un cadre de référence où le juif reste souvent l’accusé : « Benni Levy - le vrai nom de Victor  (…) et son détournement de vieillard» (a soin de souligner l’auteure dans « Cérémonie des adieux », p. 1114 tome 2) bien sûr mais il n’est pas le seul.

Simone de Beauvoir « Mémoires I et II » Édition publiée sous la direction de Jean-Louis Jeannelle et Éliane Lecarme-Tabone. Chronologie par Sylvie Le Bon de Beauvoir, La Pléiade, Gallimard, 1616 p. et 1696 p.

Artiste juive : Le monde poétiquement inquiétant d’Ella Amitai Sadovsky

Le monde poétiquement inquiétant

Le monde poétiquement inquiétant d’Ella Amitai Sadovsky

Née dans le kibboutz Gesher, Ella Amitay Sadovsky est reconnue internationalement comme artiste et scientifique. Elle a obtenu les plus hauts diplômes dans ces deux domaines. Elle vit à Mesilat Zion, enseigne à Tel Aviv, exposé dans son pays d’origine et aux USA. Elle a reçu de nombreux prix et certaines de ses oeuvres ont été publiées en deux livres il y a quelques années. Elles se doublent désormais de performances vidéo.

Le monde poétiquement inquiétant d’Ella Amitai Sadovsky

Le monde poétiquement inquiétant d’Ella Amitai Sadovsky

Sa peinture est complexe, sophistiquée,  impertinent et directe. Elle s’alimente d’une réflexion perpétuelle sur le sens des images mais tout autant sur celui des êtres et de leurs rapports avec le monde vivant (animaux). S’élevant contre la notion de chef d’œuvre l’artiste ne brade pas pour autant la peinture et ne néglige pas ce qui  - hélas - désormais passe en second : le beau.

Celui-ci  possède comme corollaires - chez celle qui conserve toujours un point de vue iconoclaste – l’énergie et la poésie. Celle-ci devient à la fois l’élan et la résultante d’un travail qui décale le réel de ses miasmes trop réalistes mais enfin d’en souligner d’autres plus cachés.  Les œuvres sont des signes ironiques, jubilatoires mais néanmoins inquiétants. Si bien que l’artiste situe celle ou celui qui regarde ses œuvres entre deux sentiments au sein d’une forme  d’attraction mais où un danger rôde sourdement.

Faisant preuve de maîtrise technique l’artiste casse  la « vulgarité » des images médiatiques. Le jeu en vaut la chandelle et ouvre bien des méditations. Le « pouvoir » de l’analyse, la fonction de partage de l’art donne ici « droit » à l’émotion qui n’est pas narcissique. Elle permet l’accroissement de la conscience de l’existence dans des scènes aussi tendres que soumises toujours à un certain  vertige. La situation de son pays n’y est sans doute pas pour rien. Mais le trouble est ici d’un autre ordre.

Contre les pièges d’une peinture « discursive », Ella Amitai Sadovsky prolonge une vision enjouée de l’intime même si elle n’est pas dupe de ce qui entoure. Le spectateur est interpellé devant ce débordement de couleurs et de formes qui jouent de la suggestion. Elle est si parfaite qu’il n’y a rien à ajouter. Il y a là   l'esprit, le réel, le rêve, la tendresse, la poésie, la liberté mais aussi une certaine frayeur et un doute. Néanmoins l’amour  qui échappe  aux lois surnuméraires reste omniscient sans pour autant qu’il soit donné pour acquis et  fasse cheminer vers les lendemains qui chantent..

Ella Amitai Sadovsky Gordon Gallery, Tel Aviv

Artiste juif : James Turrell au Musée Juif de Berlin

James Turrell,, « Ganzfeld « Aural »,depuis le  12 avril, Musée Juif de Berlin

Le devenir et les passerelles de James Turrell

James Turrell,, « Ganzfeld « Aural »,depuis le  12 avril, Musée Juif de Berlin

 James Turrell,, « Ganzfeld « Aural »,depuis le  12 avril, Musée Juif de Berlin

James Turrell,, « Ganzfeld « Aural »,depuis le 12 avril, Musée Juif de Berlin

L’œuvre de Turrell surprend toujours par la vigueur de son interrogation créatrice. Ses audaces pénètrent jusque dans les soubassements de l’image en une  praxis qui s’accompagne d’une réflexion philosophique aboutie sur la finalité dont l’art se fait le creuset.

 

Existe en conséquence dans l’œuvre de l’artiste américain une tension entre une pensée de la structure, de l’image, de son espace et la pensée métaphysique. Entre aussi  une sensualité pure, phénoménologique, et un devenir de nature entéléchique souvent à travers une symbolique judaïque.

 

Dans la théorie, comme dans l’œuvre de Turrell, pensée et création agissent de concert, et avec une concertation réfléchie, mais ils se posent dans un espace paradoxal. Ce traveil est un voyage, un trajet, mais qui ne parcourt tel ou tel chemin extérieur qu’en vertu des chemins et trajectoires intérieurs qui la composent et en constituent le paysage. Et pour lui le lieu déserté n’est pas un lieu où il n’y a rien. C’est le lieu de la puissance « évidante ».

Penseur Juif : Stéphane Mosès penseur majeur du judaïsme

Stephane Moses avec imperméable et chapeau

Stéphane Mosès penseur majeur  du judaïsme

Stéphane Mosès, "Instantanés suivi de Lettres à Maurice Rieuneau (1954-1960)", préface d'Emmanuel Moses, coll. L'Infini, Gallimard, Paris, 2018.

Pour sa révolution intérieure  (cf. « Un retour au judaïsme. Entretiens avec Victor Malka », Le Seuil) Stéphane Mosès (mort en 2007) a travaillé avec les œuvres capitales de la pensée juive du XXème siècle. Ce livre en donne un aperçu transversal et double accompagné d’une belle préface de son fils, le poète Emmanuel Moses dont les œuvres sont essentiellement publiées chez Gallimard.

Stephane Moses

Stephane Moses

 

Né dans une famille juive, à Berlin, en 1931, la trajectoire individuelle du philosophe est marquée par l’Histoire.  Sa famille afin de fuir les persécutions quitte l’Allemagne pour Casablanca puis à Paris où, après avoir réussi le concours de l’École normale supérieure, l’auteur devient universitaire à la Sorbonne et à Nanterre.

Peu à peu  Mosès quitte l’assimilation dictée par sa famille pour « redécouvrir » la dimension spirituelle, philosophique et intellectuelle du judaïsme. Il le fait - selon ses propres mots -  sans la « grâce » mystique : il n’existe pas chez lui une révélation comme celle de Claudel envers le catholicisme ou de Rosenzweig envers le judaïsme. Sa religiosité restera modérée et avec une distance vis à vis de l’orthodoxie religieuse.

Néanmoins Mosès devient un acteur important dans le renouveau du judaïsme français. Il en dirigea un des principaux pôles institutionnels : l’école Gilbert-Bloch d’Orsay de Léon Askénazi, Robert Gamzon  puis Henri Atlan.

Marqué par la guerre des Six Jours il décide d’aller vivre en Israël  et s’y installe en 1969. Il enseigna trente ans à l’Université hébraïque de Jérusalem  et créa le département d’études germaniques.

Ce qui attire Mosès dans le judaïsme  est ce que ce dernier partage avec la civilisation occidentale. Ses recherches sur le domaine juif-allemand lui permettent de faire découvrir un certain nombre de penseurs juifs  connus ou méconnus ;  Gershom Scholem , Walter Benjamin, Martin Buber, Hermann Cohen, Manès Sperber, Hans Jonas mais aussi Maharal de Prague et  Haïm de Volozhyn, auteur de « L’Âme de la vie » qui développe la relation singulière entre l’homme et du judaïsme. Sans oublier Franz Kafka et Paul Celan.

Néanmoins l’œuvre de Mosès reste au plus haut point empreinte de la pensée de Franz Rosenzweig (1886-1929), sur lequel il écrit un livre majeur « Système et Révélation ». Existe dans l’œuvre toute une mise  en lumière de la pensée judéo-allemande mais aussi une vision personnelle du judaïsme  comme point d’articulation possible de l’universel et du particulier, le refus de l’idéologie de la laïcité mais aussi un constat conclusif sur la crise, voire l’échec du judaïsme  et une vision pessimiste à l’époque de la fin de sa vie mais qui permettent de poursuivre une réflexion.

Cette vision passe ici par des « choses vues ». A titre exemple la suivante ; « Berlin 1936 : du balcon de mes grands-parents, angle Kurfürstendamm et Wilmersdorferstrasse, j’assiste à la parade d’ouverture des jeux Olympiques.

Debout dans une voiture découverte, un personnage en uniforme brun salue, le bras tendu, la foule enthousiaste qui l’acclame. Je demande à ma mère : "Qui est cet homme"? Elle me tire par le bras vers le fond de l’appartement et me dit seulement : "Viens, ce n’est pas pour toi."» Une telle vignette est l’exemple de ce texte plus intime.

Quant aux lettres à Rieuneau, elles permettent d'affiner la nouvelle vision de l'histoire  liée à l'idée d'une utopie messianique. À la vision optimiste d'une histoire conçue comme une marche permanente vers l'accomplissement final de l'humanité, Mosès oppose l'idée d'une histoire discontinue, dont les moments ne se laissent pas totaliser. Mais sur les décombres de la raison historique l'auteur croit que l'espérance peut reprendre d'un essor. A l'époque ce ces lettres, l'utopie d'un temps ouvert à l'irruption du nouveau, la réalisation imminente de l'idéal redevenaient pensable. A suivre donc. Pour non le pire mais le meilleur.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Photographe israélien :Nahal El-Al, quand le bruit de l’eau est sombre

Photographe israélien :Nahal El-Al

Nahal El-Al  : quand le bruit de l’eau est sombre
Hahal El-Al, galerie Neil Folberg, Jerusalem

Nahal El-Al créent des photographies énigmatiques, solaires ou ombreuses. Elles "disent" l'indicible, racontent l'histoire des eaux anciennes répandues dans des cuvettes qui parfois brouillent les repères connues de la nature. Même lorsque ces eaux demeurent sans devenir, les saisons se laissent apprivoiser à travers un prisme impressionniste voire quasiment abstrait. Les photos renvoient à une structure profonde qui est remodèle, reformule le paysage.

Photographe israélien :Nahal El-Al

Photographe israélien :Nahal El-Al

Dans les étendues désertes du Golan comme dans ses oasis, des lueurs étranges ramènent le réel du coté du rêve. L’illumination et le surgissement sont d’une évidence seconde là où les surfaces ancrées dans le présent acquièrent une substance particulière.

Ici le bruit de l’eau est sombre dans des reliefs qu’on n’attend pas forcément à trouver dans le Golan.  Preuve que la photographie travaille  moins dans l’instant que la permanence là où tout est dans le plaisir de saisir la lumière, l’ombre dans la lumière. La nature revient  en mille éclats poétiques qui à la fois suggèrent une ambiance et produit du sens où les herbes comme le sable bruissent de vie.

Artiste juif : Marc Camille Chaimowicz, espèces d’espaces

Marc Camille Chaimowicz : espèces d’espaces

Marc Camille Chaimowicz : espèces d’espaces

Marc Camille Chaimowicz, « Your Place or Mine », The Jewish Museum, New-York, du 16 mars au 5 aout 2018.

Né à Paris juste après la Seconde Guerre Monndiale Marc Camille Chaimowicz est un artiste français - largement méconnu dans son pays. Son père juif polonais emmène sa famille à Londres lorsque le futur artiste a 8 ans. Depuis il y travaille et ne cesse d’interroger divers langues et cultures :  la française et l’anglo-saxonne, la juive et la catholique  mais aussi le masculin et le féminin, le public et le privé.

Il les questionne afin de souligner leurs interpénétrations à travers une pluralité de mediums : dessin, peinture, collage, sculpture, installation,  céramique, textile, papier peint et décoration intérieure, luminaire, mobilier, etc. Et ce depuis près de 50 ans.

Inspiré par Robert Rauschenberg défenseur du lien étroit entre l’art et la vie, dès les années 70 Chaimonwicz devient le précurseur de ce qui ne se nomme pas encore performance et installation. Créant un monde « d’intérieurs » il mixte des espaces réels et fictionnels en ce qui tient de décor d’éventuelles fictions. L’ensemble  au sein d’une œuvre en perpétuel inachèvement.

Marc Camille Chaimowicz : espèces d’espaces

Marc Camille Chaimowicz : espèces d’espaces

Dans son atelier et appartement de Londres entre 1975 à 1979 il a créé une totale confusion et fusion  entre ces deux espaces et leur fonction. Il a recréer et redécorer le lieu à l’aide  de ses propres créations pour le transformer en un lieu de construction de soi.

L’espace domestique et le design sont transformés pour que les vieilles structures et définitions d’espace  deviennent obsolète car l’artiste les estime aliénantes. Depuis cette époque Chaimowicz poursuit  divers processus de déclassement et de  reconstruction afin d’abolir les divisions qu’il juge dépassées, restructurer les espaces. Il s’agit de les réimager en imaginant encore et encore.

Artiste juif : James Turrell à partir du 12 avril, Musée Juif de Berlin

James Turrell,, « Ganzfeld « Aural », à partir du 12 avril, Musée Juif de Berlin

Le devenir et les passerelles de James Turrell
James Turrell,, « Ganzfeld « Aural », à partir du 12 avril, Musée Juif de Berlin

 

James Turrell,, « Ganzfeld « Aural », à partir du 12 avril, Musée Juif de Berlin

James Turrell,, « Ganzfeld « Aural », à partir du 12 avril, Musée Juif de Berlin

L’œuvre de Turrell surprend toujours par la vigueur de son interrogation créatrice. Ses audaces pénètrent jusque dans les soubassements de l’image en une  praxis qui s’accompagne d’une réflexion philosophique aboutie sur la finalité dont l’art se fait le creuset.

 

Existe en conséquence dans l’œuvre de l’artiste américain une tension entre une pensée de la structure, de l’image, de son espace et la pensée métaphysique. Entre aussi  une sensualité pure, phénoménologique, et un devenir de nature entéléchique souvent à travers une symbolique judaïque.

 

Dans la théorie, comme dans l’œuvre de Turrell, pensée et création agissent de concert, et avec une concertation réfléchie, mais ils se posent dans un espace paradoxal. Ce traveil est un voyage, un trajet, mais qui ne parcourt tel ou tel chemin extérieur qu’en vertu des chemins et trajectoires intérieurs qui la composent et en constituent le paysage. Et pour lui le lieu déserté n’est pas un lieu où il n’y a rien. C’est le lieu de la puissance « évidante ».

 

David Lynch : le retour sans l’aller

David Lynch : le retour sans l’aller

David Lynch : le retour sans l’aller

David Lynch, "Twin-Peaks - Le Retour", coffret Paramount, 2018.

Pour celles et ceux qui désireraient chercher un point d’appui ou de repère parmi les mystères absurdes des forces étranges de l’existence, il est demandé de passer leurs chemins. Twin Peaks n’est pas fait pour eux. Dans la partie 8 - sorte d’acmé de ce qui est plus un film  de 18 heures qu’une série télévisé - sur le bureau de Gordon Cole interprété par David Lynch lui-même est mise en évidence, une photographie de l’explosion de la première bombe atomique (le 16 juillet 1945 à White Sands, au Nouveau-Mexique). Elle s’avère une des clés de cet hapax dans le monde des séries et le portrait  en creux du Kafka du "Procès".

Un constat désespéré du monde transparaît. D’autant que cette version 3 n’a rien d’une « revival ». Ayant été forcé de révéler le nom du meurtrier de Laura Palmer, Lynch était devenu plus sombre et misanthrope mais ici rampe un amour constant à travers un avatar de Dayle Cooper qui se reconstruit auprès d’une femme (Naomie Watts) qui n’est plus la sienne.  Il est vrai que 25 ans ont passé…

Plus que jamais Twin Peaks n’est pas un lieu mais « un état d’esprit » (Lynch). Il y a le Dakota du Sud, Las Vegas, New-York et même au-delà. Le monde est disloqué comme la série elle-même. Le film et ses faux-semblants semblent sortir d’une boîte de verre mystérieuse pour se répandre dans  l’« étant donné » cher à  Duchamp (image qui obséda le réalisateur).

L’écran où tout se renverse constamment nous susurre parfois d’une voix caverneuse un vous ne savez pas ce qui vous attend.  « Le Retour » ne le dément jamais. Mystère de la mort ? De la vie ? Du bois autour de Twin Peaks ou d’un oasis dans le désert du Nevada ? Tout cela et bien plus. Dans ce monde désormais Laura Palmer prend une dimension mélancolique. Et beaucoup d’épisodes sont des hommages aux comédiens décédés des deux premières saisons dans un  chant du cygne subjectif, baroque, mélancolique et schizophrénique grevé d’acteurs vieillissants et d’enfants tristes, battus, mal traités. Le tout dans des images sublimes.

Lynch laisse là  un testament peut-être politique et surtout esthétique. Il s’agit sans doute d’assurer la transmission dans un appel aux amours impossibles et un appel à la guerre dans une sorte de vision aussi crépusculaire que d’aube étrange.

Face à un tel monde le spectateur lambda de séries classiques n’est plus tout à fait le même : il est constamment interpelé et happé par une saisie de fausses pistes où la question centrale est de savoir pourquoi se regarde un tel spectacle : tout est sans importance mais tout est capital en un travail de frustration et d’euphorie.

 

JPGP