Les articles de Jean-Paul Gavard-Perret

Artiste juive : Alexandra Zuckerman, l'épanchement des possibles

Artiste juive Alexandra Zuckerman : l'épanchement des possibles

Alexandra Zuckerman : l'épanchement des possibles

Alexandra Zuckerman est née à Moscou. Elle vit et travail à Tel-Aviv où elle poursuit un travail de plasticienne (peintures et dessins) où le monde est mystérieux.

Les narrations sont là pour, par des arpents apparemment réalistes, d'ouvrir sur une autre réalité. Des éléments hybrides s'y mélangent et demande de la part du regardeur une attention particulière.

Des portes opaques, des espaces clos, des forêts animalières (où des enfants se perdent) créent un monde d'illusion entre rêve et réalité, comme en des scènes plus où moins amusantes mais qui ne manquent toutefois pas de sérieux.

Le travail de l'artiste est reconnu non seulement en Israël mais dans toute l'Europe. Elle a déjà exposé en Roumanie, à Stockholm comme à Berlin, Dusseldorf et Italie et elle a reçu de nombreux prix.

Dans ses oeuvres féeriques s’en vont les angles du réel dont elle joue de l’écartement. Apparemment rien ne vient, rien ne va, mais tourne à travers divers motifs d'attente ou d'incertitude.

S’en va l’oeil au bout des doigts qui écaillent la réalité et en défient l'espace. Là où existe parfois un blanche chute à la courbure du corps comme à l’orée du trouble pour l'épanchement des possibles. Le tout avec pudeur. Mais juste ce qu'il faut.

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Artiste juif : Bruce Davidson poète des entrailles de la ville

Artiste juif : Bruce Davidson poète des entrailles de la ville

Bruce Davidson poète des entrailles de la ville

Bruce Davidson a parcouru les lignes métro de New York du Bronx jusqu’à Coney Island et Rockaway Beach. Et ce, après la crise financière des années 1970 qui avait décimé les programmes et infrastructures publics de la ville. Le métro était sans doute à son plus bas niveau question entretien, de maintenance et la criminalité y était galopante.

L'artiste prouve qu'il n’est pas seulement l’un des grands photographes du 20e siècle, mais qu'il leur est très différent. Se munissant d'un catalogue témoin afin de devenir chasseur d'image il a saisi ainsi des photos non sans risque. Comme il le précise dans une anecdote lorsqu'il veut prendre un jeune homme avec une cicatrice : «Ne prends pas ma photo ou je vais casser ton appareil photo» a dit l'homme. "Et j’ai dit: "Non non, je ne le ferais jamais sans votre permission" – ce qui était un mensonge. Alors je lui ai montré mon album et il m’a laissé le photographier".

Peu à peu grâce à un travail important sur la couleur et l'utilisation de flash ce travail est devenu une entreprise exceptionnelle. Bruce Davidson se révéle certes documentariste mais surtout un fantastique poète de la ville et de ses soutes.

 

Bruce Davidson, "Subway", Galerie Howard Greenberg, New-York, été 2020.

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Artiste juive : Les envols de Lea Avital

Les envols de Lea Avital

Les envols de Lea Avital

La plasticienne Lea Avital est une des grandes artistes de la scène israélienne. Elle crée à travers ses sculptures paradoxales car aussi minimalistes que baroques des présences intriguent. Entre torsions, plis comme à travers des ready made le monde est inquiétant entre mouvement et immobilité.

Riche de tout un background culturel, l'artiste crée des pièces qui génèrent de nouvelles connexions avec la réalité. Le travail et sa structure sont parfois mis en évidence mais parfois les oeuvres parlent par elles-mêmes pour distiller des sensations mystérieuses d'un fort potentiel que l'artiste active.

Chaque pièce dans ses plis, son élasticité ou ses mouvement épouse l'espace sans s'y enchaîner.
Tout reste léger là où l'auteur crée un monde dont la "tonalité" ne cesse de surprendre dans une telle poésie de l'espace.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Artistes juifs : Ruth et Peter Herzog

Ruth et Peter Herzog : récit et histoire de la photographie

Ruth et Peter Herzog : récit et histoire de la photographie

Ruth et Peter Herzog, "The Incredible World of Photography Collection Ruth et Peter Herzog", Kunstmuseum Basel | Neubau, Bâle, du 18 juillet au 4 octobre 2020/

Les 400 pièces de cette exposition historique réunissent provenant la photographie amateur, commerciale et scientifique du XIX ème siècle et la photographie publicitaire du XXème. Cet important ensemble permet de découvrir des photographes suisses ou internationaux encore jamais exposés jusqu'ici.

L’exposition montre aussi  la diversité matérielle des objets photographiques : daguerréotypes, ambrotypes, ferrotypes, tirages sur papier salé, sur papier albuminé, autochromes et tirages au gélatino-bromure d’argent. Elle marque aussi le début d’une coopération durable entre le Kunstmuseum Basel et le Jacques Herzog und Pierre de Meuron Kabinett, Basel, auquel appartient la collection photographique Ruth et Peter Herzog depuis 2015.

Une architecture d’exposition innovante permet d'ouvrir ls spectre de la photographie, son histoire et sa matérialité. Elle se caractérise par des réflexions sur la perception et sur la présentation de ces objets souvent de petit format. Chacune d’entre elles propose une immersion dans une masse de motifs et de thèmes.

À certains endroits du parcours, l’exposition réunit des photographies historiques avec des œuvres majeures du Kunstmuseum Basel et des prêts dont des peintures de Vincent Van Gogh et Robert Delaunay, des travaux sur papier d’Andy Warhol et de Martin Schongauer, mais aussi des photographies de Thomas Demand et de Bernd et Hilla Becher. Cet apport permet met en lumière les rapports complexes entre la photographie et l’art et leur influence réciproque .

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Ruth et Peter Herzog : récit et histoire de la photographie

Ruth et Peter Herzog : récit et histoire de la photographie

Artiste juif : Wolfgang Suschitzky l'humaniste

Wolf Suschitzky, "No Resting Place", Fotohof, Salzbourg - Autriche du 17 juillet au 26 septembre 2020

Wolfgang Suschitzky l'humaniste

Wolf Suschitzky, "No Resting Place", Fotohof, Salzbourg - Autriche du 17 juillet au 26 septembre 2020

La vie de Wolfgang Suschitzky fut marquée par la fuite et l'exil pour fuir la peste brune. Alors qu’une grande partie de sa famille a été assassinée par les nationaux-socialistes, il a survécu en exil en Grande-Bretagne, ayant déjà fui en 1934 à la lumière des développements politiques dans «l’État corporatif» austro-fasciste. Il est décédé à Londres en 2016 à 104 ans.

Pour cette rétrospective, Fotohof "archiv" qui a reçu la succession de l'artiste, a choisi un thème : le travail.

Ce n'est pas un hasard : le sujet est omniprésent dans l’œuvre du viennois qui a grandi dans une famille juive entièrement consacrée à la politique sociale-démocrate de Vienne. Son père était co-fondateur d'Anzengruber Verlag et de la première librairie social-démocrate de Vienne. Les deux durent fermer après l’Anschluss.

Observateur sobre des luttes sociales, le photographe exprime par ces photos la souffrance humaine et aussi l'appel à une forme de révolte induite dans des photos expressionnistes. Elles offrent une vision des conditions de vie et de travail dans divers pays et témoigne d'un le monde, mais humaniste inébranlable longtemps mis à mal qui tout compte fait reste la seule issue face aux idéologies délétères.

Artiste juif : Gregor Hildebrandt, Sommer Contemporary, Tel-Aviv, été 2020

La galerie Sommer Contemporary de Tel Aviv

Surfaces et supports : Gregor Hildebrandt​.

Gregor Hildebrandt, Sommer Contemporary, Tel-Aviv, été 2020

La galerie Sommer Contemporary de Tel Aviv présente l'oeuvre de Gregor Hildebrandt​ qui utilise comme matière première de ses tableaux des cassettes audio et vidéo-VHS afin de créer des oeuvres qui ressemblent à des peintures par leurs assemblages ou à des sortes de sculptures en les attachant les unes aux autres.

Avec ces matériaux devenus obsolètes il crée de nouveaux "ready-made" tout en leur accordant un nouvreau sens de manière subtile. Il marie ainsi l'abstraction et la narration tout en transformant des objets "vintage" et nostalgique pour un usage plastique neuf et minimaliste. De plus chaque pièce est lié à une certaine musique et fonctionne comme des objets à trois dimension pour l'évoquer.

Né en Allemagne en 1974 l'artiste est présent dans le monde entier et Sommer Contemporary l'a déjà exposé en 2017 juste après ses prestations mudéograpiques au Kunstlerhaus Bethanien Museum de Berlin (2016), au Bass Museum of Art, Miami, USA (2014) et Palais de Tokyo de Paris (2012).

Artiste juive : Carole Bellaïche, LaCovid et les jardins de Paris

Artiste juive : Carole Bellaïche, LaCovid et les jardins de Paris

Carole Bellaïche, LaCovid et les jardins de Paris

"C’était il n’y a pas longtemps dans Paris, un temps où on ne pouvait plus sortir de chez soi, c’était interdit, car c’était dangereux. Quelle était cette époque ? Une autre que la mienne, mais pourtant c’était le mois dernier" dit Carole Bellaïche pour évoquer ses prises parfois "bougées" ou dédoublées - ce qui n'est pas anodin pour l'effort d'écho que cette technique induit.

Sans doute qu'en traversant en voiture pour traverser Paris soumis à une nouvelle peste, la créatrice inconsciemment a renoué avec des fils plus profond. A travers les grilles des jardins des Buttes Chaumont, la photographe dit avoir entrevu "une sorte de jungle indomptée." Cette vision fugace m’a fascinée. Comme une impression".

Par cet arrêt de l'image ressurgit ce que Proust nomma du "temps à l'état pur" mais tout autant des miroirs aveugles du passé. Et à travers divers grilles et sans rechercher les laisser-passer Carole Bellaïche a satisfait un désir de toujours : photographier les jardins.

Elle l'a réalisé à travers les grilles comme elle le pouvait et en utilisant la double exposition sur son appareil. Et soudain la surimpression permet à l'inconscient de dire ce que les mots n'évoquent qu'avec peine.

Se risquant à faire des images qu'elle ne pouvait totalement contrôler, et par surimpression, argentique et à l'aide d'aucun pied, à travers les grilles et loin de toute existence charnelle, la créatrice ne renvoie pas à une présence idyllique du paysage.

Une autre présence a lieu : plus sourde, plus mémorielle. C'est comme si une nouvelle fois, en absence de présence humaine et comme le chantait Reggiani "les loups sont entrés dans la ville".

Carole Bellaiche, "Paris mai 2020".

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Cinéaste juif : Judd Apatow, renaissance

Cinéaste juif : Judd Apatow, renaissance

Apatow choisit pour son nouveau film de mettre en fiction la vie du jeune comique de stand-up Pete Davidson. Elle  a été largement freiné depuis le décès de son père pompier, quand il avait 7 ans.

L'auteur crée le portrait d'un humoriste bipolaire qui vit au crochet de sa mère en une comédie chaleureuse proche de celles de Woody Allen.

le réalisateur recoupe des images pour voir bien autre chose que la mémoire du passé au moment où le film donne une possibilité de comprendre l'évolution d'un héros.

Bien que les dialogues soient vifs et drôles, le film pourrait sembler interminable car il ne se passe pas grand chose. Mais c'est le timing nécessaire pour qu'un trajet se dessine entre dépression et reprise du vivant.

Un tel propos a besoin sinon de lenteur du moins de temps pour que cohabite farce et mélodrame au milieu de gags parfois potaches mais délicieux.

Apatow réussi son déconfinement. Après bien des films secondaires, celui-ci reste insolent. Il offre ses lettres de noblesses à une oeuvre qui en manquait justement : ici le sujet est fort.

Jean-Paul Gavard-Perret

Photographe juive : Edith Tudor-Hart, de l'engagement à la réhabilitation

Jean-Paul Gavard-Perret

Edith Tudor-Hart : de l'engagement à la réhabilitation

Edith Tudor-Hart, est née Suschitzky dans une famille juive de libraire de Vienne le 28 août 1908 à Vienne et morte le 12 mai 1973 à Brighton. Elle étudie la photographie au Bauhaus puis devient puéricultrice à l'école Montessori de Vienne. Mais elle poursuit la photographie pour lutter contre le fascisme.

Elle rencontre en 1926 le Britannique Alex Tudor-Hart, étudiant de Mélanie Klein, , qui étudie la chirurgie orthopédique à Vienne et qui appartient à une famille d'artistes cultivée de gauche. Il se marie en 1933 et s'installe à Londres. Pendant qu'il fait la guerre d'Espagne avec les communistes elle fait des reportages photographiques sur les réfugiés de la guerre d'Espagne et sur la région du nord-est de l'Angleterre en plein déclin industriel.

Elle se focalise dès la fin des années 1930 sur les problèmes de société, en particulier ceux de la politique du logement et des enfants handicapés. Proche du Kominterm elle devient espionne pour l'URSS et crée avec son groupe des dommages aux services secrets britanniques après-guerre, jusqu'à sa découverte dans les années 1960.

L'espionne fut photographe d'exception. Et le handicap d'un de ses fils Tommy va assombrir une vie d'exilé de celle qui vit dans le communisme un espoir de changer la société mais aussi de dépasser à jamais et bien à tort l'antisémitisme.

Son petit-neveu, l'écrivain Peter Stephan Jungk, a consacré un film passionnant de réhabilitation sorti en 2017 en Autriche, Tracking Edith (Sur les traces d'Edith), complété par un livre publié chez Actes Sud : La chambre obscure d'Edith Tudor-Hart.

Il tente de comprendre ce qui est aujourd'hui un coupable dévoiement mais qui, pour toute une génération, allait de pair avec l'idéal communiste - espionner au profit de Moscou. Il n'empêche que l'oeuvre garde une force que peu de photographes ont atteint.

Jean-Paul Gavard-Perret

Edith Tudor-Hart, "Moving and Growing, Wolf Suschitzky, "No Resting Place" Fotohof, Salzburg, du 9 avril au 29 septembre 2020.

Auteur juif : Qui de neuf sinon Kafka?

Auteur juif : Qui de neuf sinon Kafka?

Qui de neuf sinon Kafka?

Kafka l'hérétique sortant de sa tradition et la recherchant dans le risque de la littérature s'en sert pour apparemment déformer et défigurer les textes anciens du judaïsme.
Il hante à sa façon la synagogue, effraie les femmes (et les hommes) de son excentricité créatrice.

L'auteur se représente souvent en animaux hybrides inclassables dont non seulement le célèbre insecte de la Métamorphose mais aussi le chat agneau d'une comptine araméenne et sa rédemption finale allégorie entre la judéité, sa terre et Dieu.

Chez Kafka cette chimère, cet héritage restent l'image d'un spectre juif et d'un sceptre qui ne lui aurait pas été transmis sinon sous forme de la boîte en argent donné par son père et auquel "Le Château" fait écho.

A ce traumatisme mémoriel, après la Shoah, il y en aura bien d'autre. La mémoire persécutrice chez Kafka est anticipatrice, chez Pérec ou Modiano elle sera post catastrophe.

Mais Kafka comme Modiano font rendre des comptes à divers cheminements de la mémoire et de l'horreur et ce dans leur judaïsme "apocryphe".
Mais Kafka aura créé un territoire particulier : celui où l'on doit vivre mais où l'existence devient impossible.

L'imaginaire audacieux de l'auteur aura créé une transmission de la tradition juive de manière critique non pour lui offrir une contradiction et une contre-tradition mais un prolongement particulier au moment où il sentit que tout "jouait" pour l'effacer.

Existe chez lui une vision existentielle de la tradition sans le moindre passéisme par maieutique particulière et des procédures de fictions dont certains degrés firent peut-être peur à l'auteur lui même : c'est pourquoi il voulut "effacer" certaines de ses allégories mais que Max Brod sauva pour que demeure "l'a dogmatisme" de son ami.

Se crée à l'intérieur d'une tradition et d'une pensée un gain particulier et un refus de ce qui était s'y opposait. Le tout de manière parfois drôle et parfois tragique. Mais le "biais" de l'auteur devient une relation à la tradition selon une dimension où la discipline est remplacée par une méthode initiatique d'un nouveau genre. Existe là une découverte de soi-même via ces fenêtres et îles que l'auteur ouvrent ou dénoncent pour démystifier ce qui écrase.

Kafka, "Oeuvres complètes", tome 1 et 2, La Pléiade, Gallimard, 2019.