Les articles de Jean-Paul Gavard-Perret

Artiste juive: Etti Abergel : entre solitude de l'être et son appartenance

Etti Abergel : entre solitude de l'être et son appartenance

Etti Abergel : entre solitude de l'être et son appartenance

Etti Abergel, "Decodage", Galerie Mezzanin, Genève, du 13 septembre au 11 novembre 2019

Etti Abergel créé divers types de bifurcations et de tensions entre l'univers intime et publique. Face à l'hégémonie culturelle elle crée un monde nouveau en tant que peintre, sculptrice et performeuse. Dérangeant l'art purement conceptuel et abstractif elle s'impose comme une chamane attentive à la transformation de la mémoire à travers divers processus de visualisation.

Etti Abergel : entre solitude de l'être et son appartenance

Etti Abergel : entre solitude de l'être et son appartenance

Elle montre entre autres les effets de l'immigration des juifs de la première et la seconde générations en Israël. Elle en souligne les traumatisme en un langage particulier où jaillissent les liens délicats qui s'opèrent entre la solitude et le groupe d'adoption là où des abîmes des mythes, de la mémoire s'ouvrent à ceux qui sont poussés à trouver en se déracinant de nouveaux espaces existentiels.

Une vision aussi concrète que conceptuelle du monde est en jeu. Tout reste en tension dans de oeuvres qui en cherchant un nouveau langage demeure influencé par ce qui se cache derrière ceux qui l'ont précédé. L'aspect autobiographique de l'oeuvre est constant mais sans que l'égo s'en empare.

Se mélangent le langage appris et inculqué et celui qui lui appartient en propre et qui est nourri par sa mémoire et celle de sa communauté. Le tout afin de créer un univers palpable. Il réactive une autre vision du monde et une manière de vivre une nouvelle existence. Chacun peut y retrouver des échos.

Jean-Paul Gavard-Perret

Auteure juive : itinéraire de vie de Carole Naggar

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Carole Naggar : itinéraire de vie

Carole Naggar est poète juive ("Voyage à Kyoto" (PixelPress),"Haiku de Nuit", "Cité du Sang / Le Bain", "Egypte", "En Blanc") , historienne de la photographie, conservatrice et peintre.

Elle contribue régulièrement à Aperture et à Time Lightbox. Depuis 2014, elle est rédactrice en chef de la série Magnum Photos Legacy Biography.

Elle a écrit de nombreuses biographies de photographes qu'elle aime et avec lesquels elle a parfois travaillé : "Saul Leiter: In My Room", "Eve Arnold, An Illustrated Biography", "Bruce Davidson, An Illustrated Biography", "David Seymour: Vies de Chim" (Contrejour), "David Seymour". Elle a publié aussi des livres de ses propres photos (dont "Maxico Through Foreign Eyes") et a cofondé Pixelpress où elle a travailé jusqu'en 2006. Née en Egypte elle vit entre New York et Paris.

Elle propose ici une forme particulière d'autobiographie par sauts et gambades où se retrouve sa poésie directe et émouvante (mais sans pathos). Jaillissent ses sentiments comme par exemple elle évoque le cimetière du Père Lachaise et autres "jardins de la mort" où "l'espace est empli de chants d'oiseaux et où l'artiste, fille du désert, médite "loin des bruits négatifs de la ville". Elle y reconnaît les siens comme David, exilé de désert comme elle et qui fut bercé "par une aya roucouleuse et grosse". Mais Carole Naggar s'appesantit jamais.

Et ce, comme si elle voulait donner toute la place autres autres créateurs : Boubat, Cartier Bresson, John Berger, Alain Tanner, Sabine Weiss et bien d'autres. Le tout dans une traversée du monde où ses rencontres eurent et ont lieu. Tout est à la fois léger et fort : le sentiment d'exister parcourt ce journal en miette, ces autobiographie où l'ego est remisé.

Jean-Paul Gavard-Perret

Carole Naggar, "Récits instanés", coll. "biophotos", Atelier de l'Agneau, 2019, 144 p., 20 E..

Livre juif : Le Sens d'une vie - Du cauchemar nazi au rêve américain de Ben Lesser

Le Sens d'une vie - Du cauchemar nazi au rêve américain de Ben Lesser

Ben Lesser : pour que les âmes vivent

Ben Lesser, "Le Sens d'une vie - Du cauchemar nazi au rêve américain", traduit de l'anglais (USA) par Blandine Longre, Editions Notes de Nuit, Paris, 230 p., 20 E., 2019.

Ben Lesser est né en Pologne en 1928. Ses parents, ses frères et deux de ses soeurs furent assassinés par les nazis. Lui même déporté à l'âge de 16 ans il survit au séjours dans plusieurs camps. Il est sauvé d'une marche à la mort à Dachau par l'arrivée des alliés.

Il en sort tel comme il l'écrit "un squelette ambulant" mais se retrouve aux Etats-Unis où grâce à un tempérament d'exception il se prend en main, fonde une famille et devient un des grands agents immobiliers de Californie

Celui qui arrive aux USA tel "un réfugié, un blanc-bec" sans diplome, ni métier et ignorant tout de l'anglais a donc poursuivi et réussi son propre rêve américain.

Au crépuscule de sa vie il n'oublie pas d'où il vient. Il créé la Fondation Zachor en 2009 , écrit ses mémoire et ne cesse de témoigner de l'horreur des camps afin de préserver la mémoire des disparus et espérer que l'innommable ne se reproduise pas.

La tâche est urgente car Ben Lesser et celles et ceux qui ont connu la Shoah sont de moins en moins nombreux. Par ailleurs, les résurgences nazies font florès des deux côtés de l'Atlantique.

Ce livre est donc essentiel car il témoigne d'une force incroyable. Le récit behaviouriste et sans pathos met lectrices et lecteurs face à ce qui s'est passé. Ce fut un défi pour l'auteur mais son témoignage est majeur. Il est à mettre au premier rang des livres sur la monstruosité sans nom de l'histoire du XXème siècle.

Photograhe juif américain : le melting-pot maritime de Marcia Grostein

le melting-pot maritime de Marcia Grostein

Photograhe juif américain : le melting-pot maritime de Marcia Grostein

Marcia Grostein, "Brighton Beach Bliss", National Arts Club de New York; mai-juin 2019.

Brighton Beach est ouvert et depuis les années 70 à l’éclectisme : les immigrants soviétiques (juifs russes et ukrainiens) s’y installèrent puis la démographie ethnique a changé rapidement. Le lieu abrite encore de nombreux résidents juifs mais aussi des communautés hispaniques et des immigrants musulmans d’Asie centrale.

le melting-pot maritime de Marcia Grostein

le melting-pot maritime de Marcia Grostein

Les images de Grostein furent prises sur sept ans. Elles offrent un aperçu de ces migrations qui ont fusionné en une seule. Existe dans ce lieu une localisation globale par la construction de la communauté par le biais de leur proximité.

Dans de telles prises le respect du photographe envers ses « modèles » est évident. Tout y est chaleureux, attentif. Chacun vient chercher sur la plage une forme de rajeunissement dans un présent apaisé. Un présent qui peu à peu à tendance de se conjuguer à l'imparfait.

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artiste juif : le melting-pot maritime de Marcia Grostein

artiste juif : le melting-pot maritime de Marcia Grostein

Ecrivain juif: Pourquoi écrire de Philippe Roth

Pourquoi écrire de Philippe Roth

Quand Philip Roth se veut plus américain irrécusable que juif américain

Philip Roth, "Pourquoi écrire ?" Trad. de l'anglais (États-Unis) par Lazare Bitoum, Michel et Philippe Jaworski et Josée Kamoun, Collection Folion (n° 6646, Gallimard, Folio, 2019.

La somme des textes "annexes" réunis ici est passionnante. Sur des modes mineurs Philip Roth offre des analyses des plus subtiles de son oeuvre annonciatrice des enjeux de genre de notre temps. comme toujours chez lui, les textes sont chargés d’indignation (feinte ?) et d’ironie.

L'auteur apparaît dans une parfaite liberté et avec son intelligence extraordinaire et humble. Roth écoute. Les autres pas.

Et c'est ce qui fait le sel de son oeuvre. Il monte une "salsa" qui ne l'enferme jamais même dans la vérité. La raillerie est là. Celui qui a été défini "juif américain ou américain juif de Newark" dénonce cette dénomination. Il se considère comme américain "irrécusable, attentif aux charmes passés de son pays". Entre autres.

Roth joue une nouvelle fois avec ses doubles et s'amuse lorsqu'il écrit à Wikipedia qui lui reproche de vouloir corriger la page qui lui est consacrée... Mais l'auteur reste d'une superbe distance par sa manière de rentrer dans les coulisses de son oeuvre qui en profite pour ajouter des leurres aux leurres.

L'imaginaire est là jusque dans le portrait magnifique de son père (texte "Patrimoine") comme son goût pour la vie et la réalité des autres. Même dans le lyrisme l'auteur n'est pas vrai : il est sincère ce qui est beaucoup mieux face à tous les malentendus qui n'ont cessé de le suivre.

L'écrivain dialogue avec ses pairs (Saul Bellow, Primo Levi, Kundera et bien d'autres) et cela permet de comprendre sa littérature lorsqu'il la projette dans celle des autres.

Les entretiens sont d'abord à entretenir dans ce corpus. Bien plus que la partie "Explications" qui souvent est un un fond de casserole fait de discours. Se retrouvent des textes de circonstances (dont celui de l'enterrement de Portnoy qui sauve à lui seul cette partie).

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Artiste juif: Leonard Cohen par lui-même et les autres

Leonard Cohen "A Crack in Everything", Jewish Museum New-York, du 12 avril au 8 septembre 2019

Leonard Cohen par lui-même et les autres

Leonard Cohen "A Crack in Everything", Jewish Museum New-York, du 12 avril au 8 septembre 2019

Organisée à l'origine par le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC), avec comme curateur John Zeppetelli, Directeur du  MAC, et Victor Shiffman, l'exposition du Jewish Museum de New York New est coordonnée par Kelly Taxter, Barnett and Annalee Newman. Y sont présents des oeuvres de Kara Blake, Candice Breitz, Janet Cardiff & George Bures Miller, Christophe Chassol, Tacita Dean, Kota Ezawa, George Fok, Ari Folman, Jon Rafman,Taryn Simon.

Celui qui ne cessa de dire "Ring the bells that still can ring / Forget your perfect offering ,/There is a crack, a crack in everything /That’s how the light gets in" trouve là toute sa dimension de chanteur, cen compositeur, poète et nouvelliste.  Poète de "l'imperfection vocale", il sut avouer par celle-ci  les imperfections de la condition humaine. Il donna voix et sens à la complexité de nos désirs charnels comme à nos espérances plus métaphysiques.

Le corps et l'âme sont chez lui toujours inextricablement liés non sans une mélancolie profonde que signalaient ses chansons incontournables : "Suzanne," "Bird on a Wire," and "Hallelujah." Comme celles de son dernier album chargé de gravité et de grâce.

L'artiste n'eut cesse de décrire dans un langage singulier les exaltations spirituelles et terrestres comme la recherche de ce qui demeure inaccessible mais ce à quoi nous aspirons.

Cette quête influence encore de nombreux artistes en quête du mystère humain.

Cette exposition les inclut. Ils montrent comment Leonard Cohen les a influencés tant par sa personnalité que par ses travaux.

Il est possible aussi d'entendre au Jewish Museum des versions des originaux du poète par Lou Doillon, Feist, Moby. Et ce parmi bien d'autres puisque sont réunis ici 14 artistes et 18 musiciens issus de 10 pays pour une exploration de l'oeuvre de l'artiste.

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Artiste juive: Mona Oren intensité de l'infime

Mona Oren : intensité de l'infime

Mona Oren : intensité de l'infime

L'artiste d'origine israélienne Mona Oren métamorphose la cire en des formes féériques. Découvrant cette matière lors de ses études à Paris, elle devient la source de son travail et elle la considère aussi "noble" que le bronze. La double nature de la cire - à la fois liquide puis solide - elle devient la base d'une démarche : l'artiste fond ce qui lui déplait puis garde ce qui déstabilise le regard.

Mona Oren : intensité de l'infime

Mona Oren : intensité de l'infime

 

Mona Oren - même si elle utilise le bois ou le papier - reste fascinée par le caractère tactile et sensorielle de la cire. En jaillissent des formes organiques mais pas seulement. S'érigent des pétales, des bourgeonnements avec de très fines feuilles d'une telle matière.

C'est pour elle une manière particulière de mettre du luxe dans l'art. Elle a d'ailleurs travaillé pour Guerlain, Hermès et Dior pour lesquels elle a revisité certains objets - flacon, sac à main par exemple. La modélisation de la cire est propre à bien des mirages et l'artiste en profite pour réaliser des vitrines entre autres pour le chocolatier Maison Chaudun.

Tout dans l'oeuvre est léger, éthéré en un exercice de délicatesse et de précision afin de créer les formes les plus subtiles et précieuses sur lesquelles l'artiste ajoute parfois du pigment sur la translucidité de la matière. Elle se concentre de plus en plus sur les feuilles qui composent ses oeuvres dans un exercice de dentelière poétique propre à donner une intensité à l'infime.

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Artiste juive : le rire est le propre de l'homme et de la femme.Hanina Pinnick

le rire est le propre de l'homme et de la femme.Hanina Pinnick

Hanina Pinnick : le rire est le propre de l'homme. Et de la femme.

Hanina Pinnick, "70 smiles", Jewish Museum Londres, du 7 juin au 7 juillet.

La culture juive est réputée pour les liens qu'elle entretien avec l'humour en art comme en littérature. D'un côté Kafka, Roth par exemple et dans le spectacle certains artistes juifs sont célèbres : qu'on pense à Woddy Allen aux USA.

La jeune photographe londonienne  Hanina Pinnick  après des études à la Jewish Free School vient de sortir de la Ravensbourne University avec un diplôme en photographie digitale.
Elle travaille désormais comme photographe de mode pour des marques internationales (Nike, Office Shoes, Babyliss, Sleek Makeup, etc.).

Déjà invitée au Jewish Museum, pour cette nouvelle exposition "d'humour" elle a renversé la donne. Elle a tourné son appareil de la scène vers la salle (de la vie). L'artiste a saisi le visage de 70 londoniens juifs issus d’horizons très divers font face au monde, avec le sourire et le rire. Il y a là un survivant de l'Holocauste, un exilé récent, un enfant, etc..

Pour cela elle a créé une série de clips humoristiques auxquels elle a confronté ses "cobayes" afin de voir comment leurs expressions se transforment. Et il faut le reconnaître : le rire est contagieux. Une telle exposition fait du bien par sa vision du monde si rarement présentée.

Hanina Pinnick trouve donc un nouveau sens "de l'humour" à  l'humour  par une telle présentation et les problématiques qui naissent autour de son sujet : le portrait des êtres humains.

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Artiste juive : Hadas Golan, évanscences et présences

Golan Hadas Jerusalem, à partir du 27 juin.

Hadas Golan : évanescences et présences

"Zabriskie Point" : Inbal Mendes Flohr hosts Hadas Golan, Arts Cube Artists Studion, Jerusalem, à partir du 27 juin.

Golan Hadas Jerusalem, à partir du 27 juin.

Golan Hadas à  Jerusalem, à partir du 27 juin.

Hadas Golan a créé un monde très particulier au moyen de matériaux doux et cotonneux.

Ces matières sont mises au service d'installations subtiles qui jouent avec les concepts de rêve et de genre pour les réviser.

Tout est étrange, mystérieux, surprenant et drôle. Des éléments humains de diverses "couleurs" jaillissent de nuages blancs là où tout se renverse dans une sorte de paradis perdu ou retrouvé. Les faux-semblants et artifices retiennent parce qu’ils le renouvelle notre appétit de voir, de comprendre un inconnu qui souvent est fabriqué de toute pièce (avec des poupée) mais que Hadas Golan revisite.

Rien ne retient de rentrer dans l’image. Elle devient tableau d’un genre particulier. Il saute aux yeux, jette de plain-pied dans le rêve. Si bien que l’invisible subjugation technique facilite l’accès à l'ailleurs par accentuation de la force de la création.

Artiste juive : Bracha Lichtenberg-Ettinger de la psychanalyse à la création

Bracha Lichenberg

Bracha Lichtenberg-Ettinger de la psychanalyse à la création

Bracha Lichtenberg-Ettinger née à Tel-Aviv est de nationalité israélienne et britannique.
Elle vit et travaille entre Paris et Israël principalement. Peintre et photographe, héritière de la Shoah et de ses conséquences (elle est née juste après guerre),  docteur en philosophie de l'art elle est psychanalyste praticienne et théoricienne influencée entre autre par par Ronald Laing, Piera Aulagnier, Françoise Dolto, Lacan, Jacques-Alain Miller.

Bracha Lichenberg

Bracha Lichenberg

Partageant son temps entre travail analytique et création l'artiste, donne à voir par ses oeuvres un monde marqué par les traces : celles physiques des mots, des empreintes.
Elle pratique une sélection de regards qui fonctionne en pans dans son œuvre.
Et ce par la mise en lumière (sombre souvent) d'une intimité cachée aux regards : celle de l'inconscient.

Son oeuvre plastique ne prétend en rien "l'expliquer" mais lui donner ce que nous appellerons une tentative de "mordonnancement".

Face à l’entrave des mots il s'agit de délivrer ou d'ouvrir d'autres coulées de lumière.
Pour elle et comme elle l'écrit "la peinture n'est pas happée par la théorie; elle produit du théorique. Penser l'art en termes de psychanalyse est indissociable de la réflexion sur la différence sexuelle, l'art étant introduit au travers de la sexualité: par le biais de la libido, de l'objet". un objet toujours partiellement donné dans des sphères traversées par le désir, le fantasme, l'objet et "l'âme à tiers" comme écrivait Lacan.

L'oeuvre d'art est donc le moyen de découvrir l'archaïque par du nouveau que l'image approche dans ses plis et moutonnements.

L’artiste peut s’y faire traiter d’iconoclaste, néanmoins, adepte d’un art postmodernisme qui ne fait plus le tri entre figuration et abstraction, elle tente des effets de transparence dans un jeu profond d'éros comme de thanatos. L'un et l'autre échappent à la réduction de la banalité. Bracha Lichtenberg ouvre des champs jusque dans leur «dislocation». Existe là ce dont Marlene Dumas fut la pionnière : la sortie de la scène non d’une illusion mais de L’illusion au profit de l'obscénité": à savoir ce qui est hors scène, transesthétique.

 

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