Le mot "hôte", de Camille Laurens
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Tissé par mille, une émission hebdomadaire de Camille Laurens diffusé sur France Culture
P.O.L éditeur, 2005. Cette semaine : Hôte
« Ce pli de sombre dentelle, qui retient l’infini, tissé par mille, chacun selon le fil ou prolongement ignoré son secret, assemble des entrelacs distants où dort un luxe à inventorier, stryge, n¦ud, feuillages et présenter.
Avec le rien de mystère, indispensable, qui demeure, exprimé, quelque peu. » Stéphane Mallarmé, Variations sur un sujet
Hôte
Le mot « hôte » a quelque chose d’un mot-miroir, il évoque des effets de symétrie, des jeux de reflets. L’hôte désigne en effet indifféremment celui qui reçoit et celui qui est reçu, le maître de maison et l’invité – en tout cas au masculin puisque, les femmes introduisant une fois de plus quelque distorsion dans la langue, on dit : une hôtesse dans le premier cas et une hôte dans le second : un hôte cordial reçoit un hôte de marque, mais une hôtesse cordiale reçoit une hôte de marque. Pourquoi ? Je ne sais pas.
En tout cas, le jeu de miroir provient du radical latin, le verbe hostire, qui signifie « traiter d’égal à égal », « tendre vers l’égalité ». Le destinataire de cette action était parfois une victime, dont la trace subsiste dans l’hostie chrétienne. Mais le plus souvent, l’hôte qu’il faut traiter comme soi-même est l’étranger qui passe, l’inconnu. Chez les Grecs, l’accueil de l’hôte – l’hospitalité – faisait partie des devoirs religieux, placés sous la conduite du dieu des dieux, Zeus Xeinios, « protecteur des hôtes ». Dans l’Odyssée, Ménélas explique au jeune Télémaque les règles à observer : il s’agit d’être envers l’hôte ni trop empressé ni trop distant. Mais comme l’hôte, c’est l’autre, avec son mystère et sa possible noirceur, la frontière est bien mince entre l’étranger et l’ennemi, l’hôte aimable et l’inconnu menaçant : il n’y a pas loin de l’hospitalité à l’hostilité. Quand cette dernière prend le dessus, l’hôte n’est plus accueilli mais agressé, il n’est plus hébergé mais capturé : l’hôte devient alors un otage, et la tendre amitié dont la Grèce voulait honorer l’étranger se change en visage hostile.
De nos jours, le beau nom d’hôte hante moins les médias et les mémoires que l’affreux nom d’otage. Et quand il demeure, c’est après avoir perdu la générosité raffinée de la Grèce antique, son ambition d’égalité. Aujourd’hui, l’hôte paie et fait payer. S’il vous régale à sa table, vous en devrez assurer les frais, et s’il vous loge, vous aurez à régler la note. L’hôte est devenu un hôtelier, voire un taulier. Mais il y a pire : dans votre faiblesse, vous pouvez être un hôte encore plus démuni, vous retrouver à l’hôpital, ou même à l’hospice. Les vieillards et les malades finissent en des terres inhospitalières – ôte-toi de là que je m’y mette ! Nous en sommes à ce point de la civilisation antique : quitte à être un hôte payant, mieux vaut l’hôtel que l’hosto !
Dans une époque où les hôtesses ne vous font bonne figure que dans les avions ou dans les bars (et encore, si vous leur payez le champagne…), faut-il pour autant oublier l’ancienne grandeur du mot et se résigner à n’être plus que l’otage d’un monde où tout se monnaie – ou bien inviter à renouer avec cette phrase simple et belle : vous êtes mon égal, vous êtes mon autre, vous êtes mon hôte ?
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