Le mot "gentil" , de Camille Laurens
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Tissé par mille,l'émission hebdomadaire de Camille Laurens diffusé sur France Culture, P.O.L Editeur
Cette semaine : Gentil
« Ce pli de sombre dentelle, qui retient l’infini, tissé par mille, chacun selon le fil ou prolongement ignoré son secret, assemble des entrelacs distants où dort un luxe à inventorier, stryge, n¦ud, feuillages et présenter.
Avec le rien de mystère, indispensable, qui demeure, exprimé, quelque peu. » Stéphane Mallarmé, Variations sur un sujet
Gentil
L’adjectif « gentil » est un bon exemple de mot qui supporte vaillamment sa réelle dégringolade sémantico-sociale. De même origine que « gens », il ne désigne certes pas n’importe quelle sorte de gens – au départ, tout le monde n’est pas gentil, mais seulement les gens du monde, les gentilshommes (les autres sont… des vilains). Leur native noblesse se double d’une élévation morale, d’une générosité d’âme : au Moyen Âge, le gentil chevalier est un héros, un preux. Proclamer qu’il a le coeur gentil, c’est dire infiniment plus que « il est gentil comme un coeur », même si, dès le XVIe siècle, les valeurs de la chevalerie déclinant quelque peu, l’adjectif qualifie surtout la grâce des formes, le charme des manières – gentil coquelicot mesdames, gentil coquelicot nouveau.
Cependant, par l’un de ces renversements dont la langue française a le secret, et à partir du même étymon gens – « la famille, la race » –, le mot désigne aussi les mécréants, les infidèles. Telle est l’origine de l’hébreu gôim, nom donné par les Juifs aux peuples non juifs, les goys. Dans Belle du Seigneur, Albert Cohen appelle Ariane « la fille des Gentils », et ce ne sont pas eux les Valeureux. Puis les chrétiens usèrent du même mot pour nommer les païens, si bien qu’aux yeux des Croisés de la guerre sainte, les Gentils étaient en fait les méchants.
De nos jours, « gentil » a perdu beaucoup de sa complexité contradictoire. Envolées les connotations aristocratiques, héroïques ou religieuses. Un gentil garçon n’est plus un gentilhomme, à peine un gentleman, et encore – un chic type, quoi ! Le mot s’applique aussi aux enfants qui
restent tranquilles, aux femmes dociles : « Tu seras gentille ? » Il n’en faut dès lors pas beaucoup à cet adjectif déchu pour sombrer dans le nunuche – « c’est gentil, chez vous » – ou la raillerie : « Il est gentil » est une vacherie basique. Le mot est tombé si bas dans la condescendance qu’on lui a trouvé un diminutif : le gentil est devenu gentillet – difficile de faire plus méchant. Alouette, gentille alouette, alouette, je te plumerai. Non, décidément, le gentil n’a plus la cote, son efficacité sociale confine au néant. Comme disait Al Capone, fin connaisseur des mentalités contemporaines, « on obtient beaucoup plus avec un mot gentil et un flingue qu’avec un mot gentil tout seul». On peut le vérifier tous les jours : il vaut mieux être méchamment bon que gentiment nul.
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