"Shoah", l'embarrassante offensive de Lanzmann

Actualités - le - par .
Transférer à un amiImprimerCommenterAgrandir le texteRéduire le texte
FacebookTwitterGoogle+LinkedInPinterest

Article paru dans "Le Point.fr"

Le cinéaste et écrivain Claude Lanzmann, auteur du film "Shoah", en 2009. © Sipa

"Un mauvais coup", "négationniste" ; une "action néfaste", menée "d'une façon particulièrement perverse" "à la faveur de l'été". Lundi, Claude Lanzmann signait dans Le Monde une tribune dans laquelle il s'insurgeait violemment contre une circulaire, "parue dans le Bulletin officiel n° 7 de septembre 2010" et appliquée pour la première fois à la rentrée 2011, demandant que soit remplacé dans les manuels d'histoire le terme de "Shoah" par celui d'"anéantissement des Juifs et des Tsiganes".

Ce "bannissement" du mot doit en effet, selon lui, être rapproché de deux autres faits : l'introduction, dans l'un des nouveaux manuels d'histoire de première, du terme "naqba", par lequel les Palestiniens désignent l'expulsion de leurs terres au terme de la première guerre israélo-arabe de 1948 (et qui, comme "shoah" en hébreu, signifie en arabe "catastrophe") ; et d'autre part la procédure disciplinaire engagée il y a plusieurs mois contre une enseignante d'histoire, Catherine Pederzoli, "au prétexte qu'elle avait utilisé quatorze fois le terme de Shoah dans son cours". Autant d'épisodes où Claude Lanzmann voit une sournoise "guerre du nom".

Problème : le "bulletin officiel n° 7 de septembre 2010" n'existe pas. Et les nouveaux programmes d'histoire pour les classes de première parlent certes bien d'"anéantissement des Juifs et des Tsiganes", mais ne demandent à aucun endroit d'abandonner un terme que, de fait, les manuels de 2011 continuent d'employer et d'expliquer. "Nous aurions évidemment protesté devant une telle directive, réagit Hubert Tison, secrétaire général à l'Association des professeurs d'histoire et de géographie (APHG). Mais elle semblerait de toute façon inimaginable, étant donnée la prudence du ministère sur ces sujets." Une institution que l'on peut d'autant moins soupçonner de vouloir effacer l'importance du génocide juif que son secrétaire général a publié en 2008 un ensemble d'instructions visant à "enseigner la Shoah"... dès le CM2.

Bruits

Mais les rumeurs ont la peau dure, et elles sont nombreuses à courir sur Internet depuis plusieurs semaines déjà. Du moins depuis la publication, au printemps dernier, du manuel d'Histoire de Hachette qui, justement, introduit le terme de "naqba" - une évocation jugée "anti-israélienne" par un certain nombre de militants qui en ont demandé le retrait. "À certains égards, il est vrai que ce manuel aurait pu être un peu plus prudent, admet Hubert Tison. Mais il a fait l'objet de telles attaques qu'il nous a paru nécessaire de le défendre, et de rappeler qu'il n'existe pas en France de manuel officiel qu'une commission ad hoc aurait pouvoir de censurer." L'effort de l'APHG aura cependant été insuffisant : de la double page sur le conflit israélo-palestinien, la polémique s'est étendue aux chapitres consacrés à la Seconde Guerre mondiale, puis aux livres des autres maisons d'édition. Et Claude Lanzmann, dont le film Shoah, unanimement respecté, a popularisé en France l'usage du terme, contribue par sa stature à donner du poids à ces allégations.

"Ce n'est pas au mot seul qu'ils en ont, c'est à la chose", écrit-il dans le Monde. Qui sont ces "ils" ? Il n'en désigne nommément qu'un seul : Dominique Borne. Soit un ancien inspecteur général d'histoire au ministère, qui a dirigé il y a une douzaine d'années un ensemble de débats sur la manière d'enseigner le génocide perpétré par l'Allemagne hitlérienne, et a introduit dans les programmes la notion d'"extermination systématique des Juifs et des Tsiganes". "Que voulez-vous que je dise à quelqu'un qui parle ainsi, après ce que j'ai fait ? Comment répondre rationnellement ? réagit ce dernier. Je ne vais quand même pas dire que je ne suis pas négationniste !" À lire son texte "Faire connaître la Shoah à l'école", la précision semble en effet superflue. D'autant qu'il a lui-même contribué à faire élaborer une version séquencée du film de Lanzmann, destinée aux scolaires.

Risques

De cette oeuvre, il ne s'agit évidemment pas de nier l'importance. "Mais si on fait du terme de shoah un absolu, on s'interdit tout débat sur le sens des mots", souligne Dominique Borne, qui se dit "convaincu qu'il faut traiter de ces événements en raison, et de manière laïque". Soit en débattant des mots et de leur sens, ce qui revient, aussi, à évoquer l'historiographie du génocide juif ; et en n'omettant pas d'expliquer, le cas échéant, que le mot "shoah" vient de la Bible, et porte à ce titre une connotation religieuse. Ce travail, complexe, c'est en l'espèce à l'enseignant qu'il revient de le mener : le résumer en deux lignes de manuel tiendrait de la gageure.

Or, rappelle Sophie Ernst, membre de l'IFÉ-ENS (Institut français de l'éducation) et auteur en 2008 de Quand les mémoires déstabilisent l'école : Mémoire de la Shoah et enseignement, il est aujourd'hui toujours plus difficile d'aborder ces domaines en classe de façon apaisée - ce qui rend la polémique actuelle d'autant plus dommageable. "Développer des rumeurs sans fondement en jouant sur les peurs, c'est en plus risquer de faire passer les Juifs dans leur diversité pour une communauté unique, soudée, paranoïaque et délirante, affirme-t-elle. Il est triste de voir ainsi menés de faux procès contre une Éducation nationale qui n'a jamais été aussi désireuse d'assumer avec justesse cette transmission particulièrement difficile."

Vos réactions

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A voir aussi