Shoa : L’encyclique attaque le Troisième Reich et les dérives inacceptables de l’hitlérisme

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« Mit Brennender Sorge » une encyclique pour rien ?

 « Mit Brennender Sorge » une encyclique pour rien ? 1937
En l’absence de déclarations de l’Occident, l’encyclique de Pie XI est de première importance.

« Mit Brennender Sorge » une encyclique pour rien ?

« Mit Brennender Sorge » une encyclique pour rien ?

 

Un historien, critique de l’encyclique, parle de « l’habileté et du pouvoir de persuasion d’un pape qui réussit en quelques pages à flétrir le nazisme, l’hitlérisme, le système hitlérien, l’antisémitisme, le marcionisme, les excès de la doctrine nationale-socialiste etc (…) Sans nommer une seule de ces calamités ». Et l’auteur parle « d’une mythologie bien orchestrée ».[1] Une historienne qualifie l’encyclique de « curieuse diatribe contre un ennemi non désigné ».[2]

Il serait inexact de conclure que l’encyclique perd sa raison d’être parce que Pie XI a choisi de ne pas nommer les coupables et de ne pas détailler leurs méfaits. Quoi qu’on dise aujourd’hui, le monde du moment et les protagonistes eux-mêmes ont parfaitement compris que le Pape critique les théories raciales nazies et les persécutions incessantes dont l’Eglise catholique est l’objet. Aucune équivoque n’est possible, l’encyclique attaque le Troisième Reich et les dérives inacceptables de l’hitlérisme.

Les textes papaux sont souvent compliqués pour le public non averti et ils nécessitent un travail ardu de « détricotage ». Les nombreux exégètes qui scrutent longuement les propos de Rome peuvent ainsi en tirer plus tard des conclusions brillantes et souvent contradictoires. C’est le cas de l’encyclique Mit Brennender Sorge (Avec une vive inquiétude). Le passage de l’encyclique le plus souvent cité est celui qui dénonce la déification de valeurs terrestres comme la race, les personnes ou l’état. La croyance en un dieu ou une religion désignée comme nationale est une grave erreur.[3]

Chacun peut aujourd’hui avoir sa propre interprétation de ces mots, mais l’important c’est la perception, la compréhension qu’en ont eues les gens à l’époque, le public comme les dirigeants politiques. Le message s’adresse à eux. Ce sont leurs réactions, dans le contexte de l’époque, qui comptent, même si plus tard elles sont jugées à tort ou à raison comme erronées.

Pour eux le message de l’encyclique est clair. Dans les jours qui suivent sa publication, les commentaires des journaux sont sans ambiguïté. La Croix y discerne « une condamnation du nazisme », de « la doctrine nazie » selon Le Populaire, de « l’hitlérisme » estime L’Echo de Paris. Pour Le Matin, c’est « une sévère condamnation du racisme ». « Le pape s’élève contre l’hitlérisme », dénonce L’Humanité et le Figaro titre « le pape contre l’hitlérisme ».[4] Un jugement sévère et direct de la presse.[5]

Charles-Roux, ambassadeur de France au Vatican, et François-Poncet, ambassadeur à Berlin, abondent dans le même sens. Pour le premier, c’est « un acte de courage, de conscience et d’indépendance (…) Une attaque directe contre le gouvernement du Reich (...) La politique religieuse du Reich condamnée en bloc ».[6] Charles-Roux conclut que le message du Pape « condamne le national-socialisme, le racisme et le système hitlérien ».[7]

Ces écrits et ces déclarations de l’époque relativisent l’analyse postérieure d’auteurs qui estiment que l’encyclique se limite à l’énumération des griefs concernant la situation alarmante de l’Eglise catholique allemande. Pour eux, elle n’est pas une condamnation du totalitarisme social et politique, ni une attaque contre le racisme nazi, mais une simple défense contre la volonté de Hitler de subordonner l’Eglise à l’Etat.[8]

Le Führer, lui, a parfaitement décrypté le message de Pie XI. La condamnation de son néopaganisme et de son culte de la race aryenne lui est insupportable. Il ne peut tolérer cette critique acerbe de son régime. Et sur ce point le pape est clair lorsqu’il écrit : « Dans le sillon que nous avons ensemencé avec les graines d’une vraie paix, d’autres (...) ont planté l’ivraie de la méfiance, du mécontentement, de la haine, de la diffamation, d’une hostilité de principe, soit voilée, soit ouverte, alimentée de mille sources et agissant par tous les moyens contre le Christ et son Eglise ».[9]

Dès le 27 mars 1937, Hans-Heinrich Dieckhoff du ministère des Affaires étrangères de Berlin fait état de la colère du Chancelier à Mgr Cesare Orsenigo, le nonce du Vatican à Berlin, devant ce « quasi-appel à la bataille contre le gouvernement du Reich ».[10] La Gestapo saisit tous les exemplaires possibles de l’encyclique, ferme les douze imprimeries ayant reproduit le texte et interne une partie du personnel.

Dans son discours du 1er mai 1937, Hitler furieux menace : « Pliez ou cassez, l’un ou l’autre. Nous ne pouvons pas tolérer que cette autorité qui est celle du peuple allemand soit attaquée par qui que ce soit. Ceci concerne aussi les Eglises. Aussi longtemps qu’elles ne s’occupent que de problèmes religieux, l’Etat n’interviendra pas. Mais si elles essaient par d’autres moyens, tels que des écrits, des encycliques etc., de s’assurer des droits qui appartiennent à l’Etat, alors nous les repousserons dans les activités spirituelles qui leur sont propres. Il est intolérable qu’elles critiquent la morale de l’Etat ». [11]

Du courage, il en fallait pour affronter directement le dictateur et dénoncer les errements religieux et raciaux du régime nazi, alors que les démocraties s’enfonçaient dans une politique « d’apaisement » envers Berlin. Cette politique de concession, de faiblesse, de lâcheté et d’abandon a conduit directement à la capitulation à Munich en septembre 1938 de Neville Chamberlain et d’Edouard Daladier, les premiers ministres de Grande-Bretagne et de France.

Même en utilisant le langage abscons du Vatican, on aurait aimé que l’Occident relève la tête et dénonce la dictature. Mais c’est l’époque où l’Angleterre accepte sans consulter ses Alliés de déchirer une clause essentielle du traité de Versailles en autorisant les Allemands à reconstruire leur flotte de guerre. Où les Français n’ont pas le courage d’envoyer quelques escadrons de gendarmes pour empêcher la remilitarisation de la Rhénanie par la Wehrmacht.

Le seul pouvoir du pape, c’est sa parole et il en a usé en l’occurrence. Pas suffisamment pour certains qui lui reprochent de ne pas avoir condamné sans appel le gouvernement de Berlin comme il l’a fait pour celui de Moscou dans son encyclique Divini Redemptoris, publiée une semaine plus tôt.  Mais dans les deux pays totalitaires, la situation de la religion est différente. Le communisme a pratiquement achevé l’éradication de toutes les pratiques religieuses en URSS. Son programme est de poursuivre sa croisade antireligieuse dans tous les pays où le marxisme pourra s’imposer.

En Allemagne le Pape s’élève contre l’hérésie et le racisme hitlérien. C’est au nom des droits et de la liberté de l’Eglise, tels qu’ils figurent dans un concordat bafoué par les nazis, qu’il se bat pour les dizaines de millions de catholiques qui vivent dans le Reich. Condamner de façon définitive le régime nazi, ce serait déclarer une guerre politique qui mettrait les millions de fidèles allemands dans une position intenable : un schisme avec Rome ou une résistance quotidienne envers Berlin.

Le Pape veut éviter la rupture, mais il menace résolument le dictateur. Il le dit en conclusion de son message : « Nous n’avons pas de plus intime désir que le rétablissement en Allemagne d’une paix véritable entre l’Eglise et l’Etat. Mais si – sans notre faute – cette paix ne doit pas s’établir, alors l’Eglise de Dieu défendra ses droits et ses libertés au nom du Tout Puissant ».[12] Pouvait-il aller plus loin alors qu’il sait bien qu’il ne dispose que de moyens spirituels pour mettre en œuvre ses menaces ? Pie XI est conscient du danger. L’encyclique est introduite, imprimée et distribuée en secret. Elle est lue en chaire le 21 mars 1937, le jour des Rameaux.[13]

Pie XI est le seul chef d’Etat à condamner formellement et par écrit les turpitudes du régime nazi. Que ce soit avant tout pour défendre son Eglise, personne ne peut le lui reprocher. En même temps il condamne la divinisation de la race. Chacun comprend qu’il s’agit de la race aryenne, une race supérieure qui relègue au niveau de « sous- hommes » (Untermensch), les Juifs, les Slaves et les Tziganes. C’est une condamnation du racisme. Susan Zuccotti, une grande historienne parfois critique du pape, le reconnaît. « A l’époque, écrit-elle, tout le monde reconnaissait que les propos du Pape étaient dirigés contre le racisme nazi et que dans les années 1930 et le début des années 1940, le racisme nazi signifiait la persécution des Juifs. Le Saint-Père n’avait pas besoin de l’expliquer (...) Les Juifs lui en furent reconnaissants mais, ajoute Zuccotti, ils interprétaient subjectivement les déclarations de Pie XI ».[14]

Sur le plan pratique Mit Brennender Sorge est bien « une encyclique pour rien ». Hitler continue, accélère même son combat contre l’Eglise. Trois mois ne se sont pas écoulés qu’il fait fermer 252 écoles catholiques au motif de la conduite immorale des enseignants.[15] Il n’a que faire des menaces d’un adversaire qui ne dispose pas de forces matérielles pour agir. En l’absence tragique d’initiatives politiques courageuses de l’Occident, l’encyclique est toutefois une déclaration morale de première importance. La seule qui attaque le régime nazi depuis son installation.

 

[1] FABRE Henri, L’Eglise catholique face au fascisme et au nazisme, Editions Espace de liberté, Bruxelles, 1994, p. 107. Voir aussi LACROIX-RIZ Annie, Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide, Armand Colin, Paris, 1996, p.282 et ss.

[2] LACROIX-RIZ  Annie, op. cit.  p. 283.

[3] LEWY Gunther, The Catholic Church and Nazi Germany, McGraw Hill, New York, 1964, p. 157. Citation complète du paragraphe : «Quiconque prend la race, ou le peuple, ou l’Etat, ou la forme de l’Etat, ou les dépositaires du pouvoir, ou toute autre valeur fondamentale de la communauté humaine - toutes choses qui tiennent dans l’ordre terrestre un place nécessaire et honorable - quiconque prend des notions pour les retirer de cette échelle de valeurs, même religieuses, et les divinise par un culte idolâtrique, celui-là renverse et fausse l’ordre des choses créé et ordonné par Dieu : Celui-là est loin de la vraie foi en Dieu et d’une conception de la vie répondant à cette foi ».

[4] FABRE, op. cit. p. 105.

[5] International Catholic-Jewish Historical Commission.,2000, p. 4. La Commission internationale d’historiens catholiques et juifs sur le Vatican et l’Holocauste estime que « Mit Brennender Sorge  fut une vigoureuse condamnation du national-socialisme ».

[6] LACROIX-RIZ, op. cit.  p. 282.

[7] FABRE, op. cit. p. 105.

[8] Voir en particulier PASSELECQ George et SUCHECKY Bernard, L’Encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Eglise face à l’antisémitisme, La Découverte, Paris, 1995, p. 144 et 151. BRAHAM Randolf L.  Remembering and Forgetting : The Vatican, the German Catholic Hierarchy, and the Holocaust, in Holocaust and Genocide Studies, Volume 13, number 2, Fall 1999, pp. 230 et 231.

[9] HELMREICH Ernst Christian, The German Churches under Hitler : Background, Struggle and Epilogue,. Detroit, 1979,  p. 281.

[10] LACROIX-RIZ, op.cit. p. 283.

[11] DOMARUS Max, Hitlers Reden und Proklamationen, 1932-1945, vol. 1, pp. 690-691.

[12] FABRE, op.cit. p. 103.

[13] Le «Pogrom» de la Nuit de Cristale n’a lieu que plus tard en 1938.

[14] ZUCCOTTI Susan, Under His Very Windows : The Vatican and the Holocaust in Italy, Yale University Press, New Haven 2000, p. 40.

[15] LACROIX-RIZ, op.cit. p.285.

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