Rabbin Salomon Malka : jardinier d’âmes humaines ? Par Paul Sillam

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Dayan au service du divorce religieux du Tribunal Rabbinique

Rabbin Salomon Malka : jardinier d’âmes humaines ?

Le Rabbin Salomon Malka, Dayan au service du divorce religieux du Tribunal Rabbinique depuis plus de 25 ans, Rabbin de la synagogue rue Saint-Lazare à Paris, est décédé du COVID 19. Hommage à cet homme avec qui j’ai travaillé pendant vingt ans.

Merci à tous ceux qui m’ont permis de suivre sur internet son dernier voyage en Israël, les prières du septième et du trentième jour. Je présente mes condoléances à toute la Tribu de Salomon Malka, Tribu dont je fais partie.

Grâce à Facebook, je n'étais pas seul dans la douleur. Confiné chez moi, j’ai pu écouter chaque témoignage des personnes qui le côtoyaient.

J’ai pu comprendre, peut-être pour la première fois, combien chaque anecdote fait du bien à ceux qui se sentent abandonnés brutalement.

Voici donc le témoignage, forcément court, en rapport avec les vingt années passées à ses cotés, d’un psy, initiateur bénévole avec Michelle Bergheimer, du service de soutien psychologique aux personnes qui traversent l’épreuve du divorce religieux.

C’est la phrase de son fils Avi, dite, le soir des prières du mois, alors qu’on le voyait, en vidéo, marcher comme dans une ville perdue, qui me donne la force d’essayer d'écrire, peut être pour donner du sens, seul soutien fiable que je connaisse. Quand Avi avait été bouleversé par un décès, son papa lui a dit “laisse le partir”. Est-ce que ma peine, notre peine, pourrait le retenir d’aller en paix la-bas ?

Depuis son départ, ma douleur, s'exprime pour la première fois, ici, maintenant.

Il s’est passé quelque chose d'étrange en moi depuis cette terrible annonce. Est-ce que cet homme de projets, d’actions, de contact humain et d'humour m’aurait donné un précieux héritage immatériel ? Est-ce que ma peine pourrait faire disparaître ce bien qu’il m’a transmis ? La douleur du moment se serait-elle transformée en énergie pour sa mémoire ?

Mon échange avec lui, dans le bureau du guett, en mars 2020, aura été le dernier. Ses phrases me viennent et me reviennent. Ont-elles déclenché ce phénomène intérieur ?

Avant le virus, entre deux divorces religieux, j’avais demandé à cet homme du "chalom bait" ce qu’il pensait d’une “roue de secours" pour les couples qui sentent le divorce arriver.

Je revois, très nettement encore, ce moment où je lui demande “Rabbin Malka, qu’est-ce que vous pensez de cette roue de secours qui leur permettrait de repartir avec l'idée de bâtir ensemble une nouvelle maison ? Est-ce que leur expérience de vie commune pourrait les aider, maintenant, à envisager une nouvelle maison plus apaisée, plus respectueuse de chacun, unique à eux deux, où les tensions et bras de fer laisseraient la place à l’inter-compréhension ?“

J’ai pu lire la réponse de Salomon d'abord dans ses yeux, allant rapidement de droite à gauche, puis, par le ton de sa voix nette et engageante. “Travaille, travaille, je suis avec toi pour travailler dessus.” Cet homme savait-il me mettre en mouvement pour la prévention de ce fléau ? Est-ce qu’il était d’accord avec moi sur le constat que les tentatives de réconciliation viennent souvent trop tard ?

C’est d’abord avec Jean-Pierre Nissim Zaoui qu’il m’a conseillé de travailler.  Forcé au confinement, devant l'ampleur de ce projet” roue de secours”, j’ai constitué un groupe de télétravail avec les psys Lydia Sitruk et Roseline Bueder. Quelques semaines plus tard, à l’annonce du décès de Rabbin Malka, J’avais deux possibilités, ou je m'effondrais sous la peine, ou j’accomplissais son ordre “travaille, travaille, c’est une bonne idée !"

Quand j'écris ces lignes, les larmes coulent toutes seules de mes yeux embués. Je ne distingue plus les lettres sur l'écran, ni celles de mon clavier. Je continue quand même. J'écris ma douleur, seulement aujourd’hui. Son fils Avi a raison, je comprends que ma peine l'empêcherait de partir. Mais ce travail, doit il s’arrêter à cause de la peine ?

Le projet “roue de secours” m'a sauvé du désespoir qu’est la perte d’un être cher. Au bout de 30 jours, notre groupe a fait grandir ce projet qui contient, aujourd'hui vingt et une pages que je voudrai lui adresser. Son frère, Rabbin Meyer Malka que j’ai pu rencontrer en juin 2019, m'a dit au téléphone qu’il les lirait avec plaisir quand il sera plus abouti.

Je voudrais présenter ce projet, né de notre duo, d'abord à ses descendants car, je peux vous l’avouer, je souhaiterais que ce projet “roue de secours”, naptisé "Bâtir notre maison de demain" (livnot ete beteteinou chel ma'har), s’ils sont d’accord, porte le nom de Salomon Malka.

Je me sens un héritier d’un bien immatériel. J’ai senti qu’en investissant cet héritage, je ne l'empêcherai pas de partir au Gan Eden... Est-ce que je me trompe ?

Ce n'était pas la première fois que Rabbin Malka me disait “travaille, travaille sur le projet“. Injonction que j'avais traduite par “faisons ensemble quelque chose de sérieux et de sympathique “.

Deux ans plus tôt, en mars 2018, je lui avais proposé un autre projet qui avait commencé par une question : “ Rabbin Malka y a-t-il des coups de foudre dans la Thora ? Pourrait-on faire une conférence sur ce sujet ?”. Son regard, se dirigea vers le ciel, cette fois, et revint vite vers moi “ travaille le sujet !!”.

Je lui avais envoyé ma copie. Lui aussi avait travaillé. Rabbin Malka nous a présenté les coups de foudre les plus connus : celui de Rivka pour Isaac, celui de Jacob pour Rachel et celui de David pour Betsabé.

Il en avait trouvé d'autres pour les prochaines conférences sur les foudroyés du Livre. Il aimait prendre le temps pour les nouveaux regards sur les habitudes, moi aussi. Surtout qu'après la description des débuts de romances, dignes des plus grands films romantiques, la Thora nous transmet, souvent de façon codée, les secrets de longévité des couples nés de l’amour au "premier regard".

Ses études et nos échanges ont donné lieu à 3 conférences qui ont réuni, au total, plus de 200 personnes. De la première qui s’est déroulée à la synagogue Fleg, il y a une vidéo. Dans le souvenir des participants, il reste, peut être aussi, la question sur la certitude de Salomon : “ Pourquoi la Torah nous donne ce détail ? Le moindre d’entre eux n’est jamais vain.”

Les deux autres conférences-débat sur le même thème ont eu lieu à Berith Chalom, sa synagogue dont il reste des photos.  La prochaine devait avoir lieu en juin 2020.  Je devais lui proposer une autre synagogue car la communauté parisienne était demandeuse.

Schlomo Haccoun, Sylvain Bellaïche, Rabbin Betsalel Levy, Dider Zerbib et toute l'équipe du service du Guett sont les premiers témoins de cette relation qui nous faisait grandir lui et moi, moi surtout.

Je crois que notre point commun, son influence devrais-je dire, c’était le désir d'investir son temps dans les préventions ludiques et sérieuses contre le fléau du divorce, toujours avec la force de la sympathie et celle de la douceur.

En 2014, cette prévention a pris la forme d’un repas. Quand je lui avais proposé de cuisiner pour animer des repas thématiques pour les couples qui cherchent les secrets des couples qui durent, il me dit "voici les clés de la cuisine de la syna, vas-y, mais je ne sais pas cuisiner !”.

Salomon et les couples présents ont adoré le repas que j’avais concocté dans la cuisine de sa synagogue sous le contrôle de son shemesh et avec la psy Magali Taïeb-Cohen. Les 3 couples présents ont délecté notre échange. Ce maigre résultat fut l’origine de notre DUO psy-rabbin. Nous avions pratiqué l'échange public dans la bienveillance, cela ne nous a plus jamais quitté.

Rabbin Malka répondait, rapidement, avec les mots justes et sympathiques, aux mails qu’on lui envoyait.  Quand Salomon Malka disait “oui” aux projets d’avenir, c’est qu’ils entraient dans ses valeurs. C’était un “oui” rare et cher celui de Rabbin Malka , j’espère que vous rencontrerez des personnes capables de dire ce mot qui met en marche et engage. Ca m'a fait du bien d'entendre, de chez moi, les témoignages de tous ceux qui ont aussi reçu son “oui” engageant à rester exemplaire. J'étais heureux pour eux.

Salomon Malka me fait penser à un jardinier qui cultive les âmes humaines. Il savait les faire grandir. Il pouvait être, tour à tour, le soleil, l’eau et l’engrais …
Comme un rabbin me direz-vous ?
Combien de temps faut-il pour découvrir un jardinier d’âmes derrière un homme ? Une ou deux décades ? J’ai rencontré beaucoup d'hommes d’influence dans ma vie, c’est mon premier jardinier d’âmes.

Une fois, fin 2017, Salomon Malka m’a surpris en prenant un autre rôle… Je revenais de Rome avec un trésor que j’avais déniché, à un bon prix, chez un brocanteur italien, qui se demandait ce qu'était cet oblet : un doigt d’argent pour pointer la lecture de la Torah. A mon retour à Paris, je présentai à tous les hommes du service du guett, que j’appelle secrètement "mes experts", ma trouvaille. Les scribes et les rabbins m’ont confirmé que j’avais fait une affaire. 

J’ai alors confié à Rabbin Malka que je pensais offrir cet objet précieux à une synagogue.  “Ah non, garde-le, c’est à toi ce Yad, il te ressemble, garde le encore”. Je ne sais pas si vous sentez la profondeur et l'affection paternelle de cette phrase qu’il m’a offert pour l’année de mes 18 ans de relation avec lui, moi si.

Une autre petite anecdote, si vous avez encore un peu de temps. Rav David Messas, Grand Rabbin de Paris, avait dit à Michelle Bergheimer et à moi-même, en janvier 2000, “On vous accorde 3 mois d’essai pour tester votre idée de cellule d’aide et de soutien psychologique pour les divorcés pendant la procédure du divorce religieux”. Au service du Guett, nous avions été accueillis par le duo de Rabbins Abraham Brakka - Salomon Malka.

Pour Salomon, la bienvenue s’est transformée immédiatement en action. C’est lui qui trouva le nom de l’association des psys “CHAAR”, le portail dans une muraille, qui est devenu le Comité Humanitaire d’Aide à l’Autonomie psychique Retrouvée.

Rabbin Brakka, son acolyte, sa paire, a trouvé, lui, le nom de notre livre bilan de quatre années de soutien psychologique :  “Familles face au divorce et aux séparations”. Vingt rabbins y ont collaboré.  C’est Rabbin Malka qui nous avait, le premier, offert son commentaire biblique. Les dix-neuf autres rabbins ont suivi. Salomon Malka, était-il l'équivalent d’une cacherout pour nous, auteurs juifs laïcs ?

Voici une dernière anecdote sur cet aventurier-jardinier-rabbin. Quand nous échangions, s’il remarquait que je portais la kippa, il me disait avec son beau sourire “ Ah ça y est, je te reconnais”.  Tous les témoignages de ceux qui ont vécu cette reconnaissance de Salomon Malka savent la force de ce mot dans sa bouche. C'est peut-être ce terme qui se perd, en premier, chez les futurs divorcés.

Moi, maintenant, je sais comment rappeler cet éleveur d’âmes. Il suffit que je me mette à continuer à sculpter les outils de ce jardinier d’âmes vivantes qu'il m’a légués ou que je pose ma kippa sur la tête en regardant ce “yad” pour qu’apparaisse près de moi, Salomon Malka.

 

Paul Sillam

Psy au service du divorce religieux du Consistoire de Paris Île-de-France

président de l’association de psy CHAAR Comité Humanitaire d’Aide à l'Autonomie psychique Retrouvée
PS : Au moment où j'écris ce texte, les prières du mois viennent d'avoir lieu et l'accueil au Consistoire de Paris, rue Saint Georges, est toujours fermé a cause du confinement.

 

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