Livre juif : Tu ressembles à une juive

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Livre juif :  Tu ressembles à une juive

Cloé Korman est romancière et enseignante en Seine-Saint-Denis. De son identité juive, familialement marquée par la Shoah et le combat de son père contre l’antisémitisme, elle puise la force d’écrire un manifeste pour un antiracisme contemporain, radical et subtil.

D’elle, le philosophe italien Antonio Gramsci aurait dit qu’elle est une intellectuelle organique, une femme qui, formée à l’École normale supérieure, l’un des symboles de l’élite républicaine, construit au contact quotidien d’élèves des quartiers populaires, d’enfants et d’adultes racisés, une pensée politique concrète, affinée et bousculée par l’épreuve du réel.

Deux phrases, deux remarques entendues l’amènent à questionner son identité. L’une d’une amie lui reprochant de ne pas afficher son identité à Pessah : « Si tu vas dîner seule au lieu d’être avec nous, tu n’es pas vraiment juive. » ; l'autre d’une grand-mère craignant qu’elle ne soit trop visible avec ses cheveux lâchés, « Tu ressembles à une juive ».

L’antisémitisme en France continue de tuer

« Il me semble indispensable de défendre un judaïsme athée, intellectuel, un judaïsme qui assume son caractère mélangé aux autres cultures, aux autres pays… », écrit-elle, s’inscrivant dans le sillage d’un père fils de rescapés de la Shoah devenu l’avocat de la partie civile pour la Licra au procès de Klaus Barbie en 1987. Il a d’ailleurs combattu pour le nouveau sigle de la Ligue internationale contre l’antisémitisme, la Lica, créée en 1928, qui en 1972 ajouta le racisme à ses combats.

La Ligue a bien évolué depuis, et Cloé Korman revient par deux fois sur son incompréhension face à ce qu’elle nomme son « repli communautariste », « jusqu’à faire en 2012 le choix douteux de la lutte contre le racisme anti-blanc, ce concept forgé par l’extrême droite ». Il y a de la colère dans ce constat, comme dans celui que l’antisémitisme est toujours bien présent en France, et qu’il tue.

« La population juive, estimée à environ 1 % de la population française, polarise la haine xénophobe d’une façon incroyablement disproportionnée – près de la moitié du phénomène des violences racistes. » Pour autant, se questionne-t-elle, « que signifie recrudescence dans un pays dont l’État a organisé en 1942 la rafle du Vel’ d’Hiv, puis la déportation des juifs de son territoire jusqu’en 1944 ? »

Racisme et antisémitisme unis dans la haine

Cette violence vient aussi des populations racisées, rappelle celle qui dit de ses propres élèves : « Il reste cependant un reliquat de honte et de méfiance dans ma relation avec eux : je constate chaque année que je ne leur dis pas que je suis juive. » « Les tolérances idéologiques – jusqu’au plus haut niveau de l’État- » pour le négationnisme ou la collaboration au génocide ne peuvent être séparés « de la persistance des crimes antisémites pendant toutes ces années ».

La carrière de Maurice Papon, qui déporta des enfants juifs avant d’orchestrer le massacre des Algériens le 17 octobre 1961, montre parmi d’autres exemples que « dénoncer un seul des deux discours [raciste ou antisémite] aux dépens de l’autre est la meilleure façon de perdre le combat ». « La phrase de Frantz Fanon, poursuit-elle ''Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous'', me semble réversible. (…) Il n’y a pas de différence entre juifs et étrangers dans la mentalité raciste. La prospérité de ce mensonge dans la France d’aujourd’hui est une illusion dangereuse. »

Drancy comme paradigme

Drancy, lieu de mémoire tardif de la complicité de l’État français dans l’extermination des juifs de France, dont elle rappelle que François Hollande fut le premier président à s’y recueillir en 2012, devient ainsi un paradigme des impensés hexagonaux : « Là, au milieu des tours d’habitation les plus pauvres de l’Île-de-France, dont les habitants sont presque exclusivement issus des minorités dites visibles, minorités noires et arabo-berbères, se trouve la cité du crime de l’État français. (…) La coïncidence présente entre ce lieu de mémoire des crimes antisémites et les lieux de relégation de la France pauvre me plonge dans le malaise. »

Honorer équitablement les mémoires ne suffit pas. « J’estime que les crimes dont mes grands-parents ont été les témoins et les victimes se perpétuent à travers certains discours et certains silences, à travers certains faits et certaines inerties : ainsi de l’indifférence et de l’égoïsme qui ont causé lamort en Méditerranée, entre 2014 et aujourd’hui, de plus de 30 000 personnes qui n’ont pas pu trouver de refuge, contrairement à mes grands-parents accueillis en Suisse ( très difficilement, mais accueillis quand même ) en 1942. »

« A rose is a rose is a rose... », écrivait la poétesse juive Gertrude Stein, qui se fourvoya un temps dans la collaboration. Peut-être est-ce pour lui répondre qu’à la fin de son livre, Cloé Korman file une métaphore qui invite à dépasser nos identités pour mener « ces combats de façon tolérante et pluraliste », loin du « monde mort » du racisme, d’ « un jardin aux statues où nous irions ressembler à mort à nous-mêmes jusqu’à ce que mort s’ensuive, jusqu’à ce que la rose soit à la rose moins qu’une rose, mais une rose de poussière, une rose d’épines, un fil barbelé de cauchemar. »

♦Cloé Korman, Tu ressembles à une juive, Le Seuil, Paris, parution janvier 2020.

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