Livre juif majeur et impressionnant : Ruines bien rangées de Hélène Cixous

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Auteure juive : Hélène Cixous -Ruines bien rangées-

Hélène Cixous, "Ruines bien rangées", coll. Blanche, Gallimard, Paris, 2020.

Dans le plus beau et le plus riche quartier d’Osnabrück, en Basse-Saxe et en plein centre-ville, rue de la Vieille-Synagogue, il y a un espace rasé entre deux élégantes demeures : "Les Ruines". "On passe devant sans les voir" dit Hélène Cixous : mais ce lieu devient le fondement de son récit trans-historique.

Ce fut l'endroit de persécution jadis des sorcières et plus près de nous des juifs. Il existe là pour l'auteure - à l'ombre de sa famille allemande - l'espace de ses revenants comme ceux de l'Histoire en leurs "différences" (Derrida) pour réviser et corriger une mémoire de l'Occident médiéval et contemporain

Au moment où nous sommes replongés dans des guerres de religions l'auteur revient à leurs modèles plus reculés dont la cité fut le modèle. Fondée en 783 par Charlemagne,

Osnabrück fut l'endroit où fut signé en 1648 le traité de Westphalie pour mettre fin à la guerre de trente ans qui laissa des millions de fantômes à qui succédèrent d'autres assassinés.

Non seulement dans le VIIIème siècle mais - via des pogroms - au XXème "notre belle ville est nazie" écrit l'auteure : "en 1938 la cité a mis le feu à ses Juifs". Et ce comme jadis furent brûlées les sorcières jetées ensuite dans la rivière.

Cette cité "comme un Phénix" écrit encore Hélène Cixous a désormais transformé la haine et la peste brune à la paix et l’hospitalité "pour une petite éternité". Mais restent bien des questions : entre autres que disent ces "Ruines" élégantes bien soignées et "L'Allée des sorcières " ? Est-on devant ou dedans?

Se concentrant sur ce lieu et ses pavés qui furent martelés par les boucs émissaires d'une haine ordinaire, Hélène Cixous embrasse plusieurs siècles à la fois (le nôtre compris). Dans son obsession du temps, l'auteure appelle à la vie, là où sont ses morts au moment où son livre se mesure au présent en une multi chronicité : l'écriture parle plusieurs siècles pour faire jaillir des taches aveugles des noyés, brûlés, exterminés qui hurlent encore leur détresse.

La créatrice s'engage dans le vivant - via le passé - pour l'ouvrir. Elle sait que la haine n'est pas un possible mais un ferment de guerre, un refus de la création de l'autre, une revendication éliminatrice qui témoigne d'une toute puissance masculine. Elle prouve que la haine est narcissique : celle-ci s'attaque à tout ce qui est la vie parce qu'elle s'en croit privée. C'est la preuve que depuis la nuit des temps elle demeure une consommatrice jalouse.

Face à ses saccages, Hélène Cixous invente - par la dimension poétique de sa parole et contre la mort qui est donnée - une chronique exhaustive d'un familier aussi lointain que proche. Derrière la glaciation du lieu qui se fossilise en une certaine beauté touristique, l'auteure incarne le statut plus "primitif" d'une ville où se concentrait toutes les contradictions et toxicités du monde.

Un tel récit devient une manière de lutter pour une ouverture aux altérités bien. Et ce, bien au delà de ce à quoi on voulut réduire la créatrice en la faisant la dépositaire de "l'écriture féminine". Il existe certes chez elle une combat contre le "phallogocentrisme". Mais celle qui reste une des pionnières des études de genre continue par son superbe récit de porter regard et fer contre le racisme, l'antisémitisme et la misogynie.

Du soupir à une ample symphonie tragique du monde et de l'intime Hélène Cixous tente de recoudre les blessures qui malgré tout suintent encore d'autant qu'elles ne sont pas particulière mais générale. L'odeur humaine est là et l'auteure en appelle à une nouvelle version du monde et un terrain dégagé de la haine.

C'est pourquoi - et surtout au nom des femmes - les familiers de la créatrice deviennent des âmes à demi transparentes, des corps sensuels même s'ils sont toujours sur le point de disparaître - comme Derrida le lui rappela. A travers eux, un tel récit rassemble - par ses divers temps - qui nous sommes - entourés de notre solitude, de notre inquiétude, de notre présence comme de notre effacement.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

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