L'Holocauste 1939-1941 : Les Américains refusent de sauver les Juifs d'Europe des nazis

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1939-1941 Les Américains refusent l’information.

1939-1941 Les Américains refusent l’information.

L’Amérique est encore neutre, des rapports accablants d’Américains sur le terrain se succèdent mais le public reste sceptique.

Par Marc-André Charguéraud 

Pendant les premiers mois de 1940, une série d’éditoriaux prophétiques avaient tiré le signal d’alarme. Elias Newman écrivait avec une exactitude terrifiante dans le magazine Friends of Sion de mars 1940 : « Après la dernière guerre mondiale, trois millions de Juifs se sont retrouvés mendiants ; avant que cette guerre ne se termine, sept millions seront des cadavres ». Nahum Goldmann, président du Comité exécutif du Congrès juif mondial, dans un article de juin 1940, prédisait : « si la situation continue, la moitié des 2 000 000 de Juifs de Pologne seront exterminés dans l’année qui vient. »[1] L

e Newark Ledger, le 7 mai 1940, annonçait que cinq millions et demi de Juifs étaient dans la détresse et que nombre d’entre eux étaient condamnés à périr.[2] De tels propos auraient dû préparer le public américain à s’inquiéter de ce qui allait arriver ! Il n’en fut rien.

Plus tard, Knickerbocker, un journaliste américain de retour d’Allemagne, parlant au début de 1941 de la destruction des Juifs d’Europe, disait que « peut-être cinq à six millions de Juifs allaient mourir au bout du compte ». Ils ne seraient pas assassinés, mais condamnés « à une mort lente ».[3]

Le public américain refusa d’entendre ces déclarations prémonitoires. Pour lui, dans sa grande majorité, il s’agissait d’une vaste opération de propagande montée pour entraîner l’Amérique à intervenir dans le conflit. Or, plus que tout, les Américains voulaient rester neutres.

Que penser alors de tous ces rapports quasi journaliers que faisaient parvenir les journalistes américains travaillant en Europe ? Un certain nombre ne seront rapatriés qu’en 1942, quelques semaines après le début des hostilités entre l’Amérique et l’Allemagne.
Auparavant, ils avaient côtoyé quotidiennement cette « mort sociale » dont les Juifs étaient les victimes. Dès décembre 1939, dans les gares ils avaient assisté au départ de milliers de Juifs d’Autriche et du Protectorat tchèque pour les « colonies de l’Est polonais ».

Les articles qui parurent dans la presse américaine furent nombreux. The New Republic du 15 novembre 1939, par exemple, parlait d’une « souffrance humaine au-delà de tout ce qui peut être imaginé ». « Graduellement tous les Juifs sont regroupés dans la région de Lublin, la partie la plus inhospitalière de l’ancienne Pologne », lisait-on dans le Chicago Tribune du 28 mars 1940.
Le titre d’un article dans le Christian Science Monitor, du 17 mars 1941, ne laisse planer aucun doute : « Les Juifs n’ont aucune chance de survie dans l’ordre nouveau nazi. »[4]

Les Américains trouvaient ces rapports exagérés. Ils ne voulaient pas se laisser berner. Un éditorial du 9 mars 1940 rappelait aux Américains que pendant la Première Guerre mondiale « un très grand nombre d’histoires horribles furent confirmées, répétées avec acharnement (...) bien qu’entièrement fausses ». [5] William Zukerman, le correspondant européen du Jewish Morning Chronicle de New-York, n’écrivait-il pas le 9 novembre 1940 que la souffrance des Juifs n’était pas plus grande que celle endurée par d’autres populations ?
Après la chute de la France, il prédisait une diminution de l’antisémitisme nazi, car il avait « atteint son but » et parce qu’« il ne reste que très peu de gens qui croient encore à ce bluff évident »[6]. Les Américains préféraient lire ce genre de commentaires qui les rassuraient et les confortaient dans leur inaction. Venant d’un journal israélite connu, l’information prenait toute sa valeur. Voilà enfin un journaliste, témoin direct de ce qui se passait, qui ne se laissait pas influencer par la propagande ! 

Si le public restait sceptique, les dirigeants politiques, eux, auraient dû se rendre à l’évidence. Les Etats-Unis eurent des ambassades à Berlin jusqu’en décembre 1941, à Budapest et à Bucarest jusqu’en janvier 1942, à Vichy jusqu’en novembre 1942.[7] Bien que ces diplomates aient transmis des témoignages fiables, ils ne provoquèrent pas de réactions de Washington.

Au début de l’été 1941 se déroulèrent des massacres en Europe centrale, dont les diplomates américains sur place furent informés de façon précise.[8] (22)  Les 27 et 28 août 1941, 14 à 16 000 Juifs des régions récemment annexées par la Hongrie, qui avaient été déportés par les autorités hongroises à Kamenets-Podolski, au nord-est du pays, furent massacrés à la mitrailleuse par les Allemands aidés de sapeurs hongrois.

Informé de cette tuerie, le ministre de l’Intérieur hongrois ordonna l’arrêt des déportations.[9] Herbert Pell, ambassadeur des Etats-Unis en Hongrie jusqu’au 11 décembre 1941, était comme tout le monde à Budapest au courant de cet assassinat monstrueux. Pell, ami de Roosevelt, avait un accès direct auprès du Président et il était en général écouté.[10] Ses rapports restèrent pourtant sans réponse. 

Franklin Mott Gunther était à son poste de représentant américain à Bucarest, lorsque, le 29 juin 1941, 4 330 Juifs de la ville roumaine de Iasi furent entassés dans des wagons de marchandises verrouillés. Ils roulèrent, sans quitter la Roumanie, six à sept nuits sans nourriture, sans eau et sans air, les fenêtres ayant été obstruées. 2 650 Juifs moururent assoiffés ou asphyxiés dans ce transport fou, particulièrement horrible.[11]

Déjà en janvier 1941, Gunther avait informé Washington du massacre de plus de 700 Juifs à Bucarest par les membres de la Garde de fer. Il donnait les détails du dépeçage de 60 corps juifs accrochés à des crocs de boucher. « Cela vous rend malade au plus profond de soi d’être accrédité auprès d’un pays où de telles choses arrivent. »[12]

Gunther se plaignait du silence de son ministère. Sa position sur place en était affaiblie : « Je n’ai pas manqué une occasion d’indiquer ma forte condamnation (...) et je continuerai dans cette voie en l’absence d’instructions spécifiques. »[13]) Quelques mois plus tard, Gunther comprit pourquoi il n’avait pas reçu de réponse de Washington.

Ses supérieurs du Département d’Etat voulaient éviter toute intervention auprès du gouvernement roumain, qui aurait pu les contraindre à accueillir les Juifs qui fuyaient la tyrannie : « Accepter un tel plan a toutes les chances d’ajouter de nouvelles pressions pour l’asile dans les pays de l’hémisphère ouest », disait-on. Et puis comment peut-on sauver des Juifs roumains sans que le précédent ne s’applique à tous les Juifs persécutés ? « D’après ce que je comprends, nous ne sommes pas prêts à nous occuper de l’ensemble du problème juif », répondait Cavendish Canon, de la division des affaires européennes du Département d’Etat.[14]  En fait, l’Amérique n’était même pas prête à recevoir le nombre de réfugiés autorisé par ses propres quotas d’immigration, malgré les appels désespérés des Juifs d’Europe.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2020. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

 

 

[1] ROSS, op. cit., p. 148 et 150.

[2] LIPSTADTt, op. cit., p. 145.

[3] LIPSTADTt, op. cit., p. 147.

[4] IBID,, p. 143, 145 et 148. D’autres exemples sont donnés par l’auteur.

[5] IBD. p. 137.

[6] FRIEDMAN, Saul S. No Haven for the Oppressed: United States Policy toward Jewish Refugees 1938-1945, Wayne University Press, Detroit, 1973. p. 109.

[7] LAQUEUR, op. cit. p. 25.

[8] Des tueries massives qui commencèrent dans les semaines qui suivirent l’entrée des troupes allemandes en URSS, en juillet 1941,

[9] BAUER 1996, op. cit., p. 207.

[10] FENYO Mario, Hitler, Horty and Hungary : German-Hungarian Relations 1941-1944, New Haven, Yale University Press, 1972,  p. 47.

[11] GUTMAN, op. cit., p. 711.

[12] MORSE, op, cit. p. 298.

[13] IBID,, p. 299.

[14] FEINGOLD 1970 op. cit., p. 179.

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