Comment a survécu le mouvement Loubavitch depuis le décès de son leader

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Il y a vingt-cinq ans, Menachem Mendel Schneerson, le Rabbi de Loubavitch, alors âgé de 92 ans, a succombé à ses nombreux maux et est décédé, au grand désespoir de ses Hassidim.

Le 2 mars 1992, il a été victime de la première d’une longue liste d’attaques dévastatrices, alors qu'il visitait la tombe de son beau-père et prédécesseur, le rabbin Yosef Yitzchak Schneersohn. Le Rabbi était privé de l’usage de la parole et physiquement handicapé, prisonnier d’un corps défaillant.

Il était veuf et sans enfants, et ses assistants, qui contrôlaient désormais chacun de ses mouvements, ainsi que ses disciples, avaient été galvanisés par sa "Campagne Moshiach" frénétique, un mouvement visant à éveiller la ferveur messianique parmi les juifs du monde – de nombreux Hassidim étaient convaincus que leur Rabbi irait jusqu'à révéler qu'il était en fait le Messie longtemps attendu.

Alors que leur Rabbi gisait, agonisant, à l'hôpital Mount Sinai de New York, les Hassidim ont signé des pétitions à l’attention de Dieu pour permettre à leur Rabbi de se relever de son lit de mort et de conduire les Juifs vers l'âge messianique. Ils portaient des bippers prêts à se déclencher et à leur faire signe quand il se révélerait être le Messie, ce dont ils étaient convaincus. Ils ont débattu de la manière dont il allait les mènerait vers la Terre promise. Sa mort les a plongés dans un dilemme : la "Campagne Moshiach" avait promu l'idée que le Rabbi conduisait les Juifs au Jour de la Rédemption. Mais comme il était mort, la prophétie semblait avoir échoué.

A l'époque, de nombreux observateurs étaient convaincus que la disparition du Rabbi entraînerait la diminution et le déclin de son mouvement hassidique, en particulier parce qu'il n'avait laissé aucun successeur. Le mouvement qu'il avait aidé à ressusciter après l'Holocauste à New York semblait dans une impasse.

Ce fut un choc énorme pour un groupe relativement restreint de Hassidim qui, sous sa direction charismatique, avait atteint la célébrité en Amérique et dans le monde juif en général. Des milliers d'émissaires, ou shluchim, exhortés par le Rabbi, avaient établi des maisons et des centres Chabad dans le monde entier, s'occupant aussi bien des Juifs peu engagés que des voyageurs juifs.

Vingt-cinq ans plus tard, l'arrivée rédemptrice du Messie semble encore plus lointaine, alors que l'antisémitisme relève la tête et que moins de Juifs que jamais sont attirés par la vie juive ultra-orthodoxe que le mouvement Loubavitch épouse. Alors que la "Campagne Moshiach"  se poursuit, la frénésie et l'excitation qui l'accompagnaient et la caractérisaient durant les dernières années de la vie du Rabbi se sont largement atténuées. C'est simplement devenu un autre slogan de la "marque Loubavitch". Mais Loubavitch et le mouvement Chabad n'ont pas disparu. Que s'est-il passé ?

Nous, sociologues, avons trois concepts qui offrent une réponse. La première est la dissonance cognitive.

Le terme vient de la célèbre étude "When Prophecy Fails" (Quand la prophétie échoue), qui examine un culte de croyants qui ont dû accepter le fait qu'une croyance puissante en l'avenir ne s'est pas réalisée. L'étude a révélé que les groupes qui doivent faire face à la dissonance entre leurs croyances et la réalité décevante réagissent en s'accrochant obstinément à leurs croyances et en essayant encore plus fort de convaincre les autres de sa vérité. Ce faisant, ils se sont également efforcés de se convaincre que leur croyance est toujours vraie et qu'elle finira par se réaliser.

Des mains se tendent pour toucher le cercueil du Rabbi Menachem Schneerson alors que son cortège funèbre se prépare à quitter le siège mondial des Hassidim de Lubavitch, dans le quartier Crown Heights de Brooklyn, le 12 juin 1994 (Mark Phillips / AFP / Getty Images)

Des mains se tendent pour toucher le cercueil du Rabbi Menachem Schneerson alors que son cortège funèbre se prépare à quitter le siège mondial des Hassidim de Lubavitch, dans le quartier Crown Heights de Brooklyn, le 12 juin 1994 (Mark Phillips / AFP / Getty Images)

Dans le cas des Lubavitchers (hassidim de Loubavitch), la disparition de leur Rabbi a conduit à encore plus d’affiches et d’actions annonçant son arrivée imminente en tant que Messie. En Israël, d'immenses panneaux d'affichage à l'image de du Rabbi Schneerson avec le mot Messie sont encore partout, de l'aéroport à l'autoroute d'Ayalon en passant par Tel Aviv et les fêtes de Lag baOmer à Meron. Les chars "Loubavitch Mitzvah" à New York sont toujours ornés de l'image du Rabbi et du mot Moshiach. Des annonces annuelles dans les journaux juifs annoncent son arrivée imminente.  Les drapeaux jaunes de Moshiach flottent toujours sur Crown Heights. Dans les maisons Loubavitch du monde entier, il est courant de se retrouver face à un portrait du Rabbi regardant sévèrement la table ou le bureau. La campagne se poursuit.

Les deux autres raisons pour lesquelles Chabad continue d'avoir du succès sont la routinisation et l'institutionnalisation. Ce qui était autrefois inhabituel - l'expression du charisme et de l'énergie unique de son dirigeant - est devenu une routine et un élément prévisible du mode de fonctionnement de l'institution.

La campagne du Messie et l'image du Rabbi sont devenues une sorte de marque de fabrique, comme le Colonel Sanders du Kentucky Fried Chicken. Mais pendant que ce dernier vend du fast-food, l'image du Rabbi fait la promotion de la vision du yiddishkeit (vie juive) de Schneerson et tente de persuader la population de goûter à ce que Chabad a à offrir.

Le nombre d’émissaires Chabad n'a cessé d'augmenter depuis 1994. Quand leur Rebbe vivait, ses Hassidim voulaient tous être près de lui à Crown Heights, Brooklyn. Maintenant, ils veulent tous prendre la route car ils peuvent l'emmener partout où ils vont. Tant qu'ils sont ses émissaires et sont en mission pour lui, tout ce qu'ils font maintient en vie le Rabbi et sa vision.

Comme le soulignent les Lubavitchers, un shaliach est, selon la loi juive, un prolongement de celui qui l'a envoyé. Chaque maison Chabad à travers le monde gère des programmes similaires, et chaque émissaire est comme une version du Rabbi. Bien sûr, la plupart de ceux qui entrent dans ces maisons Chabad ne sont ni hassidiques ni même orthodoxes, et il est peu probable qu'ils le deviennent.

Certes, ce qui manque aux Lubavitchers d'aujourd'hui, c'est un leader unique capable de contrôler toute déviance dans le mouvement ou d’offrir quelque chose de nouveau et d’excitant. Cela conduit parfois à des tensions internes. La plus célèbre est sans doute la controverse en cours sur Shmuley Boteach. Autrefois shaliach de l'Oxford Chabad House, il a été renvoyé en 1994 parce que certains Lubavitchers estimaient qu'il agissait de façon inappropriée. Son statut chez Chabad continue d'être un sujet de controverse. Si le Rabbi était vivant, la position de Boteach aurait été fermement établie par le chef, tout comme l'auraient été les débats en cours à son sujet ou ce qui est ou n'est pas une conduite appropriée pour un shaliach.

Les Lubavitchers de nos jours vivent surtout du passé de leur chef et espèrent un avenir messianique tandis que leur Rebbe est littéralement virtuel, en rediffusions, son image en vidéo sur Internet ou en boucle dans les centres Chabad du monde entier. Aujourd'hui, comme le dit le prospectus trouvé dans ma boîte aux lettres à Jérusalem ce matin, ce Rabbi est présenté comme "le Rabbi de tous les Juifs".

En même temps, quand les Lubavitchers veulent ses conseils ou cherchent un message spécifique de sa part, ils ouvrent souvent un volume de ses lettres ou entretiens, utilisant la bibliomancie pour obtenir des messages personnels de lui, comme s'ils avaient ouvert le livre par une force secrète de l'au-delà et trouveront leurs réponses sur cette page. (Et s'ils ne trouvent pas ce qu'ils veulent, certains sont heureux de fermer et d'ouvrir le livre à une meilleure page.)

Quant à un Messie mort, cela a aussi ses avantages. Les Messies vivants peuvent tomber malades, perdre la parole, faire des erreurs - ils ne sont, après tout, que des êtres humains. Mais un Messie mort dépasse ces faiblesses et toutes les fragilités humaines ; comme c’est écrit dans la Sichat HaShavua de cette semaine, le 3 Tammuz est le jour où "le Rabbi a dépassé toutes les limites de ce monde".

Libéré de ses liens de mortel, le Rabbi peut agir avec plus de pouvoir, être tout pour tous et apporter la rédemption. Ainsi, alors que de nombreux Lubavitchers en cette période de l'année répètent régulièrement leurs sentiments de perte et à quel point la présence du Rabbi leur manque, ils célèbrent la journée en se convainquant qu'il vit en eux et à travers eux - et qu’il leur donne la force pour continuer.

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