Le discours de François Hollande décrypté par Luc Rosenzweig

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Discours de François Hollande décrypté

Le discours de François Hollande le 27 janvier au Mémorial de la Shoah, à l’occasion de la commémoration du 70e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, était destiné à faire date : l’actualité brûlante étant entrée en collision avec le calendrier mémoriel, la parole de l’Etat, de la République, était nécessaire et attendue.

Elle l’était particulièrement par les juifs de France, qui venaient de vivre une séquence doublement dramatique : le 7 janvier, l’assassinat de quatre hommes juifs sans autre motif que celui de leur appartenance au judaïsme, suivi de la prise de conscience que ces victimes, à elles seules, n’auraient pas suscité la levée en masse du peuple de France qui s’est produite le 11 janvier.

L’immense majorité des marcheurs de la République n’était « que » Charlie, le « nom juif » (au sens que lui donne Jean-Claude Milner) s’étant révélé incapable de produire de l’unité, comme cela était déjà apparu au moment de l’affaire Merah. Le spectre de Raymond Barre triant les victimes de l’attentat de la rue Copernic, distinguant les « Français innocents » des Juifs pas si innocents que cela revient hanter les mémoires…

La classe politique, les médias dominants, prennent alors conscience d’un phénomène longtemps négligé par les gouvernants et les faiseurs d’opinion : la perte de confiance de nombreux juifs dans les institutions de la République. La manifestation la plus spectaculaire de ce sentiment est, bien sûr, l’augmentation très importante de l’alya, l’émigration vers Israël, mais c’est loin d’être la seule.

Qui s’est soucié, au cours des dernières décennies, de la désertion des Français juifs de l’école publique, qui fait qu’aujourd’hui les deux tiers de cette population confient leurs enfants aux établissements d’enseignements privés, juifs et mêmes chrétiens, et que l’on ne trouve plus un seul juif dans les écoles des zones dites sensibles ?

Aujourd’hui encore, ceux qui avaient été les lanceurs d’alerte de ce phénomène, et qui en avaient analysé les causes, les auteurs du livre

Les Territoires perdus de la République1 sont tenus à l’écart de la task forceintellectuelle mobilisée à la hâte au ministère de l’Education par Najat Vallaud-Belkacem, au profit des sociologues de l’aveuglement officiant à l’EHESS, et autres hauts lieux de la pensée excusiste. Dans ce contexte marqué par le désarroi des principaux intéressés, la parole présidentielle prenait un poids singulier, même si son contenu avait déjà été dévoilé, en partie, lors du discours de Manuel Valls devant l’Assemblée nationale.
Il convient donc de citer in extenso le passage essentiel de ce discours, celui qui redéfinit, à la lumière des événements récents, le rapport entre les juifs et la République :
« La montée des actes antisémites est depuis plusieurs années une réalité insupportable. Leur nombre aurait doublé l’année dernière : agressions, incivilités, vandalisme. Ce fléau conduit, je le sais, certains juifs à s’interroger sur leur présence en France. La France à laquelle ils ont donné tout leur cœur, et dont ils ont ressenti profondément au cours de leur vie les joies et les tristesses. Cette France qui les aime, comme elle aime tous les enfants de la République, mais cette France où parfois, ils ne se sentent plus en sécurité. Et ce doute, cette interrogation est une blessure, une blessure terrible pour la République, qu’elle doit soigner, qu’elle doit traiter.

Vous, Français de confession juive, votre place est ici, chez vous. La France est votre patrie. Vous lui avez donné votre talent, votre travail, votre courage et parfois votre sang. Notre pays ne serait plus la France s’il devait vivre sans vous, et si le terrorisme vous conduisait à vous éloigner de la terre de France, de la langue française, de la culture française, de la République française qui a émancipé les juifs, alors le terrorisme aurait atteint son but ! »

On peut, certes, lire ces lignes comme une déclaration d’amour d’un président de la République à ses concitoyens juifs, encore que la métaphore maternelle (« la France aime ses enfants ») puisse laisser perplexe : prêter des sentiments à une nation est à peu près aussi pertinent que de penser, contre Spinoza, que le concept de chien mord…

On nous permettra, cependant, de proposer une autre lecture plus critique des propos présidentiels, dont le sens profond a largement échappé à ceux qu’ils ne concernaient pas directement, en l’occurrence 99 % des Français. L’apostrophe, d’abord : « Vous Français de confession juive… »
Clermont-Tonnerre sors de ce corps ! Ce rappel implicite du caractère individuel de l’émancipation de septembre 1791 (la République n’était pas encore née !) est-il bienvenu deux siècles plus tard, alors que les Juifs de France ont administré la preuve qu’ils adhéraient individuellement et collectivement aux principes fondamentaux de la Nation et de la République, peut-être plus que d’autres groupes constituant la collectivité nationale ? En serait-on revenu, en 2015, à l’évitement du

nom juif et à sa substitution par des euphémismes comme Français de confession mosaïque (Napoléon Ier) ou israélites (IIIè République) ?
Cette réduction de l’être juif à sa dimension paroissiale, cette assignation à résidence synagogale couvre le déni d’un droit des juifs de France, patriotes exemplaires, de se considérer comme partie prenante d’un destin collectif englobant les juifs, religieux ou mécréants, Français ou Patagons, ou même Israéliens, tous membres de cette religion-peuple. Nulle nation démocratique où vivent des juifs ne se prend, comme la France, à tel point les pieds dans le tapis sémantique : jews, juden, judios, ebrei, jooden portent leur nom sans périphrase ni contorsions de vocabulaire dans les pays concernés.

Cette conception tristement binaire de l’appartenance (ou bien, ou bien) induit une suite terrible quand on la lit bien : « Vous, Français de confession juive, votre place est ici, chez vous. La France est votre patrie. » C’est tout autre chose que de dire « Juifs de France, vous êtes ici chez vous, dans votre patrie ». Beaucoup l’entendront, et il n’auront pas tort, comme une injonction et un avertissement : votre place est ici, et pas ailleurs, sauf à vous retrancher de la communauté nationale, ce qui d’ailleurs, ajoute-t-il en substance, nous causerait d’intolérables souffrances. Bref, si vous songiez à partir, et surtout vers un endroit que je ne nommerai pas (mais on se comprend), vous seriez responsables des blessures infligées à Marianne !
Enfin, proclamer que sans les juifs la France ne serait plus la France peut sembler flatteur, mais revient à les accuser de la détruire s’ils s’avisaient de la quitter. A qui d’autre a-t-on dit cela ? Même pas aux Corses ou aux Basques qui sont tentés de faire sécession ! Ce n’est pas une déclaration d’amour, mais une assignation à résidence.
Source :Luc Rosenzweig dans la lettre du Causeur

 

 

 

 

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