L'Alyah comme sur des roulettes : itinéraire d'un taxi de Tel-Aviv

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L’été dernier, nous avons marié notre jeune sœur. Toute la famille se réunissait enfin en Israël pour l’occasion. On a tendance à vivre très éloignés les uns des autres ; il faut croire que nous avons la bougeotte.

Et comme chez nous, la vie est toujours agrémentée de rebondissements incongrus, ce fut sans grande surprise que nous finissions notre été au service des soins intensifs d’Irilov, l’hôpital de Tel-Aviv qui est devenu d’ailleurs, au fil de nos cinq années d'alyah un lieu familier.

Si vous avez besoin d’un GPS pour circuler dans Irilov, je demeure à votre disposition. Et je peux témoigner que l’hôpital constitue le meilleur oulpan gratuit du pays. Progrès garantis en ivrit (hébreu).

Be kitssour (sans transition), notre grand frère avait ramené de Guinée un joyeux cadeau, le paludisme version +++. Je vous avoue que nous avons remercié Hachem que la maladie se déclare ici plutôt qu’en Afrique.

D’autant que nous étions tous là pour le veiller, parler avec les spécialistes, peu optimistes sur ses chances de s’en sortir les quatre premiers jours, et prier, beaucoup, beaucoup, vraiment beaucoup !

BH, grâce à D., il revint complément à lui au bout de huit jours (les médecins ont parlé de miracle), et décida de finir sa convalescence à l’Hôtel, en attendant le feu vert médical pour reprendre un avion direction l'Afrique. 

Au cours de cet été brûlant et humide, nous nous déplacions essentiellement en Get Taxi. Certains profitaient des vélos et trottinettes électriques, mais en ce qui me concerne, accompagnée de mes deux enfants et mon père, je ne réfléchissais pas à deux fois pour m’appeler un petit taxi tout climatisé.

Sachez que les taxis, en Israël, ne vous laisseront jamais insensibles à leurs charmes.

Pour ma part, je ne fais appel qu’à Get taxi. Je sais d’où il vient, qui conduit. Je sais qu’il y aura une trace de la course et surtout et non des moindres, je n’ai pas à argumenter avec le chauffeur sur le prix de la course, puisque le compteur est obligatoirement branché.

Pas de mauvaises surprises. Et oui, j’ai appris à m’épargner certaines situations désagréables avec le temps, autant que faire se peut en tout cas.

En règle générale, la discussion avec le chauffeur tourne souvent autour de l’alyah, d’où l’on vient, d’où il vient, etc, etc. Et même au bout de cinq ans, on entend encore ce joyeux et chaleureux baroukh Aba be Eretz (bienvenue en Israël).

Mais la grande énigme demeure.

Comment est-ce possible de quitter Paris pour venir vivre en Israël ? Ils ne comprennent pas, et après x années d’alyah, on ne sait plus vraiment, nous non plus, quoi répondre, sinon que c’est mieux de vivre dans le pays des yehudim (juifs). Mais cette réponse ne les convainc jamais. On a le droit à des drôles de grimaces dans le rétroviseur intérieur de la voiture. 

L’été s’écoula ainsi, au rythme effréné de ces trajets.

Un soir de la fin août, alors que tout se finissait pour le mieux, une sœur mariée et un frère en bonne santé jusqu’à 120 ans si D. veut, nous dînions à l’hôtel de mon frère joyeusement, tous réunis pour la dernière fois avant longtemps. Merci Covid-19 !!!

Qui sait quand on se reverra maintenant. Après nous être dit au revoir dans le lobby de l’Hôtel, j’appelais mon dernier Get Taxi de l’été, exténuée et le cœur lourd de tristesse.

Je sentais ma tête tambouriner comme le mode essorage d’une machine à laver sans fin. J’attendais et redoutais en même temps le bip qui annoncerait le stop de ce trop-plein, et le début du manque d’eux.

Et j’espérais tomber sur un chauffeur conciliant et compréhensif qui, en voyant ma tête, comprendrait d’emblée mon état et accueillerait mon silence avec respect. Du silence, oui, dans la ville blanche illuminée en cette nuit chaude et calme de fin d’été.

Il s’appelait Igor. Je me souviens seulement de son prénom. Je feignais un sourire forcé qui en disait long sur mon humeur, et je lui demandais s’il était possible de s’arrêter à une makolette (épicerie) en chemin, car je n'avais plus d'eau à la maison. Et que n’ai-je pas dit ???? Justement, il buvait, une eau fabuleuse qu’il tenait dans sa main droite. Igor voyait bien que j’étais remuée par quelque chose. 

Voyez-vous, en Europe, on a tendance à respecter la tristesse, ou tout du moins, le silence des gens, d’autant s’ils sont des inconnus. Mais en Israël, tant que vous êtes à l’extérieur de votre maison, vous devez comprendre que vous appartenez à l’espace public. Vos gestes, vos états d’âme et vos enfants, surtout, ne laissent personne indifférents.

Chacun saura commenter vos faits et gestes au moment le moins opportun, et sans doute, le plus critique de votre journée, je vous le garantis. Mieux vaut-il le savoir, l’accepter, et en rigoler, ça aussi, je vous le garantis.

Donc le chaleureux Igor se délectait d’une eau très spéciale, une eau minérale russe faiblement gazeuse dont j’ai littéralement oublié le nom. Attention, il fallait la boire impérativement dans son emballage en verre. Il en allait de la préservation de ses saveurs minérales et de ses précieuses bulles fines.

Il me conduisit dans une makolet où il savait que je pourrais en trouver. Il voulait absolument que je l’achète pour la goûter. Je n’avais que 15 nis sur moi, et je ne savais pas comment lui dire que tout dépendait de son prix d’achat. J’essayais de me dépêcher.

Le vendeur ne connaissait pas vraisemblablement le nom russe que je lui donnais. Je scrutais dans le frigo chaque bouteille, une par une, espérant la trouver de peur qu’Igor ne me conduise ailleurs pas l’acheter.

Iné (voilà), elle était là, sous mes yeux, et coûtait 8 nis, ce qui me permettait de prendre une bouteille de 2 litres Ein Gueidi pour la maison.

J’étais soulagée d’avoir trouvé le Graal russe et en verre qui plus est ! Je pensais même m’être offert la paix. Oui, je savais qu’il faudrait la goûter et disserter une minute ou deux sur son goût exceptionnel.
Mais je pouvais être assurée que je filais tout droit désormais vers mon lit.

Entre nous, l’eau n’avait pas de goût, à tel point que ça me perturba quelque peu. Mais je me gardais bien d’évoquer le fond de ma pensée. Nous récupérions alors Sdérot (avenue) Ben Gurion qui est si belle la nuit. Igor n’allait pas m’abandonner si facilement à mes pensées.

La question sur mon origine française tomba. Très polie, je tentais d’anticiper le panel d’interrogations et je lui offrais le récit des raisons qui m’avaient conduite à faire l’alyah et ainsi que le bilan après 5 ans de vie ici, oui tant qu’à faire.

Voilà, ça s’est fait, me dis-je. Et en effet, une fois, ce récit finit Igor allait enfin se révéler.

Là où je croyais avoir clôturé la discussion, je venais en réalité de l’entamer tout juste. Il ne rebondit pas sur mon exposé bien rôdé sur l’alyah. Il était curieux de connaître mes connaissances en littérature russe.

Coincée pour coincée, je me détendais, j’acceptais de laisser un large sourire me monter aux lèvres et j’entamais notre troisième dialogue sous le pont de la aéria (mairie) de Tel Aviv. Je lui confiais mon amour pour Tolstoï, tout particulièrement. Je parlais de lui, de sa vie, de ses œuvres. Je lui expliquais que j’aimais la littérature russe en ce que ses auteurs savent toucher l’âme, tandis que les Français et autres d’ailleurs ne parvenaient pas à dépasser le cœur, ce qui au demeurant est déjà fabuleux. J’y étais sensible, bla, bla bla….

Ma od (quoi d’autres), me coupa-t-il ? Euh… Et bien, je connaissais Dostoïevski bien sûr, que je m’aventurais à qualifier de Zola russe. J’allais commencer à lui expliquer qui était Zola, quand il anticipa ma pensée et me scotcha littéralement.

Igor connaissait Zola, peut-être mieux que certains Français. Je n’en revenais tout simplement pas. Il se mit à me parler de littérature française en français, en m’offrant des tirades sans fautes ni accent.

J’étais conquise. Il revint bientôt à la charge sur mes connaissances littéraires russes. Je prononçais timidement Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov. Oui, une œuvre fantasmagorique majeure, me concéda-t-il. Ok, je le voyais bien déçu et de ce vernis culturel russe.

Je sortis ma dernière carte, Gogol ! Oui Gogol !!!! Quoi donc de Gogol ? Les Nouvelles de Pétersbourg, que j’avouais avoir seulement lues et étudiées au lycée ou au collège, je ne me souvenais plus. Et quoi d’autres de Gogol ? Surenchérit-il ? Mon vernis de culture littéraire russe était donc bien fin et écaillé. Je devais impérativement lire plus de Gogol.

Il me convainc sur le moment sans nulle doute, mais je dois vous avouer que c’est seulement en me remémorant notre rencontre que je me souviens maintenant que je dois lire Gogol, et quelle belle perspective !

Je vais pouvoir appeler la Librairie française du Foyer de Tel-Aviv pour savoir s’ils ont du Gogol, hors des sentiers battus de l’horizon purement scolaire. Je connaissais Igor depuis 20 minutes seulement, et je l’appréciais déjà beaucoup. Je ne me serais pas permise de lui demander quel métier il faisait avant de venir en Israël, où il dut, comme tant d’autres, se réinventer professionnellement pour nourrir les siens. Je conserve certaines habitudes françaises encore.

En ouvrant la portière de la voiture, je le remerciais pour ce petit voyage merveilleux et je lui souhaitais que de belles choses pour lui et les siens, et une belle nuit sur la route.

De sa grosse voix chaleureuse et réconfortante, il m’avoua que chaque trajet était un nouveau voyage, surtout en Israël. Je le quittais en regardant la voiture filer. Ses dernières paroles résonnaient encore dans mon esprit. Je montais lentement les trois étages de mon appartement, heureuse de vivre dans ce pays atypique et pleins de surprises.

Je pus m’endormir le cœur plus léger et accepter ce retour à la normale. Chacun retrouvant son chemin de vie dans le pays où il a élu domicile, pour le moment. Mais je pensais tout de même que je continuais à prier pour qu’un jour nous soyons de nouveau tous réunis en Israël. Bezhatachem.

Bessorot tovot mes chéris d'🧡

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Mél

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