La trahison de Trump inquiète Israël et le monde

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Des combattants rebelles syriens soutenus par la Turquie près de la frontière syro-turque au nord d'Alep le 7 octobre 2019 Photo Nazeer Al-khatib. AFP
A l'aide !  [Analyse]
Par Perwer Emmal © Metula News Agency

En vérité, on ne s'y attendait pas. La conversation téléphonique entre Donald Trump et Recep Erdogan de dimanche dernier, lors de laquelle le président américain a donné son feu vert au génocidaire turc pour nous envahir et nous massacrer nous a surpris.

Nous restions sur "le mécanisme de sécurité" mis en place, par lequel les USA garantissaient notre sécurité sur la frontière avec la Turquie en échange de notre implication totale contre les ennemis de Washington sur l'Euphrate.

Le secrétariat de la Maison Blanche a émis un communiqué affirmant que "la Turquie allait prochainement mettre à exécution son opération planifiée de longue date dans le Nord syrien"

Sourire de complice du meurtre d'une nation alliée

Je suis dans mon studio spartiate à Kobané, et je distingue, à cinq cents mètres de moi, les colonnes de chars ottomans rutilants qui s'apprêtent à nous écraser. Je n'ai pas la moindre idée quant à savoir avec quoi on pourrait les repousser.

Les militaires U.S qui sont en train de faire place nette pour l'invasion de notre ennemi mortel sont atterrés. J'en ai vu plusieurs qui se cachaient le visage en marchant pour qu'on ne les voit pas pleurer. Certains m'ont promis qu'ils allaient faire défection ou contrevenir aux ordres pour nous aider durant la bataille.

Lundi en fin d'après-midi, un colonel américain, un colosse de près de deux mètres, m'a serré dans ses bras à m'étouffer, marmonnait  qu'il avait honte, que c'était une trahison, un acte criminel, qu'il nous aimait, que nous étions des gens bien, des compagnons d'armes, qu'il était un lâche qui nous laissait démunis tout en sachant que des milliers d'entre nous vivaient probablement leurs derniers jours. Il ajoutait qu'il ne comprenait pas cette décision et qu'il haïssait Donald Trump.

Puis il est parti sans se retourner et est monté dans une Jeep. Et moi je suis resté. Saisissant dans ma chair la signification insupportable de la solitude et la vacuité des mots et des bons sentiments.

Les militaires U.S ont déjà entièrement évacué leur base de Mabrouka à l'est de Kobané.

Tout l'état-major des Yankees partage l'avis de cet officier, il faut dire que nous nous sommes battus côte-à-côte pendant des années, et que les sept à huit mille d'entre nos frères que nous avons perdus lors de cette guerre ont été autant de Marines qui ont été épargnés par notre sacrifice.

Sentant que la décision de la Maison Blanche était proche et mis au courant de choses que nous ignorions, les chefs du contingent américain nous ont envoyé ces dernières semaines de longs convois d'armes et de matériel de protection. Ils en ont sans doute fait plus que ce que leurs ordres leur intimaient de faire, n'hésitant pas à nous abandonner une partie de leur propre matériel dont ils n'auront plus besoin lorsqu'ils seront loin d'ici.

Il y a tout juste quelques mois, nous n'aurions pas même osé rêver de ces dotations. Aujourd'hui elles nous semblent toutefois dérisoires face aux centaines de canons qui nous regardent menaçants.

Erdogan va commencer par lâcher ses chiens contre nous, comme à Afrin. Ces miliciens arabes mi-gangsters, mi-combattants, reliquats d'al Qaëda, payés par Ankara. Nous les terrasserons, car ils n'ont pas envie de se battre, ils ne le font qu'en pensant aux pillages qu'ils pourront réaliser et à nos sœurs qu'ils espèrent violer.

Mais ils sont mal armés, avec l'équipement des surplus de l'armée et mal entraînés, et nous sommes désormais aguerris au combat. Ils ne feront pas le poids en dépit du soutien aérien dont ils bénéficieront et face auquel nous sommes sans défenses.

Puis viendra le moment de vérité, qui débutera par la décision d'Erdogan d'envoyer au combat ses soldats turcs. Une décision qui lui sera difficile à prendre, car des milliers d'entre eux ne reviendront pas et sa stature politique est chancelante depuis la perte de la mairie d'Ankara. Nul ne sait comment la population et son état-major prendront les nouvelles de ces pertes prévisibles lorsqu'elles se produiront.

On peut cependant compter sur les media lourdement censurés qui, comme lors de la bataille d'Afrin, inonderont l'opinion de bilans fantaisistes. A Afrin, nous avons perdu 700 Peshmergas et eux, 2 500 soldats et mercenaires islamiques [plusieurs bilans contradictoires existent relativement à ces combats. Michaël Béhé estime quant à lui que les Kurdes ont perdu 1 200 combattants et les Turcs et leurs alliés 1 700, dont 5 à 600 soldats turcs. Ndlr.], eux n'en ont admis que 400, dont 58 Turcs.

Malgré tout leur arsenal, plusieurs poches de nos Unités de Protection du Peuple (YPG) existent toujours juste sous leur nez dans la zone d'Afrin, en plein milieu de leur dispositif. Comme entre Azaz, la plaque tournante de leur accès au Rojava occidental, et la ville d'al Bab, et encore au nord-est d'Alep. En dépit d'efforts incessants et perdurants contre ces enclaves isolées, ils ne sont pas parvenus à nous en déloger. 

Mais nous ne sommes pas très nombreux, 70 000 tout au plus, et leur armée au total compte plus de 400 000 soldats disponibles, sans compter les mercenaires d'al Qaëda.

De plus, nous avons besoin d'un grand nombre de personnels afin de garder les camps de prisonniers du Califat Islamique (DAESH) et leurs familles, que j'estime à 80 000 personnes. 12 000 combattants et le reste, les familles, détenues au camp d'al Hol. Il est possible qu'en raison de la situation, nous les relâchions en territoire contrôlé par l'Armée d'al Assad dans la zone de Raqqa. La remise en circulation des miliciens du Califat pourrait ranimer la guerre contre DAESH et mettre en péril ses acquis. Mais ce ne sera bientôt plus notre problème, celui-ci se résumera à une seule chose : survivre.

Il importe de comprendre à ce sujet que dans le conflit qui nous opposait à DAESH, ainsi qu'à Assad, aux Iraniens et à leur mentor russe, nous poursuivions les objectifs assignés par la coalition internationale, c'est-à-dire les Américains.

Certains de ceux-ci constituaient des intérêts stratégiques pour eux et non pour nous. Par exemple des villes où la population kurde était marginale et même inexistante ou des positions qui servaient à neutraliser la présence russe dans l'affrontement des deux grandes puissances.

Or pour toutes ces opérations, nous avons dû combattre loin de nos propres pôles d'intérêt stratégique et disperser nos forces sur un territoire que nous ne pouvons pas contrôler seuls.

Dans une guerre contre la Turquie, nous aurons cependant besoin de chaque fusil et dès lors nous envisageons d'évacuer de larges secteurs du front. Ce qui nous fait hésiter est que les territoires ainsi abandonnés pourraient être immédiatement investis par l'ennemi turc à partir de l'Irak, qui s'en servirait alors comme autant de points d'appui pour nous attaquer.

Pour le moment, les contingents européens, principalement britanniques, français, allemands, et les "conseillers" d'autres nations dont on nous a demandé de ne pas citer le nom ne partent pas. Mais il s'agit d'unités réduites, de commandos ou de forces extrêmement spécialisées.

Ils n'ont pas la capacité de se confronter à l'Armée turque mais leur présence est précieuse en cela qu'ils nous renforcent tout de même par leur grand professionnalisme, que les Turcs feront tout pour éviter de les blesser et s'embrouiller ainsi avec les gouvernements dont ils dépendent. Ils seront également des témoins en cas d'exactions commises par l'ennemi. Un autre aspect très positif de leur présence est qu'ils nous conseillent sur le point de savoir comment disposer nos forces et comment les utiliser.

Les Etats-Unis ont informé dès lundi matin le commandement des Forces Démocratiques Syriennes, essentiellement composées de nos combattants, qu'ils ne nous défendraient nulle part face aux Turcs.

Lors d'une conférence de presse, Donald Trump a menacé Ankara de "mesures dévastatrices pour son économie si son Armée se conduisait de manière inhumaine" contre nous. Reste encore à définir le terme inhumain dans le cadre d'une guerre ; est-ce que bombarder depuis les airs une ville remplie de civils est inhumain, par exemple ? C'est ce que les pilotes d'Erdogan ont pourtant fait à de nombreuses reprises lors de la bataille d'Afrin.

Pourquoi le président américain a-t-il pris cette décision qui nous expose objectivement au risque d'un génocide ? Pourquoi a-t-il trahi ses plus fidèles alliés dans la région en nous enfonçant un coup de poignard dans le dos ?

Il n'est pas facile de répondre à ces questions. Disons que Trump est avant tout un homme d'affaires qui conduit la politique étrangère de son pays comme un business. Dans cette acception, il est clair qu'à tous points de vue, la Turquie importe plus que les six millions de Kurdes du Rojava ne recélant pas de richesses particulières.

Il est clair également, après l'arraisonnement de pétroliers dans le Golfe par l'Iran et l'agression visant l'Arabie Saoudite, restés sans représailles, que Trump déteste la guerre, et base la totalité de la dissuasion exercée par son pays sur la rétorsion économique.

De plus, à exactement un an des élections présidentielles, le fait de rapatrier les "boys" à la maison est un geste toujours favorablement perçu par le public américain.

N'empêche que des parlementaires Républicains et Démocrates confondus ont prévenu qu' "autoriser l'attaque turque pourrait conduire à un massacre des Kurdes et envoyer un message confus aux alliés de l'Amérique partout autour du Globe". D'ailleurs Juffa me dit qu'Israël est inquiet de cette pusillanimité, et qu'elle pourrait être le signe avant-coureur d'un recadrage de la politique extérieure U.S., y compris au détriment d'Israël et des Etats sunnites.

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Par Perwer Emmal © Metula News Agency

 

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