Jérusalem : les papas orthodoxes ont besoin aussi de thérapie

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.Les papas orthodoxes ont besoin de thérapie aussi

Un soir par semaine dans cette ville, dans cet espace de jeux pour enfant, je reçois les pères juifs orthodoxes et célèbre la paternité en répondant à leurs besoins émotionnels en psychothérapie de groupe.

Les camions à benne basculante, les poupées et les jouets de toutes sortes remplissent les étagères en contreplaqué et les bacs de couleur primaire.

Sur une petite table d'angle, les Legos sont remplacés par le café et le thé bien plus adaptés aux adultes. Comme dans une salle de conférence ou un bureau, ces hommes sont assis jambes croisées dans une attitude plutôt rigide afin d'aborder des concepts pour personnes matures.

Certains membres assistent à ces séances de 90 minutes depuis des années. Ces adultes ne sont pas là pour jouer, vous l'avez compris.

Le groupe dynamique est composé de deux co-responsables issus d'une même communauté homogène.
Dans ces réunions, les hommes apprennent à se connaître en s'écoutant les uns les autres. Leur humeur s'améliore grâce à l'appréciation et au respect mutuels.
La compréhension, en thérapie de groupe, résulte d'échanges interpersonnels et pas seulement grâce à la contribution d'un thérapeute.
La notion d'apprentissage collectif cadre bien avec les principes juifs de responsabilité mutuelle.

Traiter les hommes juifs orthodoxes en psychothérapie exige d'apprécier leurs vulnérabilités particulières. En tant que père juif orthodoxe moi-même, je suis conscient et sensible à ces préoccupations.

A Jérusalem et dans d'autres cadres religieux conservateurs, les maris et les pères traditionnels luttent dans leur rôle patriarcal. Le patriarcat ne concerne pas seulement l'assujettissement des femmes, mais il exige aussi les obligations distinctes des hommes.

Le judaïsme orthodoxe est une société patriarcale préservée par l'ascendance matrilinéaire, un mode de vie né de mères mais transmis traditionnellement par les pères aux fils.

A la tête de leur foyer, les hommes juifs orthodoxes font l'expérience de leur religion d'une manière sexospécifique. Qu'il s'agisse de diriger des services publics ou d'organiser les tâches domestique, un père orthodoxe est censé acquérir des compétences en érudition, en liturgie et en théologie juives. Certains hommes observateurs luttent pour concilier les ambitions séculières et religieuses. Pour certains pères traditionnels, cette surcharge les isole au point que leurs interactions avec leurs propres enfants deviennent difficiles.

La caricature de l'homme qui refuse de révéler ses émotions est reconnaissable et elle complique les situations dans les familles.

Ce qui conduit certains hommes à ne répondre que par mono syllables et certaines femmes à ne pas comprendre ce langage...
Certains hommes sont plus objectifs qu'émotifs et plus inhibés. D'autres hommes maintiennent un riche vocabulaire émotionnel, posent plus de questions et sont moins réservés.

Le nombre d'hommes qui favorisent le silence est en moyenne égale au nombre d'hommes qui préfèrent la conversation.

En plus des effets des stéréotypes sexistes, les hommes juifs orthodoxes de ce groupe ont été façonnés par une vision du monde qui met l'accent sur le bien et le mal et laisse moins de place à la moralité de l'expérience individuelle.

La doctrine biblique et la tradition talmudique associées régissent tous les aspects de leur vie et ce dans les moindres gestes de la vie quotidienne.
En passant par la mode à l'alimentation, rien n'échappe à l'application de la  Loi.
Les triomphes moraux et les échecs éthiques sont des possibilités constantes, tout comme les probabilités de fierté et de honte qui y sont associées.

Dans les contextes sociaux et en thérapie de groupe, les hommes orthodoxes sont souvent réticents à discuter de sujets tabous et utilisent régulièrement des pronoms généralisateurs pour éviter la responsabilité personnelle.
Le déshonneur qui peut découler la non-conformité des attentes religieuses et culturelles rend certains hommes religieux désespérés.

Les pères juifs orthodoxes sont accablés d'un fardeau bien plus lourd que les pères non observants, ils sont chargés de transmettre la tradition de façon significative et durable à leurs enfants, ils doivent servir d'exemple, dire et faire, ne jamais céder à la tentation du relâchement appliquer la Loi afin qu'elle soit l'enseignement de vie pour leurs enfants.

Pour résumer, père orthodoxe est soutien de famille, historien, philosophe et guide.
Les enjeux sont incroyablement élevés.

Les pères orthodoxes se sentent  responsables des erreurs de leurs enfants et ont honte de faire souffrir leurs descendants pour leurs fautes. Pour un père dévoué, l'assimilation est aussi dangereuse que la persécution. Quand les hommes orthodoxes luttent pour être des pères plus efficaces, ils luttent pour perpétuer leur culture et leurs croyances.

L'homme juif orthodoxe est chargé, trois fois par jour, de se joindre à d'autres hommes observants dans la prière.
Les hommes orthodoxes étudient les textes religieux collectivement, et l'observance communautaire permet la camaraderie et des occasions d'autoréflexion.

Pourtant, dans un schéma qui met l'accent sur les rituels et les cérémonies, il est facile de se cacher derrière les platitudes et les comportements appliqués sans réflexion.

Certains hommes trouvent la sérénité dans les rites religieux, leurs voyages spirituels leur donnent plus d'empathie et de croissance personnelle.

D'autres hommes trouvent dans l'orthodoxie une façon de se voiler la face afin d'éviter l'introspection ou examen de conscience.

D'autres encore, se sentent en sécurité dans les rituels religieux et pour d'autres c'est l'anonymat et la solitude qui les remplit de remords et de doutes. il n'y a  pas de schéma,
chacun vit la religion suivant son penchant, son caractère, son expérience.

Pour ces hommes qui se sentent isolés la thérapie de groupe peut les aider.
Dans son guide sur la masculinité, "Man Enough", le psychiatre américain Frank Pittman décrit des hommes effrayés par leur propre insuffisance, malheureux et seuls.

Dans certaines communautés traditionnelles, les hommes sont conditionnés à être débrouillards, indépendants et forts. En même temps, la virilité peut être exigeante et solitaire.

"Parfois, il y a quelque chose qu'un homme a besoin de révéler, qu'il a besoin de parler avec un autre homme, et il n'y a peut-être personne à ce moment là, c'est là que s'installe la solitude." a écrit Pittman.

La psychothérapie de groupe est un forum où les hommes peuvent interagir franchement et apprendre les uns des autres comment apporter des changements aux pensées et comportements malsains et inutiles. Un homme renfermé peut apprendre à être plus extraverti, un homme agressif apprend à communiquer avec plus de grâce.

L'importance capitale de  la thérapie de groupe est d'aider un individu à comprendre qu'il n'est pas seul avec un problème, parler c'est partager, partager c'est déjà aider.

En entendant leurs pairs révéler des inquiétudes semblables aux leurs, les hommes ressentent moins d'inquiétudes" Ah toi aussi tu as eu ça ! ça me rassure " ça les rend plus forts, plus légers, en quelque sorte, de savoir que le monde n'est pas sur les épaules mais que tous partagent des moments parfois compliqués, le fait d'entendre un de ses semblables le dire, forcément soulage et allège la souffrance.

Le principe de la psychothérapie existe aussi dans la tradition orthodoxe.

"Quand il y a un souci dans le cœur d'un homme, suggère le Talmud dans Yoma (75A), "qu'il en parle aux autre".

"Deux valent mieux qu'un, conseille l'Ecclésiaste (4,9), mais malheur à celui qui est seul quand il tombe !

Pour les sages, le confort se trouve dans une oreille disponible et empathique.
Plus que les compétences discutées et le contenu de leurs mécontentements, dans la thérapie de groupe, le processus de raconter leurs problèmes, leurs histoires devient réparateur pour ces hommes qui se sentent seuls le reste du temps.
Du coup la  tristesse diminue, le désespoir disparaît, sans pour autant avoir apporté une solution à leur problème, de là il est clair que tout se passe dans la tête. Et de savoir qu'on n'est pas seul à supporter tel événement nous rend plus fort et plus confiant en l'avenir.

Mon expérience à Jérusalem montre que la thérapie de groupe peut aider les hommes et les familles traditionnels.
Traiter les hommes juifs orthodoxes en psychothérapie exige d'apprécier leurs vulnérabilités particulières. En tant que père juif orthodoxe moi-même, je suis conscient et sensible à ces préoccupations.

En cette Fête des Pères à Jérusalem, je célébrerai la paternité en la prenant au sérieux. Je considérerai les hommes de notre groupe de psychothérapie et j'apprécierai les luttes distinctes des hommes d'autres communautés religieuses. Dans nos réunions, j'encourage la communication directe et décourage des clichés.

Et dans cette salle de jeux je me rappelle que pour certains hommes aux convictions profondes, la paternité peut être gratifiante mais n'est pas toujours amusante ni ludique.

 

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