Histoire juive : Le Collectionneur de Efrat Soulam - Chapitre V-

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Auteure : Efrat Soulam Dessin : David Soulam 

Chapitre 5

Il reprit vite la route. Ses absences étaient fréquentes. Personne ne savait vraiment quand il résidait à Florence et quand il était absent. Les curieux savaient Isaac accaparé par son travail et ne posaient pas de questions sur ses déplacements.

Isaac associait mobilité à liberté. Les voyages en haute mer, les longues chevauchées dans les tempêtes de poussière fine et jaunâtre qui imprègne les vêtements et laisse un goût âpre dans la bouche, les rencontres avec d'autres voyageurs dans les auberges, les longues discussions avec les éleveurs de moutons, avec les tisserands, la découverte d’objets précieux, tout cela empêchait les souvenirs de le hanter. En dehors de ces quêtes, il aspirait à une vie nouvelle au cours de laquelle plus rien ne viendrait le tourmenter.

Il était absent lorsque les troubles éclatèrent dans la ville, troubles qui provoquèrent l’expulsion de tous les Juifs. Sa propre expérience le maintenait à distance de la communauté juive mais cet évènement fit qu’il choisit d’être encore plus discret qu’il ne l’avait été auparavant dans sa vie quotidienne. Ainsi, il côtoya moins les notables de la ville, prétextant des préparatifs de voyages lointains ou des ennuis de santé. Son temps, lorsqu’il séjournait à Florence, se partageait entre ses collections et son jardin potager, ses pommiers, la taille de ses rosiers. Travailler la terre le ravivait. Il lui arrivait de penser, comme alors dans la forêt, que rien n’était encore tout à fait fini. Il envisageait l'aménagement d'une grande serre.

Dans sa solitude, il avait pourtant fait de la place à une personne. Giorgio. C’était sans doute son seul ami. Ensemble, ils ne parlaient que d’art. Il ne leur serait jamais venu à l’idée d’aborder un autre sujet. Giorgo voyait en Isaac un connaisseur des contrées lointaines, un humaniste, un grand collectionneur. Isaac voyait en Giorgo un érudit avisé. Il aimait sa curiosité son étonnement devant un nouvel objet. A chaque retour de voyage, Isaac lui déballait ses dernières acquisitions. En silence chaque objet était redécouvert, comparé, nettoyé puis Giorgio partageait son savoir sur les techniques artisanales et artistiques. Isaac l’encourageait à mettre par écrit ses connaissances sur la vie et les œuvres des artistes de son temps.

A cette époque, naissaient en Italie les premiers cabinets de curiosités et d’art. Pris dans son sens premier, le mot cabinet désignait jusqu’alors un meuble où l’on rangeait côte à côte les petits objets, les bijoux et les papiers intimes. Pour Isaac et les autres collectionneurs, le cabinet était une pièce où l’on disposait les objets rares et précieux.

Les princes d’Europe étaient avides de raretés. Dans leurs palais, des chambres entières étaient emplies d’objets hétéroclites provenant des quatre coins du monde. On pouvait y voir des peintures, des sculptures, des objets d’art, des médailles antiques, des livres rares, des tapis, des objets exotiques, des minéraux et des costumes d’indigènes, rapportés par les explorateurs et les marchands. Dans la limite de leurs moyens, les humanistes imitaient les princes.

Isaac avait un énorme privilège par rapport aux princes collectionneurs : c’était lui qui, au bout du monde, choisissait ses futures pièces. Dans sa demeure florentine, il avait entassé pêle-mêle curiosités de la nature, objets d’arts, toiles de maître et de précieux tapis tissés par des doigts aussi fins que des aiguilles. Il rêvait de les rassembler en divers cabinets afin de les montrer et ainsi d'éveiller la curiosité de chacun. Giorgio lui avait conseillé de faire don de sa collection aux citoyens de la République florentine.

L’Italie était la terre d’élection pour les collectionneurs. De nombreux amateurs avaient placé très tôt leur collection à la disposition d’un public averti. Isaac de Manzana avait une conception moderne, plus claire, mieux organisée pour sa collection personnelle. Il désirait regrouper ses objets par thème tout en procurant le plus d’agrément possible au visiteur. Mais, pris par ses nombreux voyages, il n’avait encore pas eu le temps d’inventorier ses trouvailles, ni de les organiser en cabinet. Aussi, le rêve d’ouvrir sa collection à tous était sans cesse repoussé. Isaac se noyait dans toutes les tâches qu’il s’était assignées. La recherche des plus belles soies et des écheveaux de laine luisante et épaisse, le désir de découvrir de nouvelles contrées, la quête d’objets rares et son travail de la terre quand il séjournait à Florence l’empêchaient de réfléchir. Il aimait s’investir dans le mouvement.

Répertorier, classer, disposer, c’était une façon de revenir sur le passé. Alors, puisqu’il était son seul maître et qu’il pouvait disposer de son temps comme bon lui semblait, il continuait à parcourir le monde, tant que ses forces le lui permettaient.

Le nom de Manzana brillait en Europe et dans les contrées les plus reculées. Il n’en tirait aucun plaisir. Il n’avait jamais ouvert la lettre de sa femme. Pliée dans son enveloppe, la lettre était cousue dans une pochette et placée au revers d’un manteau de velours vert foncé, qu’il enfilait chaque soir après le souper.

Entraîné par ce qu'il imaginait pouvoir découvrir, il allait là où on lui avait signalé la présence de jade blanc, de bronzes tibétains, de colliers de lapis-lazuli, de cornaline ou de turquoise. Il marchandait patiemment chaque pièce pendant des heures. Son écoute de l'autre, ses connaissances, sa franchise en affaires, son courage pour les longs trajets dangereux, faisaient l'admiration de tous les vendeurs. En cédant un objet à Isaac de Manzana, le négociant savait sa pièce appréciée à sa juste valeur.

A ce moment personne n’aurait reconnu, dans cet Isaac plein de vie, l’homme taciturne qu’il était à Florence.

Auteure : Efrat Soulam
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