Histoire juive : Le Collectionneur de Efrat Soulam - Chapitre II -

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Histoire juive : Le Collectionneur de Efrat Soulam, chapitre II

Chapitre II

Deux mois après avoir quitté Toulouse, alors qu’il atteignait la Lombardie, un paquet et une lettre écrite par un ami de la famille, venaient renforcer son pressentiment en lui apprenant un tragique évènement.

Malgré la haute protection dont jouissaient les Manzana, Emmanuel avait pressenti l’imminence d’un danger. L'élection d’un nouveau prélat dans la région provoqua leur perte. Du jour au lendemain, voisins, connaissances, employés et clients changèrent d'attitude à leur égard. A l'atelier, quelques ouvriers saccagèrent les cuves de colorants et les autres cessèrent tout simplement le travail. Les nombreuses pièces grèges qui n’avaient pas encore été traitées, et celles qui étaient prêtes à être envoyées furent souillées. Les grands d’Espagne leur tournèrent le dos.

Jusque-là, ils avaient été épargnés. Deux ans auparavant, lorsque tous leurs semblables avaient fui l’Espagne, les Manzana étaient restés. Leur tour était venu maintenant.

Emmanuel avait cherché à faire sortir incognito sa famille d'Espagne. C’était sans compter sur la dénonciation d’une de leurs servantes. On ne retrouva que des traces de sang séché sur le bord de la route qui mène à Lisbonne. Le cocher et la voiture avaient disparu. Le document officiel indiqua qu’ils avaient été attaqués et tués par des brigands. La missive continuait ainsi :

… quelques jours avant son départ, votre saint père, que Dieu ait son âme, m’a demandé de vous tenir informé s’il venait à disparaître et de vous remettre ce paquet. J'étais chargé d'assurer le trajet de la dernière voiture qui devait mener toute votre famille hors d’Espagne. Mais elle n’est jamais arrivée. Ne voyant pas votre famille au rendez-vous, j’ai commencé les premières recherches qui, pour notre malheur, se sont avérées vaines. C’est la raison pour laquelle je joins à ma lettre, sur la demande de votre père, un pli écrit de sa main ainsi que ce paquet…

Le courrier contenait les directives à suivre sur le fonctionnement des comptoirs situés hors d’Espagne, s’il arrivait qu’ils ne se revoient plus. Dans le paquet, il trouva un coffret en bois gainé de cuir noir, au couvercle légèrement bombé et décoré de rinceaux gravés. A l'intérieur, parmi les divers documents, il remarqua trois livres, des bénédictions de courage et de protection rédigées par sa femme, ses enfants et ses parents. Il y avait aussi la liste des services rendus par sa famille aux souverains d'Espagne, les titres de propriété des biens en Espagne et à l'étranger. Le premier livre était le Ma'hzor de l'arrière-grand-père 'Haïm. Dans le second livre, transmis de génération en génération, était consignée, en écriture micrographique, l'histoire des Manzana. Il y trouva également les informations sur les déplacements, les achats, les ventes, les services rendus, les comptoirs, les personnes auprès de qui se recommander. Le troisième livre était un traité de recettes de teinture écrit en hébreu par un Abraham Manzana. Isaac prit l'enveloppe de sa femme, la serra dans sa main et ferma les yeux. Son cœur battait à tout rompre. Ses oreilles bourdonnaient et ses yeux se remplirent de larmes.

Les hommes du chargement, occupés à leurs tâches, ne le virent pas traverser la ville l’air hagard. Il marcha longtemps. Ses pas le guidèrent à la lisière d’une forêt qu’il ne connaissait pas. Mais peu importait le lieu, peu importait le temps. Il suivit un sentier. Les fourrés et les taillis l’égratignaient au passage, il ne ressentait rien. Sa poitrine, sa gorge s’enflaient pour crier, mais aucun son ne sortait. Les larmes l’empêchaient de reconnaître l'endroit où il se trouvait. Sa respiration se fit lente et difficile. Il perdit le contrôle de son corps, de ses gestes et tomba inanimé près d’un cours d’eau.

Il sombra dans un demi-sommeil et devina le soleil se lever et se coucher, incapable de bouger. Puis un matin, en changeant de posture, il s'étira. Ses membres lui faisaient mal comme s'il avait été battu. Il avait fait un horrible cauchemar. Confus, il n'arrivait pas à ordonner ses pensées. Avait-il été attaqué et abandonné aux abords d’un ruisseau ? Il regarda ses habits maculés, tâta sa barbe, qui le démangeait. Le pli, froissé, sur lequel il était tombé inanimé, le ramena à la réalité.

Absent, il fixa le ruisseau, se déshabilla et y entra. Le contact avec la fraîcheur le réveilla un peu. Il observa la transparence de l’eau, les plantes qui s’y reflétaient, l’éclat de la lumière à travers les feuilles, les couleurs noyées du tapis de cailloux qui couvrait le fond du ruisseau. Il resta immobile un long moment. La peine avait assourdi son cœur, alourdi son rythme. Il retrouvait sa respiration. Peu à peu il se mit à percevoir les battements de son cœur, à écouter le doux frémissement des feuilles sous le vent, le chant des oiseaux, le clapotement de l'eau. Un papillon frôla son épaule. Il fut surpris par l'intensité du coassement.

Auteur Efrat Soulam

Illustrateur David Soulam

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