Histoire juive : Le Collectionneur - Chapitre VII-

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Histoire juive : Le Collectionneur - Chapitre VII-

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Une fois la succession réglée, il s’en revint chez lui le cœur léger. Il s’enferma à double tour dans une des pièces de la maison et déballa la boîte. Il en sortit une toile. Les rayons du soleil arrivaient directement sur le tableau, écrasant les couleurs et empêchant Isaac de bien distinguer le dessin. Il l’accrocha au mur et s’installa devant dans un fauteuil placé au milieu de la pièce. Les couleurs du tableau étaient chaudes, à base de beige et d’ocre. L’artiste avait étendu un glacis parfait qui donnait un air surnaturel aux trois enfants dessinés au premier plan. Derrière eux, sur des collines désertiques, était peinte, dans les tons dorés, une ville ceinte de murailles. Sur le côté droit de la toile, on distinguait un groupe de personnages, au milieu d'eux se tenait une femme qui portait un bébé. Son regard était tourné vers les trois enfants, qui regardaient fixement devant eux, en direction d’Isaac. Tous les personnages paraissaient étrangement figés, comme arrêtés dans l’amorce d’un mouvement.

En découvrant la toile, Isaac se demanda pourquoi le vieillard la lui avait donnée. Assis sur son siège, il examinait le tableau. La facture était minutieuse mais il ne reconnut pas l’œuvre d’un peintre connu. Il se pencha en avant, s’absorba dans les détails du paysage, examina les portes des remparts, l’éclat des pierres qui donnait une lumière si particulière à la ville. Ses yeux allèrent ensuite vers les enfants. En les regardant plus attentivement, il lui sembla que les enfants se détachaient de la toile. Leurs jambes commençaient à se mouvoir d’abord sur les divers plans du tableau puis franchement en dehors. Leurs yeux qui étaient fixes se mirent à se froncer par l’éclat de la lumière. La petite fille se frotta les yeux. Elle sauta sur le plancher de la pièce, suivie de ses deux frères plus jeunes. La fillette salua Isaac d’un grand Bonjour !

Stupéfait, il ne sut trop que répondre et, comme le rêve était doux, il sourit et hocha de la tête en signe d'écoute. Il les regardait aller et venir dans la pièce, prenant dans leurs mains les objets éparpillés, disposés à même le sol, les examinant et les reposant soigneusement. Puis, il leur demanda d’où ils venaient.

- Nous ne le savons pas nous-mêmes, Monsieur, répondirent les enfants un peu gênés.

- Mon nom est Isaac, et vous, comment vous appelez-vous ?

- Yasmin, Almog, et Boaz annoncèrent-ils chacun son tour.

- Quelle est cette ville dorée derrière vous ?

- C’est notre ville ! dirent-ils en souriant.

- C’est drôle car elle me rappelle un lieu que j'ai connu. Mais il y a longtemps, très longtemps … une ville que l'on m'aurait obligé de quitter … c'est bizarre…

- Nous ne savons pas d’où nous venons, mais nous savons avec certitude que nous avons été peints, et qu’une fois la toile achevée, alors que nous voulions en sortir pour visiter le monde, nous avons été placés dans la boîte que vous venez d’ouvrir…

- Haha ! …. fit-il ébahi !

C’était la première fois depuis longtemps, trop longtemps qu’il avait envie de rire, de rire très fort. Il se contenta de sourire car il ne voulait pas que la magie s’arrête.

Sortant de la pièce et se mettant à courir un peu partout, les enfants lui demandèrent :

- Etes-vous collectionneur ? Il y a tant de choses chez vous !

- Vous savez ce qu'est un collectionneur ? demanda Isaac avec un sourire ravi sur les lèvres.

Il avait l’impression de connaître ces enfants qui, à peine sortis de la toile, semblaient avoir toujours vécu dans cette maison.

- Un collectionneur est un érudit, c’est un homme curieux, rassemblant des choses de la nature et des objets faits de la main de l’homme, pour les montrer à ceux qui pensent à priori ne pas s’y intéresser, et aux connaisseurs… rétorqua Yasmin.

Il comprit que cette réponse s’adressait à lui et décida de ne rien y ajouter. Avec un grand sourire, il proposa de leur faire visiter la maison et de se joindre à lui pour le souper. Après le repas et avant de réintégrer la toile, les enfants demandèrent si leur présence ne le gênait pas.

-Quelle question ! leur répondit-il.

Il les invita pour le petit déjeuner, servi à sept heures tapantes le lendemain matin.

Quelle étrange journée ! marmonna-t-il. A la fenêtre de sa chambre à coucher il regarda le ciel, il serra ses poings, prit une longue inspiration et, les yeux clos, remercia. Il bénit celui qui avait décidé que les choses se passent ainsi. Cette nuit là, il ne dormit pas.

Désormais, à chaque repas il n’était plus seul. Les enfants, une fois sortis de la toile, ne cessaient de fureter parmi les objets précieux. Ils les tournaient, les retournaient dans tous les sens, pour faire jouer la lumière sur les amulettes de jade en forme de poisson, les cristaux de souffre de Sicile, les cristaux de roche des Alpes, les lapis-lazuli d’Afghanistan. Ils admiraient les mouches prises dans l’ambre de la baltique. Ils caressaient les peaux de crocodile, se revêtaient de pagnes et de colliers de coquillages. Ils désiraient comprendre. Ils voulaient qu’Isaac leur décrive les régions où il avait trouvé ces objets, savoir s’il y faisait froid ou sec, s’il y avait de hautes montagnes ou si les hautes herbes s’étendaient à l’infini. Ils étaient curieux de connaître les circonstances de la découverte, est-ce que ces objets étaient rares ou communs, et si d’autres collectionneurs avaient pu se procurer des objets similaires. Isaac n’était pas habitué à tant d’agitation, de questions. Mais les enfants l’émerveillaient par leur innocence et leur pureté. Il leur relatait patiemment comment il avait mené les discussions pour acheter des vases de l’époque Yuan, en porcelaine bleu et blanc, et leur montraient les médaillons qui encadraient des dragons jouant dans les vagues. La fillette était attentive à la finesse des peintures du moine Fan K’ouan. A chaque question, Isaac replongeait dans le passé. Les images lui revenaient brillantes et nettes, avec ses déceptions et ses joies. Il s’apercevait que le sanctuaire qu’il s’était bâti sur les collines toscanes, qu’il avait désiré secret et fermé, s’éveillait à la vie, et cela le rendait perplexe.

Depuis la réception de la lettre de son père, Isaac avait fui ses souvenirs. Il avait renoncé au bonheur. Son travail, sa quête de l’objet rare, accaparaient ses journées et mobilisaient sa pensée. La venue de ces enfants fit voyager librement son esprit, il n'avait plus besoin de monture, de bateau. Cette rencontre le sortait de sa torpeur. Il songea à la vie de Yasmin, Almog et Boaz pris au piège de la toile, à son propre piège.

Un mois après leur arrivée, les enfants lui proposèrent de l’aider à mettre sa collection en ordre. Il accepta. Ils commencèrent par en dresser l’inventaire. La tâche était rude. La fillette et les deux garçons prirent leur travail au sérieux. Isaac apporta toute la rigueur nécessaire à cette œuvre de longue haleine. Les expéditions dans les contrées lointaines ne l’intéressaient plus. Isaac chargea plusieurs personnes de le remplacer dans ses voyages interminables. Pour la première fois, il envisagea d’arrêter. Il avait maintenant un but véritable : ouvrir ces trésors au public et aider ces enfants à connaître le monde dans lequel ils évoluaient. Il devint moins amer, plus ouvert. Le souvenir de l’Espagne, de son enfance, celui de ses parents le faisaient moins souffrir. L’inventaire dura sept ans.

Les journées se déroulaient de façon immuable. Le matin, Isaac et les enfants notaient la description, l’origine et la datation des objets de la collection, puis décidaient de leur emplacement dans l’une des trente pièces de la maison. L’après-midi, Isaac instruisait ses petits compagnons. Les enfants jouaient ensuite dans le jardin jusqu’à la tombée de la nuit. Le soir, après avoir dîné et s’être promené, ou s’être assis devant le feu de la cheminée, chacun allait se reposer.

Isaac remarquait qu’avec les années ses compagnons grandissaient. Il aimait les voir discuter de la couleur à donner aux murs, décider de la disposition des œuvres et de l’emplacement des meubles qui renfermeraient les divers objets. Le collectionneur se taisait, admirant leur savoir-faire.

Une fois l’architecture et l’agencement des pièces achevés, ils se mirent à ranger avec le plus grand soin tous les objets qui allaient être regroupés dans une même pièce. Isaac ne savait plus comment exprimer sa reconnaissance aux adolescents. En ramenant ces objets à Florence, il les avait extirpés de leur milieu naturel. Envisager leur présentation lui posait un sérieux problème. Yasmin, Almog et Boaz, avaient réussi ce qui lui semblait insolvable, ils les avaient fait appartenir au lieu.

L’aménagement de la collection terminé, ses jeunes compagnons lui en firent une visite guidée. Le premier cabinet était celui des coquillages, à côté celui de la zoologie, avec la peau de crocodile, les caméléons et quelques oiseaux. On trouvait ensuite le cabinet de minéralogie, renfermant de magnifiques cristaux, l’ambre et les fossiles. Isaac entrait dans chaque pièce comme pour la première fois. Il s’étonnait toujours du raffinement de la présentation, se demandait ce qui les avait amenés à préférer tel camaïeu pour les murs, tel velours vert sombre pour faire ressortir les pierreries.

Nos trois conservateurs avaient imaginé une suite de sept pièces, renfermant divers objets classés par pays, par région ou par articles. La Chine possédait une large pièce à elle seule, avec des amulettes en jade, de la vaisselle de bronze de la même forme que les céramiques servant à la préparation et au service des repas. Un guerrier, grandeur nature en terre cuite, gardait la porte du cabinet suivant. Les statuettes funéraires mingki en céramique grise ou rougeâtre dans leur attitude stylisée étaient regroupées dans un coin du cabinet. Au centre, par contraste, les vases de porcelaine bleu et blanc les illuminaient. En face, était accrochée une œuvre du moine Fan K’ouan, qui par les petites touches rondes de son pinceau semblait repousser les hautes montagnes dans la brume. Dans le cabinet réservé à l’Inde, étaient alignés des couteaux, aux manches sertis de rubis, à lame d’or ou d’argent. Sur une table d’ébène, à l’abri du jour, étaient disposés des textes de Kalpasutra Jaïn rédigés sur des feuilles de palmier. Les céramiques émaillées et les bas reliefs de marbre blanc sculpté comme de la dentelle, ainsi que les fines sculptures en grès rouge de la région d’Osian avaient leur propre cabinet. La parure qu’Isaac préférait provenait de la région du Rajasthan : c’étaient un bracelet et un collier en or incrusté de diamants et de rubis sur fond émaillé bleu. Des Amériques, il s’était fait envoyer des costumes à plumes d’indigènes. Dans le cabinet réservé à l’Afrique noire, les enfants avaient disposé de nombreuses figurines hiératiques représentant des personnages agenouillés, des cavaliers de céramique et diverses armes en bois, en fer ou en ivoire. Les lampes de mosquée en verre émaillé de Syrie et d’Egypte, les chandeliers en bronze incrusté d’argent provenant de Hamadan étaient disposés sur des tables basses orientales. Une remarquable peinture, provenant du livre de Chah Nameh écrit par Firdoussi, peint à Chiraz en 1435, lui réchauffait le cœur à chaque fois qu’il entrait dans la pièce.

Lorsqu’il se souvenait des lieux et des personnes qui l’avaient aidé dans le choix de toutes ses pièces, il se rendait compte que leur acquisition n’avait pas toujours été facile. Il n’avait pas toujours aimé du premier coup d’œil ce qu’on lui proposait. Certains objets lui étaient tout à fait étrangers. Il avait lentement appris à les connaître, les avaient étudiés puis aimés. Et ce qui le remplissait le plus de joie était de savoir que des néophytes allaient, comme lui, en visitant son musée, voir qu’ailleurs on ressent, on regarde, on vit pareil et différemment. Le monde est un, mais il peut être vu en des milliers de facettes, et chacune d’elles est une étincelle de vérité.

Deux pièces étaient réservées aux tapis de Turquie, parmi lesquels les tapis anatoliens à motif de dragon, souvent reproduits dans les tableaux italiens. Des tissus brodés d’Inde et de Chine, ainsi que des tapisseries de France, jouxtaient le cabinet des instruments de musique. L’art italien avait une place de choix avec des vases d’or, aux incrustations de pierres précieuses, des chandeliers, et plusieurs salles qui renfermaient des portraits de souverains, de poètes, de savants et de grands capitaines.

La première édition, du Talmud de Jérusalem, parue à Venise chez Daniel Bomberg et conservée par Isaac avec le plus grand soin, occupait un cabinet à elle seule.

Auteure : Florence Soulam

Illustrateur : David Soulam

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