Dans les coulisses de la création de l'état d'Israël

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Agence juive création de l'état d'israel

 

 

Le documentaire de William Karel sur Israël diffusé il y a quinze jours sur Artementionnait brièvement son nom : Abba Eban. Un nom qui claque, qui rebondit bien. Karel lui attribuait un rôle non négligeable dans la création de l'État d'Israël, au cours de la dernière année, en particulier, qui avait précédé l'annonce officielle, le 14 mai 1948. Sans en dire plus. Nous sommes donc allé voir d'un peu plus près pour savoir qui était cet Abba Ebban. Nous avons découvert ses Mémoires, traduites en Franceen 1979 chez Buchet-Chastel. Un pavé de 700 pages écrites bien serrées, où un long passage consacré à l'année 1947 raconte avec une précision clinique les dessous au jour le jour de cette âpre lutte pour l'existence à laquelle Eban fut intimement lié en effet, sur le plan diplomatique.

D'abord, quelques mots sur ce juif lituanien né en 1915 en Afrique du Sud et arrivé à l'âge d'un an en Angleterre. Un pur produit de la tradition hébraïque qui fréquenta cependant quelques prestigieux colleges de Cambridge. Au carrefour de deux cultures. Le sionisme, Eban y était tombé dedans tout petit, puisque sa mère n'était autre que la secrétaire de Sokolow, le principal adjoint de Chaïm Weizmann, patron de l'exécutif sioniste. Eban ouvre son livre sur une scène haute en couleur : il est âgé de deux ans, il hurle à pleins poumons, mais sa mère le laisse seul dans le brouillard londonien pour aller traduire en toute urgence en français et en russe un texte appelé à entrer dans la postérité : la déclaration Balfour que Weizmann vient d'arracher aux Anglais, promesse de la création d'un foyer national juif.

Ramadier : « C'est la France, rien ne marche »

Venons-en à l'âge adulte et à cette année 1947 où la Grande-Bretagne, lassée des attentats sionistes et de l'impasse israélo-palestinienne, convoque pour le 29 avril l'Assemblée de l'ONU afin qu'on tranche ce nœud gordien. Pour la première fois, la question juive passe des mains britanniques aux instances internationales. Aussitôt, Eban se précipite dans une librairie de Charing Cross Road pour comprendre comment ça marche, l'ONU, qui compte à l'époque 57 membres. À cette date-là, Weizmann et Ben Gourion sont favorables à une partition de la Palestine, mais cette position est loin d'être partagée par la digne assemblée de New York. L'Agence juive se partage aussitôt le monde en envoyant des émissaires chargés d'arracher des votes pour le 29 avril. Eban a pour mission de visiter la France et les trois États du Benelux. Lorsqu'il rencontre Paul Ramadier, président du Conseil, celui-ci lui offre une cigarette, mais son briquet refuse de fonctionner. « C'est la France, rien ne marche », commente Ramadier.

Après avoir discuté à Bruxelles avec Paul-Henri Spaak, un des futurs pères de l'Europe, il est rappelé à New York par ses supérieurs pour aider à rédiger un document à destination de l'ONU, qui doit plaider la cause d'un futur État d'Israël.

Agence juive création de l'état d'israel

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La réunion du 29 avril est favorable aux Juifs. Elle débouche sur la création d'un Comité spécial des Nations unies pour la Palestine (UNSCOP), onze « experts » de différents pays qui vont devoir concocter le rapport dont dépendra l'avenir. Les Palestiniens commettent une première grave erreur en refusant de jouer le jeu diplomatique.

On leur propose, comme à l'Agence juive, de nommer deux officiers de liaison avec l'UNSCOP qui pourraient les accompagner et donc les influencer dans leur travail d'enquête.

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Les Arabes rejettent la proposition, ils n'auront personne dans la place. Du côté de l'Agence juive, Eban est l'un de ces deux officiers de liaison embarqués. Il décrit précisément l'identité et la position de chacun des 11 membres de l'UNSCOP, qui ne connaissaient rien à la Palestine : trois Latino-Américains, un membre de la Cour suprême suédoise, un ancien gouverneur des colonies néerlandaises, un magistrat canadien, un diplomate australien, un vieux Tchèque, un Yougoslave proche de Tito, un juge indien, un représentant iranien. « Tout cela formait un étrange assortiment de personnages dont je me demandais ce que chacun pouvait bien avoir à dire à l'autre », écrit non sans ironie Abba Eban.

Pour rédiger un rapport, il faut aller sur le terrain, mener une étude au préalable. Voilà nos onze suivis comme leur ombre par Eban et envoyés en Palestine pour se familiariser avec le sujet. Une petite escale à Malte leur fait voir que les Juifs y sont indéniablement maltraités par les Anglais, qui en ont parqué quelques milliers dans des camps. Là-dessus, heureux hasard du calendrier, l'affaire de l'Exodus éclate sous le nez des onze sages, qui constatent de visu dans le port de Haïfa le sort malheureux réservé à ces migrants juifs survivants de la Shoah que les Anglais refoulent vers l'Europe. Pas de doute : le mandat britannique doit prendre fin. Les onze ont droit aussi à une visite des camps de personnes déplacées en Allemagne avant de prendre leurs quartiers à Genève. L'heure est à la réflexion, aux discussions.

Plan mort-né

Pendant ce temps, Moshe Sharett, « ministre des Affaires étrangères » officieux d'un État qui n'est pas encore né, se déplace dans certains pays dont sont membres les « onze » pour les convaincre d'apporter leur soutien à l'Agence juive. Elle fait appel aussi à un spécialiste de l'Amérique latine présent à Genève, Moshe Tov, afin de travailler au corps les 3 représentants latino-américains. Eban et son collègue David Horowitz passent leur temps à expliquer aux onze délégués les avantages d'une partition, la viabilité économique d'un État juif, la nécessité de trancher de manière ferme. « Nous ne cessions d'aller et venir, expliquant, discutant, persuadant, c'en était au point que j'étais prêt à prendre à partie le garçon d'étage venu m'apporter mon petit déjeuner pour lui présenter de nouveaux arguments favorables à notre thèse. »

Le 31 août 1947, le rapport de l'UNSCOP est remis à Genève. Il préconise, par sept voix sur onze, la souveraineté totale des Juifs dans une zone qui engloberait le désert du Néguev. L'autre thèse, celle d'un État binational fédéral où les Juifs seraient en minorité face aux Palestiniens, n'a pas été retenue. Certes, la partition, proposée dès 1937 dans un plan mort-né dit Peel, était à l'époque une solution à la mode, puisque l'Inde et le Pakistan venaient juste de se la voir proposer, mais le secrétaire général de la Ligue arabe qu'Abba Eban rencontre alors lui fait comprendre que cette solution pacifique cédera bien vite le pas à une confrontation militaire : « Le monde arabe considère les Juifs comme des envahisseurs et va vous combattre. La guerre est inévitable. »

Les Anglais cherchent à minimiser la portée du rapport de l'UNSCOP, qui les exclut totalement du jeu. Mais à l'ouverture des débats en septembre devant l'Assemblée générale, toutes les discussions tournent autour de ses conclusions. Deux mois au cours desquels Eban, Horowitz, Sharett et Tov continuent de rencontrer les délégués là où ils peuvent se réunir, une patinoire de Flushing Meadows, un immeuble dans Long Island, autant d'installations provisoires. En 1947, on est encore persuadé que toutes les solutions aux conflits géopolitiques viendront de l'ONU, institution nouvelle née sur les décombres de la guerre, dont le moindre haussement de sourcils est scruté par la presse du monde entier. Tous ces débats abondamment relayés accréditent peu à peu l'idée d'un État juif, alors que les Palestiniens commettent une deuxième erreur, celle de refuser en bloc les deux propositions du rapport de l'UNSCOP, un partage ou un état binational. Au sortir de la guerre et de la Shoah, une telle intransigeance se révèle d'une maladresse insigne.

Aide inattendue de l'URSS

L'Agence juive peut compter sur deux alliés de poids en la personne du président de l'Assemblée générale, un Brésilien gagné à la cause juive, et le secrétaire général, le Norvégien Trygve Lie, qui a connu les atrocités nazies et qui a besoin d'une action spectaculaire telle que la création d'un État juif pour asseoir la réputation de l'ONU. Dans les sous-commissions chargées des détails non négligeables concernant la superficie des deux États, l'Agence juive bénéficie aussi de l'aide inattendue de l'URSS qui tente de se réinviter dans le jeu au Moyen-Orient. Weizmann, bien que malade, se déplace à Washington pour rencontrer Truman et lui demander le désert du Néguev et l'accès à la mer Rouge, car l'administration américaine, en particulier le secrétariat d'État, est bien moins favorable à Israël et cherche en coulisses à la faire céder sur certains territoires.

Laissons parler Eban : « Au quartier général de l'Agence juive, nous travaillions vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Télégrammes, lettres et coups de téléphone se succédaient sans relâche dans toutes les directions. Avions-nous à Manille quelqu'un qui pourrait avoir accès au président ? Avions-nous aux États-Unis des amis susceptibles d'avoir de l'influence sur le président du Liberia ? Quelles pourraient être les motivations capables d'amener Haïti à voter pour nous ? Y avait-il quelque espoir de voir la Thaïlande s'abstenir ? Moshe Tov pouvait-il rallier d'autres États sud-américains ? » Le réseau de l'Agence est bien plus considérable que le réseau arabe, très faible diplomatiquement. La Ligue arabe, issue d'une autre culture politique et d'une autre histoire, n'a sans doute pas bien mesuré les enjeux, ne prenant pas à bras le corps ce travail de fourmi accompli dans l'ombre.

Le décompte achevé le 29 novembre 1947, le résultat est sans appel : 33 voix pour la partition, 13 voix contre, 10 abstentions, 1 absent. Nul ne saurait dire ce qu'il en aurait été si les Juifs n'avaient pas déployé tout l'arsenal de leurs ressources. Mais le témoignage d'Abba Eban montre bien la somme d'efforts et de manœuvres déployés pour exister. Cependant, la lutte ne faisait que commencer. Le soir même à Jérusalem, on dansait, mais on s'apprêtait aussi à faire la guerre.

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