Ava épisode 3 de Jérémy Séroussi

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Ava , 3 eme épisode

Ava (épisode 3)

1er épisode
2 ème épisode

Ava est une petite fille de 10 ans. Chaque semaine, elle interroge son petit monde et le monde qui l'entoure avec ses yeux d'enfant. Malicieuse, sensible et rêveuse, elle est élevée à Paris par ses grands-parents.

Les élections

Depuis quelques jours, je suis très embêtée : je sais pas encore pour qui je vais voter ! Alors oui, je sais, Ava, on ne vote pas quand on a dix ans. Ava, c'est interdit par le règlement. Ce n'est pas un jeu d'enfant, Ava.
Tout ça je le sais, et mon prénom aussi je le sais.
J'ai compris que j'ai pas le droit de voter à cause de mes dix ans. J'ai bien compris que j'aurai le droit de voter seulement à partir du moment où je m’assiérai sur la grande chaise du salon et que mes pieds toucheront enfin la belle moquette marron.

la grande chaise du salon

La grande chaise du salon

C'est mamie qui m'a dit ça une fois : «Ava, on perd toute innocence et on perçoit la misère, lorsque soudain assis nos pieds épousent la Terre». Mais moi, mamie c'est pas la Terre que je veux épouser...

Enfin quoiqu'il en soit, elle m'a assurée que le test de la chaise était un passage obligé dans une vie d'enfant. Que c'est seulement à partir de cet instant, au moment où en position assise nos pieds touchent enfin le sol, que la Terre se met à écouter chacun de nos pas.

Que c'est à ce moment-là que la Terre écoute attentivement notre marche jusqu'aux dix derniers pas que l'on fera dans notre vie. Mamie m'a aussi dit que ces dix derniers pas seront, eux, légers comme du coton et brûlants comme le volcan. Elle doit en avoir de grandes oreilles, dis-donc, la Terre, pour écouter toutes les marches de toutes les grandes personnes jusqu'aux dix derniers pas.

En tout cas, il y a une chose que je viens de comprendre toute seule. Je viens de comprendre que c'est pour cette raison que les femmes n'avaient pas le droit de voter pendant longtemps : il fallait qu'elles grandissent encore de quelques centimètres ! Qu'elles réussissent le test de la chaise !

Voilà pourquoi, depuis qu'elles ont grandi, elles peuvent voter et même se présenter pour devenir Présidente de la République Française de France. D'ailleurs, peut-être que la madame aux cheveux jaunes qui se présente cette année aux élections a aussi dû attendre longtemps avant que son papa lui fasse faire le test de la chaise. Il faudrait lui demander. Ou demander à son papa.

Bref, même si mes jambes se balancent toujours quand je suis assise sur la grande chaise du salon, et que j'ai toujours la trouille de faire du vélo sur la pente du garage, je pense que j'ai tout à fait le droit de voter dans ma tête.

Les grandes personnes se cachent bien derrière un rideau pour voter alors pourquoi, nous les enfants, on aurait pas au moins le droit de voter dans la tête. Je pense d'ailleurs que c'est important de voter dans la tête avant de se rendre à l'isoloir.

C'est pour ça que j'ai voulu regarder le débat politique de lundi soir dernier. Pour comprendre pourquoi c'est si important de choisir un monsieur plutôt qu'un autre monsieur. Une madame plutôt qu'un autre monsieur. Je vais vous expliquer comment j'ai fait pour regarder ce débat. Mais pas un mot là-dessus, d'accord ? Je vous fais confiance depuis quelques temps... Il faut comprendre que ça ferait trop de la peine à toute la famille d'apprendre que je suis déjà assez grande pour mentir un peu mais toujours trop petite pour voter.

Voilà, c'était fastoche : après avoir dit bonne nuit à papi et à mamie, après avoir fait un gros bisou à papi et un gros câlin à mamie, je me suis mise à compter dans ma tête vingt-cinq vaches rousses qui broutaient dans l'herbe, puis je suis redescendue tout doucement en cachette sur la pointe des pieds, puis je me suis installée sur la troisième marche de l'escalier.

Cette troisième marche, c'était pile la marche qu'il fallait pour apercevoir entièrement la grosse télé du salon sans être vue de personne. Je m'étais mise sur la deuxième marche l'année dernière pour regarder Amir à l'Eurovision. Mais malheureusement ça s'était très mal fini pour moi : je m'étais fait captée par papi parce que j'avais fait «Youhouhouhouh» tout fort sans m'en rendre compte au moment où Amir faisait son refrain !

J'avais alors été privée de télé pendant un mois... Depuis ce jour, dès que je prends l'escalier, je passe directement de la première marche à la troisième marche.

Ah oui, le débat, excusez-moi !

Désolée, quand je pense à Amir j'oublie tout, j'oublie même Ezra ...
C'est peut-être finalement ça qui fera qu'on ne finira sans doute jamais ensemble Ezra et moi : moi qui pense trop à Amir et lui qui pense trop à Cécile.

Donc, voilà. Papi était installé dans son gros fauteuil et je le voyais de profil.

Mamie était sur son petit fauteuil et je la voyais de côté. Et tonton, qui avait dû arriver à la maison au moment où je décomptais mes vaches rousses, était assis en tailleur juste devant la télévision. J'avais l'impression que c'était lui qui allait passer à la télévision tellement papi et mamie le regardaient avec de grands yeux.

Sa tête était relevée tout haut, et il balançait en avant et en arrière son petit dos tout maigre. On aurait dit un serpent qui cherche un ami dans un désert de sable. Papi avait mis une cravate noire et une belle chemise blanche. Mais il avait gardé son pantalon beige tout tâché.

Le débat a débuté.

Mais cette fois-ci ce n'était pas comme pour l'Eurovision. Cette fois-ci, je n'arrivais pas à bien comprendre ce que la télévision racontait. Je voyais les images, j'entendais quelques applaudissements de tonton, mais quand les messieurs ou la madame parlaient, je ne saisissais pas bien ce que ces grandes personnes voulaient dire. Est-ce que c'était parce qu'ils ne chantaient pas ? Est-ce que c'était parce que leurs mots étaient trop compliqués et qu'on aurait dit du théâtre ?

En fait, j'entendais comme un petit bruit au loin. Comme un petit son qui était en train de me bercer petit à petit. Et ce petit bruit au loin m'a fait revenir dans ma maison de Chelles. Tout doucement.

Et je me retrouve avec papamaman. Je mange des pâtes à la sauce tomate avec eux. Et nous entendons un long train de marchandises qui roule à toute vitesse, et qui vient de la gare, et qui repasse toutes les heures, et qui repasse toutes les heures dans cette petite gare, cette gare qui n'est pas très loin de ma maison de Chelles.

Jérémy Séroussi

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