Auteur juif : le célèbre écrivain canadien Mordecai Richler,

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Mordecai Richler : le Philip Roth canadien

Adrien Bosc, fondateur des Éditions du Sous-sol, publie une nouvelle traduction de trois romans du romancier canadien Mordecai Richler.

Le célèbre écrivain canadien Mordecai Richler, né le 27 janvier 1931 à Montréal, était le fils de Moses Richler et de Leah, la fille du rabbin hassidique Judah Yudel Rosenberg, auteur de nombreux traités talmudiques et d’un récit sur le Maharal de Prague qui, avec son Golem, avait déjoué la machination du prêtre Tadish pour convertir au christianisme la fille d’un négociant en vin de la ville.

Une histoire familiale de la Russie au Canada

Moses et Léa avaient été unis en 1922 dans le cadre d’un shidoukh, c’est-à-dire un mariage arrangé, alors qu’ils ne s’aimaient pas. Pire, Léa méprisait son mari parce qu’il était ignorant des choses de l’esprit.

L’ainé de treize frères et sœurs, Moses, avait grandi au sein d’une modeste famille orthodoxe. Homme timide et réservé, il exerçait le métier de ferrailleur comme son père Shmariyahu qui avait émigré de Russie.

Dans le galetas sans eau chaude de la rue Saint Urbain, où vivait le petit Mordecai, on parlait yiddish et un anglais improbable, qu’on appelle broken english. Le dimanche après-midi, ses oncles paternels étudiaient le Talmud autour de la table familiale sous la direction de Shmariyahu l’irascible patriarche, qui l’avait un jour traité de sahbbes goy et d’apikoïres − mécréant − devant toute la famille parce qu’il ne portait pas sa kippa et prenait le bus pendant le shabbat. Et pour cause ! Il était devenu membre de l’organisation de jeunesse sioniste socialiste, Habonim − les bâtisseurs. Le désigner à l’opprobre n’avait pas suffi à Shmariyahu qui avait attrapé son petit-fils par l’oreille, l’avait frappé à coup de ceinture, avant de le jeter hors de sa maison. Lorsqu’il mourut en 1947, la mère de Mordecai insista pour qu’il se rende à ses obsèques. Quand il entra dans la salle à manger où la famille était réunie autour du cercueil, son oncle Joe l’attira dans un coin pour lui dire : « Ainsi te voilà ! Tu as hâté sa mort. Pendant les mois pendant lesquels il était malade, tu ne lui as jamais adressé la parole ! » « Je n’ai pas provoqué sa mort, répondit Mordecai. »

« Eh bien, poursuivit Oncle Joe, saches que tu es la première personne citée dans son testament. Il a écrit que tu es un mauvais Juif, et qu’il t’interdit de toucher son cercueil, ou même de l’approcher. »

En se rendant au local des Habonim qui se trouvait rue Jeanne Mance, Mordecai et ses copains passaient devant la maison du terrible Shmariyahu, en train de prendre l’air sur son balcon.

Dans son récit autobiographique intitulé This Year in Jerusalem   Richler raconte que sa mère lui avait dit qu’un de ses grands oncles s’était écrasé un testicule à l’aide d’un marteau de forgeron afin d’échapper à la conscription décrétée par le tsar Nicolas 1er. Pendant son règne (1825-1855), les petits garçons juifs de la Zone de Résidence obligatoire étaient arrachés à leur famille dès l’âge de douze ans, convertis à l’orthodoxie, puis incorporés dans l’armée du tsar pendant vingt-cinq ans, au terme desquels ils n’étaient pas autorisés à retourner dans leur shtetl natal. En quelque sorte assignés à résidence, on les appelait les « cantonistes ».

En 1899, au lendemain du pogrom de Jassy, en Roumanie, organisé par le chef de la police locale, les jeunes Juifs de la ville traversèrent l’Europe à pied, et embarquèrent pour l’Amérique dans le port de Hambourg. En marchant, sac au dos, ils chantaient en yiddish.

Geyt, yiddelekh, in der vayter velt;

In Kanade vet ir fardinen gelt.

Va, petit Juif à travers le vaste monde ;

Tu pourras gagner ta vie au Canada.

Un représentant canadien de l'École du roman juif américain

Le yiddish, parlé par les grands-parents et les parents, s’est infiltré dans l’anglais des écrivains de l’École du roman juif américain. Henry Roth (L’Or de la terre promise. A la merci d’un courant violent. Un Rocher sur l’Hudson), Saül Bellow (The Dangling Man, Les Aventures d’Augie March, Herzog), lui aussi né dans le quartier juif de Montréal, Bernard Malamud (Le Commis, L’Homme de Kiev, Les Portraits de Fiedelmann), Cynthia Ozick (La Galaxie cannibale, Le Rabbin de Stockholm), Norman Mailer (Les Nus et les Morts, Le Chant du bourreau), Jerome Charyn (Marylin la Dingue, Isaac le flic de Brooklyn) et, bien sûr, l’œuvre entière de Philip Roth, ami et complice de Mordecai Richler qui appartient lui aussi à la génération de grands écrivains, fondateurs du roman juif américain. Le vent du Nobel ne risquait pas de souffler dans les voiles de l’œuvre de Mordecai Richler, récemment rééditée en français dans une nouvelle traduction aux Éditions du Sous-Sol, fondées par Adrien Bosc, car rien n’était politiquement correct dans ses dix romans provocateurs, exubérants. Hilarants.

Sa méchanceté littéraire, ses ruminations, son humour dévastateur, entretiennent, au-delà de la langue et des continents, des liens secrets avec celle du génial Autrichien Thomas Bernhard.

Ses personnages frustes, libidineux, avides, sont presque tous nés à Montréal, le plus souvent dans le quartier de Mile End, où s’entassent les Juifs émigrés de Russie et de Pologne. Dans les appartements insalubres de « la belle Province », on manque notamment de toilettes, de salles de bain, et surtout d’eau chaude, alors que le rude hiver dure de longs mois. Crasse, promiscuité, vermine, lutte pour la survie, sont, jour après jour, le lot des habitants de la rue Saint Urbain, le Combray de Mordecai Richler. Sur le « temps perdu » de son enfance et de son adolescence, son regard d’écrivain est féroce, sardonique.

Au terme de plus de vingt années passées en Europe,  il est cependant revenu, en 1972, vers la source de sa création car il ne voyait pas d’inspiration possible hors des rives des grands lacs, des forêts et du quartier de misère où il avait passé une enfance et une adolescence chaotiques, en digne épigone de David Copperfield.

Un détour européen

Richler n’était pas un bon élève dans son modeste collège de Baron Bing. Il abandonna à dix-huit ans des études d’histoire et de lettres commencées à Sir George Williams College, une université de second ordre car, à Mac Gill où il aurait voulu étudier, les Juifs étaient soumis à un strict numerus clausus. Mentionnons que l’accès aux hôtels, aux restaurants chics, aux clubs, était également interdit aux citoyens juifs du Canada. No Jews Allowed ! Restricted Clientele. Etudiant turbulent, Mordecai fut stigmatisé à cause des articles qu’il écrivait pour dénoncer l’antisémitisme dans le journal du College.

Après le divorce de ses parents, Richler resta à la garde de sa mère et travailla l’été avec elle. Elle avait fondé, sur les rives d’un lac, le Rosenberg’s Kakeside Inn, un hôtel-restaurant pour les Juifs de Montréal. Il y jouait aussi bien le rôle de maître d’hôtel que de femme de chambre.

A ce propos, ajoutons que le divorce ou guèt de ses parents fut rocambolesque. Pour obtenir ce fameux guèt, Léa prétendit fallacieusement qu’elle s’était mariée sans l’autorisation de son père, alors qu’elle était mineure. Le mariage religieux fut formellement annulé mais, selon la Halakha, la loi juive, il faisait d’Avrum et de Mordecai, ses deux fils, des mamzers, c’est-à-dire des bâtards ! Une condition lourde de conséquences. Si la séparation de ses parents affecta grandement Mordecai, sa condition de mamzer le laissa indifférent, car il était devenu totalement athée.

Richler fuit Montréal pour rouler sa bosse en Espagne, en France, en Angleterre. Il fuit aussi sa mère : elle entretient une liaison avec un de ses clients, qui vient déjeuner chaque jour avec quelques autres, dans sa pauvre cuisine de Montréal. Julius Frankel, un réfugié venu d’Europe, a tout pour séduire l’ex-Madame Richler. C’est un homme plus jeune qu’elle, sophistiqué et cultivé. Il prétend avoir été chanteur d’opéra. Mordecai qui n’a que quatorze ans, se réveille une nuit et les surprend en pleine passion dans le lit proche du sien. Il n’y avait qu’une seule chambre dans l’appartement. La mère et son fils échangeront à ce sujet des lettres acrimonieuses.

Le jeune Richler est ce qu’on appelle en yiddish un Azes ponem. Un impertinent. Un provocateur, au temps de son adolescence. Il s’entend désormais bien avec son père qui les emmène, son frère Avrum et lui, à la fin du shabbat, manger dans un restaurant yiddish, puis au cinéma. Il adore le strip-tease qui précède le film.

Se figurant d’abord en artiste-peintre, il se cherche comme le héros de son quatrième roman L’Apprentissage de Duddy Kravitz, publié à Londres, en 1959, un grand succès, au terme de dix années de galère. Ses premiers manuscrits, d’abord refusés par les grandes maisons, sont finalement publiés par le petit éditeur André Deutsch, quasiment sans avance sur droits. Ainsi en est-il pour The Acrobats, paru alors qu’il n’a que vingt-quatre ans, et Son of a Smaller Hero, son second roman. Richler n’est encore qu’un très jeune écrivain prometteur et confidentiel. André Deutsch, qui a pris le risque d’éditer un inconnu, lui écrit toutefois qu’il est davantage impressionné par son talent de  « futur écrivain » que par son roman. Mordecai accepte d’ailleurs de remanier son livre, et surtout d’effectuer les coupes importantes demandées par Deustch.

Ayant renoncé à des études universitaires médiocres, Richler, révolté contre son pays qui le traitait en citoyen de seconde zone, obtint finalement une bourse lui permettant de gagner le vieux Continent.

Son père qui ne s’était pas opposé à sa vocation d’écrivain, lui envoyait tous les mois de quoi ne pas mourir de faim, après qu’il eût débarqué quelques semaines avant son vingtième anniversaire du paquebot Franconia, à bord duquel il avait rencontré Douglas Cohen. Voyageant en troisième classe, ils avaient gagné chacun 100$ au poker.

Mordecai vivait de l’air du temps à Paris, Ibiza, Londres, dans le Var, persuadé qu’à Montréal, il ne resterait qu’un petit Juif, tout juste capable d’arracher à la société un destin un peu meilleur que celui de Moses, son père, cet homme doux et timide, qu’il aimait tendrement. Un être effacé, méprisé et abandonné par son épouse, qui se figurait lui être infiniment supérieure parce qu’elle lisait des livres, parce qu’elle était la fille d’un rabbin célèbre. Mordecai la détestera jusqu’au jour de sa mort, refusant même d’assister à ses obsèques. En revanche, quand il était enfant, il rendait fréquemment visite à son autre zeyde, le grand-père qui bricolait dans un improbable jardinet cerné de palissades, en lui répétant que celui qui était incapable de posséder le plus modeste lopin de terre n’était pas un mensch − un homme.

En Europe, il connut des hauts et des bas. A Ibiza, il loua une villa de trois pièces avec cuisinière. « Mordy », nageait, écrivait, jouait aux échecs et buvait beaucoup. Il faisait la fête tous les soirs avec son ami William Weintraub. « Cette nuit, écrit-il à son ami qui vient de quitter l’île, j’ai dîné avec Rosita, la propriétaire du bordel, et fuckey-fuckey jusqu’au matin… » A cours d’argent, Mordy quitte Ibiza pour Barcelone, puis pour Tourette-sur-Loup. Des jeunes filles libres traversent sa vie. Il est question d’Helen, une belle Suédoise.

Richler vit une année en France dans les villages de l’arrière-pays niçois et à Paris, avant de gagner l’Angleterre où il va se fixer pendant deux décennies.

Quand il ne fait pas la fête, et il ne s’en prive pas, Richler travaille d’arrache-pied et apprend sur le motif l’art d’écrire. Il n’est encore qu’un inconnu attablé au Sélect, à la Rotonde, à la Coupole, au Dôme, au café de Flore, au Mabillon, qui entre à la Librairie de la Hune, qui observe, écoute et se gausse du snobisme des coteries parisiennes. Ses descriptions des artistes et des intellectuels de Saint-Germain-des-Prés et de Montparnasse n’ont pas pris une ride.

Il rencontre une jolie fille, Cathy Boudreau, un sacré tempérament, qu’il épouse malgré les menaces de son père, déterminé à prendre le deuil de son fils, sur le point d’unir son destin funeste à une shiksè − une goy. Dans une lettre adressée à son fils à la veille de son mariage, Moses Richer l’avertit que ce sera la dernière, s’il ne renonce pas à Cathy. Le mariage houleux, célébré 28 août 1954, durera quatre ans de dèche, sans domicile fixe.

Lorsque, bien des années plus tard, père et fils eurent fait la paix, Mordecai dit à Moses qui avait réellement observé la shiva, c’est-à-dire fait le deuil de son fils : « Papa, tu as épousé une fille de rabbin, et ça n’a pas marché. »

En 1953, Mordecai passe quelques mois à Montréal mais prend bientôt la mer à bord d’un exécrable paquebot de la Cunard. A sa grande surprise, il y retrouve Cathy qui a acheté son billet sans l’en avoir prévenu. The Acrobats parait en avril 1954 à Londres, alors qu’ils habitent à l’Hôtel de France à Paris. Les critiques sont plutôt tièdes.

Le début d'une carrière de romancier

Dans les romans, comme dans la vie de Richler, on boit plus que de raison du whisky MacAllan, on fume le cigare, on joue au billard, aux échecs, on fait l’amour dans une suite de grand hôtel, parfois dans des taudis improbables à Paris et à Londres, mais aussi dans de vieilles masures, dans l’arrière-pays de Nice et de Menton.

Ce sont les dix années qui précèdent la gloire, les gros contrats, la collaboration avec le cinéma et la télévision. Et c’est précisément quandL’Apprentissage de Duddy Kravitz et Le Monde selon Barney lui apportèrent la reconnaissance et la fortune, que Richler rencontra Florence Mann, la seule femme aimée. Tous deux étaient, chacun de son côté, sur le point d’envisager le divorce d’avec leur conjoint. Florence vivait seule avec Daniel son fils de trois ans, qui était né de son union avec le cinéaste Stanley Mann. Mordecai et Florence s’installèrent à Kingston Hill dans le Surrey.

Richler commença aussi à travailler avec le cinéaste Jack Clayton pour son film Room a the Top. Puis, ce fut la fortune et la grande vie. L’écrivain partit avec Florence pour travailler à Rome sur son roman Cocksure.

Née à Montréal en 1929, Florence avait été adoptée par une famille, alors qu’elle n’était encore qu’un nourrisson. Les Wood avaient déjà adopté deux autres enfants. Sa mère adoptive semble avoir été hypocondriaque, et l’enfance de la petite fille, assez malheureuse.

Florence avait été mannequin pour Dior et pour Sassoon. Elle commençait une carrière de comédienne au cinéma et à la télévision. Belle, élégante, raffinée, cultivée, courtisée, on la reconnait dans plusieurs romans, telle une apparition qui provoque un cataclysme amoureux pour l’homme qui soudain l’aperçoit. Elle est tout le contraire de Mordecai dont les manières sont plutôt rugueuses et l’humeur ombrageuse.

Dans le roman éponyme, Barney découvre, parmi les invités, l’envoutante Miriam au cours de la réception donnée le soir de son mariage au Ritz Carlton de New York. Trahissant aussitôt son épouse, il va la laisser tomber pour séduire Miriam, comme Mordecai a rejeté brutalement Cathy pour conquérir Florence.

« La pluie de reproches s’est poursuivie, mais je n’écoutais plus, car j’avais aperçu Miriam, assiégée par de nouveaux admirateurs, et je me suis avancé vers elle en souriant d’un air béat, comme le dernier des imbéciles. La salle de bal s’étant mise à tanguer, je me suis amariné, puis j’ai vogué vers elle et chassé les courtisans en agitant un cigare dont le bout rougeoyant menaçait de les harponner.

“ Nous n’avons pas été présentés.

-Impardonnable négligence de ma part. Vous êtes le marié. Mazel Tov.

-Ouais. Si on veut.

-Je pense que vous feriez mieux de vous asseoir, a-t-elle dit en me guidant vers la chaise la plus proche.

-Vous aussi, alors.

-Un instant seulement. Il se fait tard. Je dois comprendre que vous êtes dans le milieu de la télévision ?

-Productions totalement inutiles.

-Vous êtes dur.

-C’est le nom de ma société.

-Sans blague ?”

...

“-Je vais souvent à Toronto. Accepteriez-vous de manger avec moi un soir ?

-Je ne crois pas.

-J’insiste.

-Ce serait une mauvaise idée”, a-t-elle répondu en tentant de s’esquiver.

Mais je l’ai retenue par le coude.

“-Dans ma poche de veston, j’ai deux billets pour Paris. Départ demain. Venez avec moi.

-On prend quand même le temps de dire au revoir à votre nouvelle épouse ?

-Vous êtes la plus belle femme que j’ai vue de ma vie. ”...

Et, mon Dieu, ce petit sourire, je l’avais bien mérité. Oh, la fossette de sa joue ? Ces yeux bleus à vous damner. Ces épaules dénudées. »

...

« Je suis amoureux, Boogie, ai-je dit. Pour la première fois de ma vie, je suis vraiment, gravement, irrévocablement amoureux. »

Barney quitte donc son épouse le soir de ses noces et fonce à la Gare Windsor. Il monte dans un train en partance pour Toronto, et y trouve Miriam en train de lire Goodbye Columbus de son ami Philip Roth.

Nous ne dévoilons pas la suite, aux nombreuses péripéties. A ceci près qu’on reconnait Florence sous les traits de Miriam.

La vie avec Florence

Richler et Florence s’épousèrent à Montréal. Florence était enceinte de neuf mois de leur premier fils. Ils eurent trois autres enfants.

En 1961, Richler obtint une bourse de la Fondation Guggenheim. Cela venait à point nommé. Il était broke. Il devait vivre au moins six mois aux Etats-Unis. Il se partagea entre New York (Long Island) et Londres (Hampstead), puis l’encore plus chic Haversotck Hill. A Londres, Richler dîne souvent avec son ami Philip Roth. Ils font des concours d’obscénités. Les dames qui participent aux agapes sont choquées, mais Florence regarde son mari avec indulgence, comme s’il était un adolescent voulant épater la galerie.

En 1968, Richler remporte un grand succès avec Cocksure qui entretient des liens très obscènes avec le Portnoy de Roth. Il reçoit le prix du Gouverneur général, mais est banni de certaines librairies en Irlande, en Nouvelle-Zélande, en Australie et même en Angleterre. Lily Richler, la tante de Mordecai, lut le livre et dégoutée, le jeta à la poubelle.

Mordecai ne remettait jamais un manuscrit à son éditeur, sans que sa femme l’eût lu, critiqué et approuvé. A Londres, où il habita vingt ans avec Florence et ses cinq enfants, il travaillait pour la télévision et le cinéma afin d’assurer son train de vie, car l’avance sur droits d’Andre Deustch pour son second roman Son of a Smaller Hero se monta à 275£. Après quoi, Richler se vit offrir 1000$ US pour Duddy Kravitz, qui allait lui apporter un immense succès, des traductions dans le monde entier et la fortune. En 1957, Nathan Cohen consacra un article important à Richler dans le Tamarack Review.

Pendant ses vingt années à Londres, Richler écrivit outre ses romans, des scénarios, des dramatiques pour la télévision et le cinéma, généreusement payés et qu’il méprisait. Son roman Duddy Kravtiz fut adapté au cinéma. Hollywood le paya fort cher pour remanier le travail des autres. Seul l’appât du gain le faisait s’abaisser à gâcher sa plume pour un art qu’il ne jugeait rien moins que mineur. Et quitter Florence pour quelques semaines le mettait au désespoir.

Quand il était obligé de s’absenter pour donner des conférences, ou travailler dans un studio sur un scénario grassement payé, il lui téléphonait plusieurs fois par jour. Il vérifiait à tout moment qu’on la traitait avec la plus grande considération. Malgré l’amour qu’il lui portait, il lui imposa le mode de vie sans lequel il ne pouvait écrire. Ils retournèrent définitivement au Canada en 1972, habitèrent à Montréal, à Toronto. Puis, Richler réalisa son rêve : vivre au bord du lac Mephremagog qui apparait notamment dans son dernier roman Solomon Gurksy.

Elle n’aimait pas du tout la campagne. Mais Mordedai avait besoin de retourner vivre au Canada, y acheter une grande maison au bord du lac Mephremagog, y passer une grande partie de l’année, rester le plus clair de son temps enfermé dans son bureau à travailler, à fumer et à boire du Mac Allan, tout en déléguant à Florence la charge de la maison et de l’éducation de leurs enfants.

Il accepta d’enseigner à la Carleton University à Ottawa, deux jours par semaine.

On ne sait pourquoi, Richler acceptait parfois un déjeuner ou une conférence dont il n’avait aucune envie. Aussitôt arrivé, il se montrait grossier, agressif, et même ignoble. Une fois qu’une dame à la tribune, prenait un temps inconsidéré à le présenter au public, quand son tour vint enfin, se tournant vers elle, il déclara : « Madame la présidente, avec une langue comme la vôtre, vous devriez tailler des pipes. ». Il ne dit rien d’autre et quitta la scène.

En 1997, il reçut le Giller Prize pour Le Monde selon Barney.

Même quand il tomba gravement malade, quand on diagnostiqua un cancer du rein qui récidiva et développa des métastases dans tout son organisme, il ne renonça jamais complètement à fumer et à boire. Et il en mourut. Florence supporta avec élégance son caractère difficile, et son refus de renoncer à boire et à fumer. Comme Cathy avant elle, elle apprit à lui préparer les recettes de cuisine yiddish dont il ne pouvait aussi se passer.

Une fin à l'image du reste de sa vie

Richler avait juré de forcer les portes du destin qui l’ont fait naître dans la rue juive de Saint Urbain.

Satiriste féroce, Richler a subi aussi bien les foudres des membres de la communauté juive originaire d’Europe orientale au sein de laquelle il était né, que celles des Québécois francophones, nationalistes et antisémites. Il a fait feu de tout bois, avec un sens du grotesque qui les faisait tous fulminer. Ils le haïssaient. A la manière de Gogol, il décrivait les hommes, grossissant le trait à la limite du fantastique.

On tenta de l’intimider, de le faire taire, de le forcer à se repentir. Mais ce n’était pas un homme qui se laissait terroriser par les terroristes. Ainsi, lorsque dans les dernières semaines de sa vie, alors qu’il était hospitalisé à Montréal pour son cancer en phase terminale, il refusa d’être transféré dans un autre établissement, afin, selon les dires de la direction, de le protéger. En fait, tout le monde était assez lâche pour vouloir se débarrasser de lui, plutôt que d’affronter ses contempteurs qui se réjouissaient de sa mort prochaine.

Ainsi donc, le grand Mordecai Richler, fumeur et buveur impénitent, mourut à la veille de ses soixante-dix ans, laissant une œuvre prolifique.

Richler mourut riche. Mais avant de mourir, il vendit la maison qu’il possédait à Londres et offrit le profit de sa vente à Florence. Puis il fit venir ses enfants et leur dit qu’il n’y aurait pas d’héritage et que chaque génération devait construire sa vie. Il offrit à chacun quelques dizaines de milliers de dollars et ce fut tout.

Se souvenant que son zeyde, son grand-père lui disait qu’un homme qui ne possédait pas un morceau de terre, n’était rien, il achètera des maisons et des appartements à Londres, et après son retour au Canada, à Montréal, dont il ne pouvait se détacher parce que sa ville était le terreau de son œuvre. Il s’installa sur les bords du lac Méphrémagog pour achever le grand roman épopée Salomon Gursky. Une immense mosaïque de récits transfigurés qui racontent d’une certaine manière l’histoire des distillateurs Bronfman, mais aussi l’épopée de la colonisation du Canada. Pas de manière réaliste. Comme si cette histoire était vue avec les lunettes d’un Mel Brooks, dans laquelle les Inuits convertis par un Juif fou et trafiquant d’alcool, ayant vécu plusieurs vies dans le vaste monde, mais aussi dans le temps, voyaient en lui le Messie, et se mettaient à porter le talit, la kippa et les tsitsits   .

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