Les « silences » de l’Eglise suédoise. 1939-1944.

Antisémitisme/Racisme, Contre la désinformation - le - par .
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Le silence des églises suédoises pendant l'holocauste

 

Les « silences » de l’Eglise suédoise.

1939-1944 par André Charguéraud

La politique suivie par l’Eglise luthérienne suédoise qui regroupe 95% des Suédois se résume dans une déclaration de son chef l’archevêque Erking Eiden.1 Le 16 décembre 1942, le leader œcuménique protestant anglais William Paton lui demande d’appeler le peuple allemand à protester contre la persécution des Juifs.2 Eiden refuse. Il répond : « en ce qui concerne les pays neutres comme la Suisse et la Suède, je crois qu’il vaut mieux que nos voix soient conservées pour être utilisées plus tard, lorsque la guerre arrivera à son terme. Je puis vous assurer que ma prise de position n’est pas dictée par la lâcheté, mais par un désir honnête d’être un instrument de réconciliation et de bonne volonté ». 3

 

Plusieurs fois sollicité personnellement d’intervenir, il résiste à tout engagement. En février 1943 William Temple, l’archevêque de Canterbury, demande à Eiden de suivre l’Eglise d’Angleterre qui en appelle à la « conscience chrétienne en Allemagne ». Eiden refuse, arguant que cela ne servirait à rien. Il ajoute : « Il est très déprimant d’être incapable de rien pouvoir entreprendre d’utile en la matière».

 

Eiden est allé plus loin. Au début de l’année 1942, les Allemands s’attaquent violemment à l’Eglise luthérienne norvégienne. Dans la population et la presse suédoise le ton monte contre l’Allemagne. Eiden intervient pour calmer les esprits. Il écrit le 22 janvier 1942 : « La situation est vraiment très sérieuse. Je pense que c’est un devoir patriotique pour chacun de nous de peser ses mots avec la plus grande attention…. »

 

Au printemps 1944, des centaines de milliers de Juifs hongrois sont déportés vers la mort. La victoire alliée se profile et les Suédois ne craignent plus une attaque allemande. Bien que tardivement, Franklin Roosevelt et Anthony Eden, suivis par le Vatican et le Comité International de la Croix-Rouge, demandent au Régent Horty d’arrêter la déportation des Juifs hongrois à la mort. Le roi de Suède Gustaf V, dans un message daté du 30 juin, se joint à eux. Isaac Herzog, rabbin en chef de Jérusalem, demande à Eiden de faire une déclaration publique sur la situation en Hongrie. Per Anger, l’attaché politique de la Légation suédoise à Budapest, lui demande d’en appeler directement aux évêques protestants hongrois. Imperturbable, Eiden télégraphie à Herzog le 24 juillet qu’il a décidé de ne pas lancer d’appel.

 

Pourtant Eiden a eu très tôt des informations directes et fiables sur le génocide. La Svenska Israelmissionen (SIM), créée à la fin du XIXème a pour but de convertir les Juifs au luthérianisme. L’organisation est présente en Europe occupée et suit de près le sort des Juifs en Pologne. En novembre 1940 Birger Pernow son directeur écrit : « Devant nos propres yeux, il semble que l’ensemble de la population juive d’Europe est condamnée à la destruction ».

 

Dans son rapport annuel de 1939 on peut déjà lire « Combien des quelque 3,5 millions de Juifs vivent encore dans ce pays n’est pas connu. Ceux qui sont morts du fait de la guerre et des opérations de « nettoyage » se comptent certainement en centaines de milliers ». Un an plus tard le rapport annuel a prédit la fin de la communauté juive en Europe. « S’il ne se produit pas un changement dans une direction positive rapidement, il est probable que la communauté juive polonaise est condamnée à mourir. Il en est de même pour ceux qui sont déportés dans ce pays… »

 

Si quelques doutes subsistaient dans la conscience de Eiden, ils sont balayés lors d’une visite en Allemagne en novembre 1942. Il y rencontre Otto Dibelius, un dirigeant de l’Eglise confessionnelle, qui lui donne des détails explicites sur la politique « d’élimination systématique des Juifs » suivie par les Allemands. L’information est parfaitement sûre : un agent clandestin de l’Eglise s’est infiltré dans la SS et a assisté au processus de mise à mort.

 

Eiden en sait suffisamment pour intervenir et condamner. Mais pour lui mélanger politique et christianisme est une abomination. Il écrit à ce sujet : « En ce qui me concerne j’ai essayé dans mes prédications d’éviter la politique et je me suis concentré sur les questions religieuses chrétiennes (…) Je regrette que des discours politiques soient donnés pendant les sermons, qu’ils servent un pays ou un autre. Les pays sont des pécheurs comme les individus. Seul Dieu peut les juger ». Une profession de foi bien pratique qui lui sert d’alibi pour se taire.

 

Comme l’Eglise confessionnelle allemande, Eiden ne tolère pas le racisme nazi qui met en cause les fondements de la foi chrétienne. En 1941, il se rend compte de l’importance de cette attitude inadmissible dans de larges cercles des fidèles. Il écrit : « Ce qui me heurte profondément ce sont les attaques personnelles et virulentes de mes propres collègues. Malheureusement il semble que les attitudes pronazies ne sont pas rares parmi le clergé ». Au début 1942 il admoneste un prêtre qui se défend d’être antisémite mais se dit simplement intéressé « en biologie raciale ». Eiden lui dit : « La haine raciale est un crime contre le christianisme. Je dois clairement critiquer les actes antisémites car ils sont en conflit avec notre Seigneur ».

 

La situation se complique pour Eiden lorsque des publications importantes de son Eglise justifient leur soutien à l’Allemagne en faisant un amalgame entre Juifs et Soviets. Le Göteborgs Stifts-Tidning, le journal du diocèse de la seconde plus grande ville de Suède, argue que Hitler est un bon chrétien, il critique les valeurs démocratiques et compare le bolchevisme avec le judaïsme. Eiden ne le désavoue pas. Il partage avec presque tous les Suédois une hostilité profonde envers l’URSS. A l’intérieur de l’Eglise, le bolchevisme sans dieu est considéré comme la principale menace contre l’Europe chrétienne. Et pour Eiden l’Allemagne est un rempart contre ce péril. Il écrit en août 1943 à Georges Bell, l’évêque anglais de Chichester, qu’il sous-estime la menace bolchevique. « Avec la plus grande angoisse possible, j’observe que les Anglais et les Américains ne gardent pas leurs yeux ouverts sur le danger mortel du bolchevisme ».

 

Il ne faut pas oublier que la vie culturelle et intellectuelle suédoise reste dominée par l’influence et les valeurs allemandes. Les dirigeants religieux suédois entretiennent des rapports personnels et institutionnels étroits avec leurs contreparties allemandes. En 1934, Eiden accepte de devenir le président de l’académie Luther à Sonderhausen. Il le restera jusqu’en 1943. Il sera accusé de permettre aux nazis d’utiliser sa présence à fin de propagande.

 

Prudent, Eiden se rappelle que le financement de son Eglise est assuré par un vote du parlement. Il s’aligne sur la politique de la Suède dont il est un fonctionnaire. Or le gouvernement estime que l’information sur la destruction des Juifs constitue une menace potentielle pour sa sécurité. Les officiels craignent en septembre 1942 que les Allemands mécontents des rapports de la presse suédoise soient conduits à une invasion allemande, peut-on lire dans un rapport interne. La politique gouvernementale est ne pas confirmer, ni dénier les rapports alliés, polonais ou juifs. Les autorités masquent ce qu’elles savent en utilisant un langage délibérément imprécis ou des déclarations constatant que des preuves irréfutables n’existent pas.

 

Ces excuses sont loin d’être convaincantes. Eiden ne court pas les mêmes dangers que les dirigeants religieux d’Allemagne et des pays occupés qui, même si ce fut très insuffisant, ont dénoncé les excès nazis envers les Juifs. Il ne prend pas le leadership moral en public alors que sa position lui en donnait l’autorité. L’historien suédois Steven Koblik affirme qu’une déclaration claire et directe d’Eiden dénonçant les massacres aurait eu un effet dramatique en Allemagne comme dans les pays occidentaux. Sa parole, comme non-belligérant, non-juif et germanophile n’aurait pas pu être ignorée. Pusillanime, il resta silencieux.

 

1Cet article a principalement utilisé les deux sources suivantes :

KOBLIK Steven, The Stones Cry Out : Sweden’s Response to the Persecution of the Jews, 1933-1945, The Holocaust Library, New York, 1988.

LEVINE, Paul, A. From Indifference to Activisme : Swedish Diplomacy & the Holocaust 1938-1944. Uppsala University, Stockholm , 1996.

2L’accueil des 7 000 Juifs danois avec l’assentiment de fait des Allemands a fait l’objet d’un article ci-dessus.

3Cette manière d’éluder une question et de repousser toute action en attendant la victoire est typique de celle adoptée par des dirigeants anglais et américains. Ils menacent de sanctions à exécuter après la guerre.

 

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