Mise
à jour le
|
||||||||||
|
Site
des fêtes juives
|
||||||||||
Article
publié dans le Jewish Observer de mars 1973.
Traduction française publiée dans "Un chemin dans les cendres",
Editions Raphaël, 1993.
Note:
Nous comptons demander aux Editions Raphael une autorisation.
Avraham Krakowsky
LA FETE DE LA LIBERTE DANS LE BLOCK 20...
MATHAUSEN, ALLEMAGNE: 1945
Je fis rouler les grains de blé entre mes mains. J'en avais déjà introduit
un dans ma bouche en essayant de le faire durer le plus longtemps possible.
Je mourais d'envie d'en prendre un deuxième, mais je m'en empêchai, uniquement
à cause de la déclaration prétentieuse que j'avais faite en chemin.
Notre convoi avait quitté Sachsenhausen et s'était brusquement arrêté. La
porte du wagon s'était légèrement entrouverte et nous avions vu un fourgon
ouvert rempli de grains de blé à proximité. Des centaines de grains étaient
à portée de nos mains. Nous en subtilisâmes plusieurs poignées avant que le
train ne se remette en marche. Quelqu'un soupira de regret.
"Il y a exactement trente jours d'ici Pessa'h, dis-je, rompant le silence.
Nous devrions économiser ces grains. Qui sait? Nous serons peut-être libres
d'ici là, et nous pourrons les utiliser pour la mitsva des matsot! "
La simple mention de la libération et de la fête de la liberté était enivrante,
et aucun religieux de notre groupe n'osa plus mâcher un seul grain de blé,
publiquement tout du moins.
Mais plusieurs semaines s'étaient écoulées. La libération n'était pas venue.
Personne n'avait reçu de colis de nourriture, comme à Sachsenhausen.
Et
à Mauthausen, la nourriture était terrible. Une miche de pain était divisée
en huit portions. La soupe quotidienne était immangeable. J'avais toujours
réussi à tout manger, même à Birkenau, mais malgré ma faim poignante, je ne
pouvais supporter la soupe de Mathausen et la vomissais régulièrement.
Je retournais le blé entre mes doigts avec regret, quand Mendel Markus et
les frères Rubinstein s'approchèrent de moi. La nuit du Seder était dans deux
semaines. Je devais demander à Atze Levinau, le Block Altester (doyen), et
à Ernst Gottlieb, le Stuben Altester (doyen de la chambre), la permission
de cuire des matsot, puisque j'étais en bons termes avec eux.
Markus et les Rubinstein s'occuperaient de choisir le moment et le lieu, et
utiliseraient la salle de bains tard dans la nuit pour que les SS ne s'en
aperçoivent pas. Le seul problème serait de faire suffisamment chauffer le
poêle pour que la cuisson soit rapide.
Je ne parvenais pas à partager leur enthousiasme. Nous étions des travailleurs
de force dans un camp de prisonniers, entourés de SS de tous côtés. Notre
seule valeur aux yeux de nos maîtres était notre habileté à manier la fausse
monnaie, et non notre statut d'êtres humains. Je ne pouvais envisager de mettre
nos vies en danger à seule fin de cuire des matsot.
Et que faire des prisonniers qui dormaient près du poêle? Certains n'étaient
que des 'demi-Juifs'ou des 'quart-de-Juifs'. Nous étions si serrés que nous
dormions pratiquement empilés. Ils ne tolèreraient jamais le poêle surchauffé.
Et que ferions-nous si un officier SS faisait une apparition soudaine? Et
comment allions-nous moudre les grains? Ce projet était décidément trop risqué
et hasardeux.
Mais Markus refusait de modifier sa position. Etait-ce par simple coïncidence
que ces grains de blé étaient tombés entre nos mains un mois avant Pessa'h?
Nous décidâmes finalement d'aller présenter notre dilemme à Reb Avigdor Glanzer,
un talmid 'hakham que nous respections tous.
Je racontai toute l'histoire à Glanzer, qui se déclara totalement d'accord
avec moi. Quand je rapportai son opinion à Mendel Markus, il me lança: "Voilà,
vous avez gagné et nous n'aurons pas de matsot. Ne voyez-vous pas que c'est
probablement le dernier Pessa'h de notre vie? Vous aurez quelques justifications
à présenter dans l'autre monde."
Ses mots me firent mal, et je dus me retenir pour ne pas le frapper. "Vous
êtes un escroc qui remuez le couteau dans nos plaies, lui rétorquai-je. Si
vous parlez de la sorte, c'est que toute votre religion est idiote! Je ne
vous empêche pas de cuire des matsot. Pourquoi n'allez-vous pas trouver vous-même
le Block Altester et le Stuben Altester, comme vous m'avez demandé de le faire?
Personnellement, je ne considère pas que le fait de risquer nos vies soit
une mitsva."
Plus par désespoir que par conviction, je lui citai la Guemara de Pessahim
( 43b,91 b) qui établit un parallèle entre l'obligation de manger des matsot
à Pessa'h et l'interdiction de manger du 'hamets. Tous ceux qui ont l'interdiction
de manger du 'hamets ont le devoir de manger des matsot. "Comment cela
pourrait-il s'appliquer à notre cas?" lui demandai-je avec emportement.
"Nous ne pourrions pas survivre huit jours sans 'hamets. Nous mourrions
de faim. Alors nous ne sommes pas dans l'obligation de manger des matsot."
Je réalisai cependant que cet argument n'était guère valable et ajoutai en
partant: "Vous rappelez-vous 'Hanouka? Je ne voulais pas non plus prendre
de risque. Alors vous avez allumé des bougies tout seul. Qui vous empêche
de faire cuire des matsot maintenant?"
Mais je n'étais guère satisfait de ma réponse. Je cherchai un réconfort auprès
des Rubinstein et de Glanzer. Ils se hâtèrent de dire que Markus était cruel,
et que je devais ignorer ses provocations. Glanzer était particulièrement
furieux contre Markus. Mais ils émifent quelques réserves.
"Malgré tout...
-Nous pourrions peut-être nous débrouiller...
-Après tout, ces grains, n'est-ce pas un signe du Ciel? D. ne veut-ll pas
que nous nous mettions à faire cuire des matsot?
-Ecoutez, insistai-je, personne n'avait songé à faire cuire des matsot jusqu'à
ce que j'en parle dans ce wagon à Sachshausen. C'était mon idée, et maintenant
je vous suggère de l'oublier. De toute façon, si D. veut que nous mangions
des matsot, Il peut nous envoyer Son aide en un éclair. Laissons-Lui le soin
de S'en occuper."
Ma réponse les apaisa, mais mes pensées étaient toujours agitées. Cette nuit
Ià, je dormis mal. Dans mon rêve, mon défunt père et moi rendions visite au
miraculeux Rebbe de Radomsk.
Nous étions assis à sa table. A ses côtés se trouvait son gendre, Reb Moché
(Le Rebbe et son gendre ainsi que leurs femmes avaient été tués par les SS
dans le ghetto de Varsovie en 1942. Je le savais déjà).
Le Rebbe me demanda: "Que fais-tu pour prier avec un minyan? Il est écrit:
'Une chose entière, pas une chose à moitié. " Je lui répondis: "Lorsque
c'est possible, si quelqu'un doit réciter le Kaddich pour un Yahrzeit (l'anniversaire
du décès d'un parent), nous essayons de réunir dix hommes. Parfois nous parvenons
également réciter la Kedoucha et Barekhou. "
Soudain mon père n'était plus là. Je réalisai tout en rêvant que mon père
n'était plus de ce monde, et je commençai à supplier le Rebbe d'examiner notre
situation et de demander à D. de nous aider. Puis je lui racontai toute l'histoire
du blé et la façon dont Markus m'avait réprimandé, en insistant pour que nous
fassions cuire des matsot Je lui demandai ce qu'il pensait de cette affaire.
Il répondit: "Je vais te le dire. En principe tu as raison, mais tu te
rappelleras combien ton cher père aimait faire cuire les matsot Et il est
écrit: 'Et vous ferez ainsi pour toutes vos générations. '" C'est ainsi
que s'acheva mon rêve.
Le lendemain matin, je m'éveillai empli de l'espoir que nous soyons libérés.
Les mots résonnaient à mes oreilles: "Vous ferez ainsi pour toutes vos
générations...toutes vos générations!" Il y aurait d'autres générations!
Je n'avais pas la patience d'attendre qu'ils nous appellent: "Tout le
monde debout! " Je courus trouver Glanzer et criai presque: "Glanzer,
nous allons faire cuire des matsot!" Il me dévisagea et demanda: "Qu'est-il
arrivé tout-à-coup?" Je lui racontai mon rêve et l'impression qu'il m'avait
laissée.
"En ce cas, je n'ai aucun conseil à vous offrir et je suis d'accord,
dit-il, et très heureux de surcroît." J'allai trouver Markus et les Rubinstein,
leur racontai également mon histoire, et leur annonçai que nous allions effectivement
faire cuire des matsot. J'étais si convaincu que notre libération était imminente
qu'aucun revolver ne pouvait m'effrayer.
Glanzer, l'un des Rubinstein et moi-même allâmes demander à Atze, le responsable
du baraquement, la permission de faire cuire les matsot, le soir après le
couvre-feu. Il nous demanda: "Où espérez-vous faire tout cela?"
Nous lui dîmes que les préparatifs auraient lieu dans la salle de bains, mais
qu'il fallait que le poêle de la chambre soit bien chauffé afin que la cuisson
puisse être effectuée rapidement. Nous l'assurâmes que toute l'opération,
du début à la fin, ne prendrait qu'une demi-heure. Il vint avec nous trouver
Ernst Gottlieb, le Doyen de la chambre. Tous deux comprirent que nous étions
sérieux. Ils acceptèrent, et ajoutèrent: "Pensez aussi à nous."
Nous commençâmes rapidement à organiser précisément notre tâche. Nous lavâmes
quatre serviettes et les étendîmes sur le mur de la cour. Quand elles furent
sèches, nous déposâmes les grains de blé dans ces serviettes et prîmes quatre
marteaux (nous avions accès aux outils) pour battre le grain jusqu'à la fin
de l'après-midi.
Nous fîmes tout cela dans la cour. Les gardes étaient déconcertés par nos
gestes, mais ils n'avaient pas le droit de nous parler, et vice versa. Cependant,
nous les entendions se demander: "Mais que font-ils donc là-bas?"
Au fur et à mesure que le grain était moulu, nous le versions dans un sac
en papier. Après plusieurs heures de dur labeur, nous obtînmes environ deux
cents grammes de farine.
Nous trouvâmes pendant la journée une boîte en étain que nous fîmes chauffer
à blanc pour la rendre cacher pour Pessa'h.
A la tombée de la nuit, le poêle était brûlant. Quand on éteignit la lumière,
certains se mirent à protester en disant qu'ils avaient trop chaud. Gottlieb
éleva la voix: "Krakowsky ne doit pas être dérangé dans son travail.
Que tout le monde se taise!" Cela suffit à étouffer les plaintes.
Nous nous hâtâmes de nous rendre dans la salle de bains. Nous préparâmes la
pâte dans un bol que nous avions au préalable chauffé et nettoyé, et en chuchotant,
les larmes aux yeux, nous nous mîmes à chanter des extraits du Hallel.
Il nous fallut dix minutes pour pétrir et rouler la pâte. Nous avions une
planche pour l'étaler, mais nous n'avions qu'une bouteille vide en guise de
rouleau à pâtisserie. Je me postai ensuite devant le poêle, et chaque minute,
l'un de mes compagnons m'apportait une matsa de la salle de bains.
Le poêle était si chaud qu'il fallait à peine deux minutes pour cuire six
matsot. Chaque fois que je sortais une matsa, j'en enfournais une autre.
Nous respectâmes notre horaire, et tout fut terminé en moins de dix-huit minutes!
Nous avions cuit seize matsot, chacune avait environ le diamètre de la paume
de ma main. Pour la première fois depuis des années, nous allâmes nous coucher
heureux.
Le lendemain matin, nous commençâmes à mettre par écrit la Hagada et le récit
de la Sortie d'Egypte, rassemblant les passages que chacun connaissait par
coeur.
Le soir, notre Seder commença. Nous nous glissâmes à nouveau dans la salle
de bains. Le soir précédent, nous étions six dans cette pièce, mais cette
nuit-Ià nous étions quinze. D'autres voulaient encore se joindre à nous, mais
il n'y avait pas assez de place, et nous avions peur que les SS ne nous entendent.
Nous commençâmes à réciter la Hagada à voix très basse. Certains d'entre nous
ne purent se contenir et éclatèrent en sanglots. Quant à moi, je ne pus articuler
un seul mot.
Quand je me fus un peu calmé, je rappelai aux autres de ne pas oublier où
nous étions, et d'essayer de se dépêcher. Après avoir raconté la Sortie d'Egypte,
nous nous lavâmes les mains et mangeâmes un morceau de matsa. Je me permis
d'en mettre de côté un morceau de la taille d'un ongle, comme souvenir.
A la fin de notre Seder, après le traditionnel 'I'an prochain à Jérusalem',
nous dîmes tous ensemble, comme si cela faisait partie du texte: "Si
D. nous libère maintenant, nous devrons faire une plus grande Hagada."